Depuis 2021, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) souligne que tout nouveau champ de pétrole ou de gaz est incompatible avec l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C. La fin immédiate de l’expansion fossile est indispensable ! Elle est toutefois insuffisante pour garantir la transition vers un système énergétique neutre en carbone. Il convient donc d’accroître massivement les financements aux alternatives aux énergies fossiles. À la clef, un changement radical des flux de financements alloués au secteur de l’énergie. Or, rien ne peut pas se faire sans les financements des banques privées !
La lecture du dossier est double. D’un côté, l’exclusion de tout financement à l’expansion fossile. De l’autre, le financement de la transition climatique. Certes, en 2020, les grandes banques françaises ont progressivement adopté des politiques sectorielles sur le charbon, suite à la pression des organisations non gouvernementales, et des pouvoirs publics. Mais quid du secteur pétro-gazier ? Et comme la transition est aussi un point majeur, que penser du comportement de nos banquiers en la matière ? Nous avons mené l’enquête...
Société Générale et BPCE d’un côté,
Crédit Agricole et BNP Paribas de l’autre
Malgré leur adhésion à la Net Zero Banking Alliance (NZBA) en 2021 (voir encadré), les banques françaises n’ont toujours pas tourné le dos au financement de l’expansion fossile. En effet, entre 2021 et 2023, elles ont accordé 67 milliards de dollars à l’expansion de telles énergies, essentiellement au pétrole et au gaz. Ce soutien provient à 99 % de quatre d’entre elles : BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale et BPCE1.
2023 a vu les financements aux grandes entreprises pétro-gazières baisser. Mais cette tendance n’est pas visible partout : certaines banques ont en effet maintenu leur soutien à l’expansion pétro-gazière. Ainsi, Société Générale et le groupe BPCE n’ont pas manqué de soutenir TotalEnergies, le 6e plus gros développeur mondial de champs de pétrole et de gaz, en participant à des émissions d’obligations de l’entreprise en 20242. De leur côté, BNP Paribas et Crédit Agricole se sont tenus à l’écart – une position pas encore inscrite dans leurs politiques, mais en accord avec leurs récentes annonces de ne plus soutenir ce type de financement pour les entreprises productrices de pétrole et du gaz3. Cette avancée est toutefois importante dans le paysage des politiques climat des banques françaises, même si leurs engagements restent encore lacunaires.
La transition, un joli discours peu argumenté
À écouter les banques françaises, leurs financements aux grandes entreprises pétro-gazières se feraient notamment au nom du soutien à la transition, ces entreprises ayant des activités « bas carbone ». Problème, cet argument ne résiste pas aux chiffres : entre 2020 et 2023, seulement 17,3 % de leurs financements aux 5 plus grandes entreprises pétro-gazières européennes (TotalEnergies, BP, Eni, Equinor et Repsol) ont soutenu leurs activités « bas carbone »4. Difficile de voir ici une réelle contribution à la transition énergétique.
Du côté des financements à la transition, les banques françaises n’ont pas non plus adopté les mesures nécessaires. Pourtant, d’après l’AIE, pour réussir une transition énergétique compatible avec l’objectif de limiter le réchauffement global à 1,5 °C, les financements annuels aux énergies fossiles doivent chuter de 60 % d’ici 2030, tandis que les financements annuels à leurs alternatives doivent plus que doubler. Objectif : atteindre un ratio de financement de 6 pour 1, soit pour chaque euro alloué aux énergies fossiles, 6 euros alloués à l’approvisionnement en énergie soutenable – principalement électrique5.
À ce jour, seule BNP Paribas a fait un premier pas dans cette direction, en publiant la comparaison de son exposition de crédit aux énergies « bas carbone » et aux « énergies fossiles » et en fixant un objectif sur ce ratio pour 2030. Malheureusement, cette section « fossile » du ratio ne couvre que l’exposition au raffinage, à l’extraction et la production de pétrole et de gaz, et au charbon. La banque laisse ainsi hors-ratio tout le reste de la chaîne de valeur pétro-gazière, notamment les financements au gaz naturel liquéfié (GNL), et et ne prend en compte que les prêts, qui ne représentent que 60% de tous les financements de la banque aux énergies fossiles depuis 20166.
De nouvelles pistes de progrès
Les banques françaises doivent retranscrire leurs engagements climatiques dans leurs activités de financement de manière crédible. Cela passe par le renforcement de leurs engagements sur les deux fronts simultanément :
– elles doivent renforcer leurs politiques d’exclusion des énergies fossiles. La restriction de leur soutien à l’expansion du secteur pétro-gazier ne doit plus se limiter uniquement aux nouveaux projets, mais cibler également les entreprises qui les développent, et intégrer en urgence le GNL ;
– pour ne pas rester au milieu du gué de la transition énergétique, elles doivent aussi s’engager à une augmentation durable des soutiens aux alternatives aux énergies fossiles. Cela doit se matérialiser par l’adoption de cibles financières dédiées à l’énergie soutenable et l’engagement à atteindre un ratio de financement annuel à l’énergie de 6 pour 1 d’ici 2030, en cohérence avec le scénario Net Zéro Émission (NZE) de l’AIE.