Vous avez le choix entre le mode compliance et le mode
opportunité stratégique !

Créé le

28.10.2024

-

Mis à jour le

05.11.2024

Avant (voire plutôt que) la réglementation, l’initiative de quelques acteurs financiers engagés a été un moteur essentiel de la transition au sein du secteur financier. Alors que le cadre réglementaire se renforce, les établissements financiers doivent se positionner. Entre une vision défensive, les textes n’étant que contraintes, ou une approche beaucoup plus offensive, qui y verrait l’opportunité de revisiter sa stratégie...

La situation est grave, mais il n’est pas trop tard ! Au cours de la récente tempête Boris, certains territoires ont reçu 400 litres d’eau par mètre carré en trois jours, 27 personnes sont mortes et le dégâts se comptent en milliards d’euros. Il y a eu, dans le même temps, des inondations majeures en Afrique dont personne ne parle. Elles ont fait un millier de victimes, un million de personnes déplacées et quatre millions touchées. Quelques jours plus tard, ce sont les ouragans Helene et Milton qui ont dévasté le sud des États-Unis, causant la mort de plus de 225 personnes, la destruction de millions de logements et des dommages de plusieurs dizaines de milliards de dollars. Le changement climatique a désormais un impact évident et un coût significatif.

Dans le même temps, la transition se poursuit et s’accélère. Cet été, en Norvège, le nombre de véhicules électriques en circulation a dépassé le nombre de véhicules fonctionnant à l’essence. Autre exemple : 80 % des nouvelles capacités de production d’électricité installées dans le monde en 2023 exploitaient des énergies renouvelables. Fin septembre, le Royaume-Uni a fermé sa dernière centrale à charbon, devenant le premier pays du G7 à tourner le dos à cette énergie. Le basculement en cours se traduit en termes financiers. Alors qu’il y a dix ans, pour un dollar investi dans les énergies fossiles, un peu moins d’un dollar était investi dans les énergies renouvelables, c’est aujourd’hui 2 dollars. Autre illustration de ce mouvement : la France investissait 60 milliards dans la transition énergétique en 2015, on a avoisiné les 110 milliards l’an dernier. On investit toujours trop dans les énergies fossiles, mais une révolution énergétique mondiale est en cours.

La réglementation est une voiture balai

2015, année charnière ! Notre pays présidait la COP 21 et, dans ce contexte, adoptait la loi pour la Transition énergétique et la croissance verte. L’article 173 donnait pour la première fois un rôle à la régulation dans la dynamique de transition. Mais ne nous trompons pas ! L’article 173 et l’ensemble des (très nombreuses) initiatives réglementaires qui ont suivi n’auraient pas été possibles sans l’engagement d’un certain nombre d’institutions financières, qui avaient pensé la manière d’accompagner, d’amplifier et d’accélérer la transition. En réalité, il y a un équilibre entre les initiatives des acteurs et la régulation. Les premières permettent d’expérimenter et d’identifier les voies possibles : c’est l’échappée qui anime la course. La seconde s’assure que le peloton avance à une vitesse suffisante et joue le rôle de voiture balai vis-à-vis des retardataires. La régulation est nécessaire, mais c’est aussi une affaire de dosage.

De manière générale, les premières initiatives comme le cœur de l’agenda réglementaire européen sur la finance durable avaient plutôt une logique de marchés et de produits financiers. Ils ne semblaient pas concerner directement les banques. Pourquoi ? Une banque est une institution très polymorphe et son rôle dans la transition est plus complexe à définir que pour un investisseur institutionnel : elle prend des décisions d’octroi de crédits, gère des risques et accompagne les entreprises. Tant que cette complexité n’a pas été reconnue, les initiatives réglementaires ont semblé marginales. Au fond, c’est avec l’émergence des plans de transition que, pour la première fois, les banques sont invitées à aborder les enjeux climatiques de manière globale plutôt que fragmentée.

Un fort enjeu de formation

La contrepartie de cette complexité, c’est que les banques sont concernées par à peu près tout. Par conséquent, de nombreuses initiatives réglementaires convergent vers les banques sans qu’elles aient été nécessairement pensées pour elles. Le véritable enjeu est de s’assurer que la réglementation ne se transforme pas en un exercice de conformité lourd et dénué de sens, mais qu’elle permette aux banques d’intégrer le changement climatique de manière native dans leur stratégie et leurs produits.

