Un entrepreneur a-t-il un chemin tout tracé lorsqu’il monte un business ? Certes, un joli Powerpoint, avec des budgets prévisionnels, recense généralement ses ambitions. Mais il est rare, lorsque l’on tire des bilans quelques années plus tard, que la réalité soit conforme aux écrits initiaux. L’entrepreneur avance en marchant... Avec le climat, la finance est partie pour faire de même !
Le Powerpoint d’origine porte une ambition économique. L’Europe a un drapeau bleu, mais elle aime le vert. Après Kyoto en 1997, elle avait voulu mettre son empreinte sur la protection de la planète avec l’accord de la COP 21, à Paris, en 2015. Quatre ans plus tard, le Green Deal européen définissait un certain nombre d’initiatives pour rendre notre continent neutre climatiquement à échéance 2050. À la clef, un besoin de financement colossal initialement calibré à 1 000 milliards sur les dix premières années. Et une bonne manière de fabriquer de la croissance, à une époque où rôde encore le spectre de la déflation.
La finance et le climat s’aiment-ils vraiment ?
Face au grand projet de Plan Vert, la question ne se pose pas. Il leur faut avancer ensemble. Le cadre est contraint car pour émettre moins de carbone, l’Europe a décidé d’avancer en produisant beaucoup de réglementations. Notamment dans le secteur des investissements. En ouverture de notre dossier, Jean Boissinot (ACPR) nous explique pourquoi.
En revanche, il n’est pas certain qu’à Bruxelles, on sache que, pour marcher, il faille mettre un pied devant l’autre sans se croiser les jambes... En 2021, premier pas en avant avec la Substainable Finance Disclosure Regulation, ou SFDR. Ce texte impose aux gestionnaires de fonds d’exposer de manière transparente comment leurs produits prennent en compte les questions environnementales, sociales et de gouvernance. Objectif avoué : flécher les flux d’épargne vers les investissements durables. Problème : les informations fournies par les sociétés en portefeuille sont encore très laconiques. Et la CSRD, pour Corporate Substainabilty Reporting Directive, ne rentre en application que progressivement à partir de 2025. D’où les inévitables polémiques sur les articles 9, présentés comme des bons élèves, reclassés par la suite en article 8. L’incohérence pratique européenne crée un climat propice au greenwashing.
Exclusion un jour, transition le lendemain, avancer en marchant, en mode « work in progress », ne permet pas de retrouver son latin... Car il n’y a pas de latin. Et pourtant, dans notre dossier, Christian Walter nous incite à définir plus précisément la culture du risque, un accord sur les préceptes afin de mieux déployer des solutions. Il apporte aussi un jugement implacable sur l’antagonisme entre finance et climat dans la pensée économique néolibérale.
Avoir un langage commun, telle est aussi la demande de Cécile Suquet, directrice de la RSE chez LCL. Notamment sur l’évaluation de la performance extra-financière des entreprises. Sur le climat, on y travaille du côté de la Banque de France. Début octobre, François Villeroy de Galhau, le Gouverneur de l’institution, a renforcé le partenariat avec l’Agence de la transition écologique (ADEME). Sur l’indicateur climat, une phase de collecte est prévue auprès de plusieurs milliers d’entreprises, dans une dizaine de secteurs, d’ici 2027. L’objectif étant, à terme, d’attribuer un indicateur climat à 5 000 entreprises.
Les longs débats autour du label ISR témoignent des difficultés d’un référentiel commun. Et encore, Céline Toubon (Nexialog Consulting) le trouve encore perfectible. Mais notre dossier ne se limite pas aux difficultés des trains en retard. Eva Heijkants (Morningstar Sustainalytics) nous explique dans quels secteurs les gérants doivent piocher pour construire leur portefeuille. Alain Baugé (Franfinance) regarde les pistes à creuser dans les PME pour faire évoluer les comportements. Hélène N’Diaye (Maif) et Nicolas Gomart (Groupe Matmut) nous expliquent comment leurs établissements mutualistes prennent en compte la transition énergétique dans leurs activités... Bref, un dossier riche pour savoir comment avancer en marchant.
Si tel est vraiment l’objectif, on est toutefois en droit de s’inquiéter sur deux interventions récentes : le rapport Draghi remis le mois dernier à Ursula von der Leyen et les propos de Michel Barnier, le Premier ministre français, sur un éventuel report de l’application de CSRD. Avance-t-on toujours ? Ou va-t-on reculer sous l’autel de la simplification ou de la compétition internationale ? Pour l’heure, nous avons encore notre Powerpoint, avec nos ambitions. D’ici quelques années, nous aurons les résultats.