Comme le sociologue allemand Ulrich Beck l’a magistralement montré dans La Société du risque (1986), le « risque » n’est pas seulement une réalité qui se donnerait à nos mesures. C’est aussi, et surtout, une construction sociale ! Qu’est-ce qui paraît risqué et qu’est-ce qui ne le parait pas ? Les exemples sont nombreux pour illustrer la manière dont chaque société, ou groupe social, traite ce qui est appelé risque. Or la manière dont on traite du risque – et dont on dialogue à son propos – façonne les configurations sociales de prise de risque. Dans ce sens, il est important que l’on puisse partager une même culture du risque pour pouvoir prendre et comprendre des décisions prises en fonction de situations données perçues comme risquées ou dangereuses. Si la construction sociale du risque est aujourd’hui bien appréhendée, la dimension du dialogue autour du risque, et des instruments de mesure, est pour le moment encore mal comprise, en particulier pour les enjeux écologiques ou la transition climatique. La culture du risque doit pourtant être considérée comme un « bien commun » en raison de l’aspect structurant de la référence au risque1. Conséquence de cette idée : il existe un rapport entre culture du risque et régulation responsable.
Les différentes pensées économiques
façonnent la culture du risque
Dans le cas de la transition climat, la culture du risque devient un tel enjeu de société qu’il est nécessaire que l’on puisse partager à un niveau très général une culture du risque correctement construite, adéquatement élaborée et pertinente. D’où l’importance de sonder, de scruter ce qui constitue la culture du risque en finance, de savoir comment elle est élaborée, comment elle est discutée et comment elle agit. Pour cela, il s’agit de donner sa pleine dimension philosophique à la maîtrise responsable des modèles théoriques du risque. L’une des difficultés de cette construction est l’existence simultanée de traditions de pensée particulières. L’exemple canonique de ces différentes écoles de pensée est la crise de 2008. Cette crise a fait apparaître qu’il existait des oppositions entre des modèles de risque issus d’une tradition de pensée néoclassique au sens large et ceux provenant d’une approche hétérodoxe, dite fractale, au sens large. Ces deux cultures du risque se sont ainsi opposées sur l’appréhension du danger créé par l’émission massive de crédits hypothécaires subprimes et la manière de s’en protéger, via les Credit Default Swaps (les CDS).
À quelles conditions pourrait-on dire que la culture du risque en finance est adaptée à la transition climat ? On peut répondre en considérant la négative. Une culture du risque pour accompagner la transition écologique ne sera pas fiable si elle conduit à des catastrophes écologiques. La culture du risque de la pensée néoclassique a produit des catastrophes environnementales à cause des hypothèses implicites véhiculées par les termes aléatoires des modèles utilisés dans les instruments de mesure. Le pouvoir performatif des modélisations néoclassiques de la finance a amené les financiers à appréhender de manière totalement erronée les enjeux nouveaux des environnements naturels ou urbains. C’est l’ontologie financière des catastrophes naturelles, la destruction environnementale due à la culture du risque non responsable de la finance.
Une crue remet en cause
la continuité néolibérale !
Une culture du risque se trouve construite et solidifiée par des conventions de quantifications, des traductions des mathématiques en règles d’action. Il existe deux sortes de traduction. D’une part, la transformation des modèles de risque en normes de réglementation, tels que reportings, normes financières... D’autre part, la transformation des modèles de risque en dispositifs de gestion, via des investissements par exemple. Les modèles mathématiques de risque et les dispositifs de gestion représentent un savoir théorique incorporé en pratique dans l’activité économique par les instruments de mesure. Ils jouent un rôle essentiel dans la manière de se représenter le monde et dans la manière d’agir sur le monde.
Les conventions de quantification doivent être questionnées. Comment sont-elles élaborées ? Par qui et dans quel but ? Différentes conventions de quantifications peuvent coexister simultanément et doivent être l’objet de débats publics et politiques pour préparer sereinement une transition climat et une finance écologisée. La culture du risque de la finance néoclassique a été impropre à saisir les enjeux environnementaux parce qu’elle contenait une morphologie de l’aléa inadaptée à ce qu’on observe comme aléas dans la nature. La morphologie de l’aléa modélisant le risque dans la finance néoclassique repose sur deux notions connues en histoire des sciences sous les termes de principe de continuité et de théorie des moyennes. Le principe de continuité revient à considérer que dans la nature, les choses évoluent graduellement, de manière régulière. Selon ce principe, il n’apparaît pas de cassure, pas d’accident, pas de crise, pas de vague centennale, pas de problème de vent de sable, pas de crue de grand fleuve, etc.
Utiles allers-retours entre science
économique et science de la nature
La théorie des moyennes montre que ces dernières suffisent comme indicateurs de danger pour gérer les risques. Or la nature relève d’objets intrinsèquement irréductibles à ces deux notions. Il y a donc une antinomie intrinsèque entre la culture de risque de la finance néoclassique et la géographie naturelle. Pour le dire autrement, la culture du risque de la finance néoclassique dissocie l’économie et l’écologie en les mettant en conflit. Une culture du risque adaptée à la transition climat devrait éviter ce découplage et permettre une convergence des méthodologies d’analyse du risque entre l’économie et l’écologie.
L’histoire de la pensée économique fournit des pistes de réflexion pour cela. Marx et Ricardo ont exploré et montré la pertinence des allers et retours entre les sciences humaines et économiques d’un côté, et les sciences de la nature de l’autre. Une illustration de ces allers-retours est fournie aujourd’hui par le cheminement des modélisations fractales de Mandelbrot. Introduites pour modéliser les crues des fleuves – donc un risque environnemental –, ces modélisations ont ensuite migré vers l’économie pour décrire un risque financier, avant de revenir à la physique avec les modèles de la turbulence et du risque sur la longue durée. Avec les modélisations fractales, il y a des ponts entre les modèles environnementaux et les modèles économiques ou financiers. C’est la raison pour laquelle la pensée de Mandelbrot est utile pour accompagner la transition climat. Il serait utile aujourd’hui de la redécouvrir2 ! Pour accompagner la transition climat, la finance doit se doter d’une culture du risque pensée en fonction d’une nouvelle morphologie des aléas, davantage conforme aux exigences de durabilité. Il ne s’agit pas juste d’un fléchage des investissements vers le vert ou d’une nouvelle gestion orientée par des valeurs humanistes. Il s’agit de modifier la structure mathématique de l’aléa du modèle lui-même. C’est-à-dire la culture du risque.