Il y a en la matière un enjeu majeur de formation. Quelqu’un qui n’a pas vraiment compris la nature et les causes du changement climatique et les enjeux de la transition n’est pas capable de conseiller ou de faire évoluer pratiques et produits de manière pertinente. On ne peut pas être sérieux dans la prise en compte de ces enjeux sans comprendre le nœud du problème. Une fois que ce socle est construit, il faut bâtir la verticale adaptée à la ligne métier. Pour la fonction risque, il s’agit de collaborateurs correctement formés, ayant compris ce qu’est le changement climatique et qui capables de faire se rencontrer les deux sujets, par exemple pour s’assurer que les modèles de risques capturent les facteurs de risques matériels ou que les pratiques d’octroi et de suivi de risques identifient les enjeux réellement déterminants pour la gestion des risques.

ersonne n’appelle les banquiers à devenir des climatologues ou des écologues, mais ils doivent avoir une compréhension suffisamment fine de ce qui compte pour l’activité qu’ils financent.

Avec cette approche, certains estiment que le monde bancaire n’a besoin d’aucune initiative réglementaire pour faire changer les comportements. Le vrai sujet est la manière dont les banques appréhendent la contribution du changement climatique aux risques, de crédit, de marché, opérationnels, etc. Il était possible de tout faire à textes inchangés. Dans ce contexte, la réglementation explicite et précise certains aspects qui auraient pu aller sans dire... mais vont mieux en le disant.

Le changement possible à iso-réglementation

Ce sujet apparaît clairement dans les travaux du comité de Bâle sur le sujet. Les débats portent sur l’intégration des enjeux climatiques dans chacun des trois piliers du cadre bâlois, y compris la manière dont le pilier 1 reflète ces facteurs de risques. Globalement, le comité de Bâle tient à ce que le pilier 1 reflète vraiment des risques. Par exemple, le président de l’autorité bancaire européenne (EBA) a affirmé, il y a quelques mois, que l’intégration du changement climatique de manière native dans les modèles interne d’analyse crédit ne lui posait aucun problème conceptuel. Le véritable enjeu tient moins à des modifications qu’il faudrait apporter au pilier 1 qu’aux progrès à faire dans l’analyse et la modélisation du risque, progrès qui permettraient de prendre en compte la réalité de ces risques dans les exigences de pilier 1 à iso-réglementation sans avoir à définir des add-on spécifiques mais probablement imparfaits.

Sur ce point, rappelons qu’en 2020 la BCE a publié des attentes jugées initialement très ambitieuses mais qui se sont avérées finalement bien dimensionnées (chacune des attentes faisait l’objet d’une bonne pratique observée dès 2022) et ont permis un progrès rapide. Ainsi, tous les acteurs devraient les respecter à la fin de l’année. En quatre ans, les principales banques européennes auront, de ce point de vue, réalisé des progrès très substantiels. De la même manière, la loi de 2015 invitait les banques françaises à réfléchir à la mise en œuvre des stress tests climatiques. En 2020, la Banque de France et l’ACPR ont estimé que la situation était mûre pour lancer un exercice pilote. En 2024, les banques françaises ont généralement conduit deux ou trois exercices de ce type. Aujourd’hui, tout en état lucide sur les progrès qui restent à faire et l’urgence de la situation, on peut être impressionné par les progrès réalisés au cours des quatre dernières années.

La réglementation ? Elle peut être appréhendée sous un angle compliance, mais ce serait rater une fantastique occasion. L’occasion de se poser des questions fondamentales ! Compte tenu du rythme de mise en œuvre de la réglementation, il ne faut pas trop tarder pour choisir entre le mode compliance et le mode opportunité stratégique. D’autant qu’encore aujourd’hui, l’appétit du marché continue de surprendre. Cette situation n’est d’ailleurs pas sans risques : le déficit de projets nous conduit à nous interroger sur le risque de surpayer ces actifs et sur un risque voisin, celui du greenwashing, c’est-à-dire la tentation de faire passer certains projets ou démarches pour ce qu’ils ne sont pas. Les initiatives nombreuses et précieuses des acteurs financiers pourraient être irrémédiablement abîmées par un scandale important. D’où la nécessité d’une grande vigilance : la finance verte est une affaire de sérieux, aussi bien financier que climatique.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº897
À lire : La finance verte – Climat secteur financier et transition net zéro
Dunod, coll. « Finance », 224 pages, nov. 2022
L’engagement de Jean Boissinot en matière de finance verte ne date pas d’hier. Une finance verte présente partout, mais qui est un concept flou et controversé. L’ambition de cet ouvrage est d’abord pédagogique et permet de comprendre le rôle de la finance et de ses acteurs – banquiers, assureurs ou investisseurs sur les marchés – dans la prise en compte du changement climatique et dans la transition. C’est aussi un ouvrage engagé. La citation de l’avant-propos, emprunté à Winston Churchill, en dit long : « Si nous gagnons, personne ne s’en souciera. Si nous perdons, il n’y aura plus personne pour s’en soucier ». Cet ouvrage a été récompensé par deux prix : le Prix Turgot Énergie, biodiversité et finance 2023 et le prix Luc Durand-Réville 2023 de l’Académie des sciences morales et politiques.