Banques françaises :
des progrès contrastés
pour soutenir la transition

Créé le

23.10.2024

-

Mis à jour le

29.10.2024

Le dossier du climat repose sur une double lecture : l’exclusion d’une part, la transition de l’autre. Sur ces deux points, qui font aussi référence à son parcours, Reclaim Finance a un regard très mitigé sur les banques françaises. Des progrès, certes, mais insuffisants, et surtout des écarts évidents entre acteurs.

Depuis 2021, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) souligne que tout nouveau champ de pétrole ou de gaz est incompatible avec l’objectif de limiter le réchauffement à 1,5 °C. La fin immédiate de l’expansion fossile est indispensable ! Elle est toutefois insuffisante pour garantir la transition vers un système énergétique neutre en carbone. Il convient donc d’accroître massivement les financements aux alternatives aux énergies fossiles. À la clef, un changement radical des flux de financements alloués au secteur de l’énergie. Or, rien ne peut pas se faire sans les financements des banques privées !

La lecture du dossier est double. D’un côté, l’exclusion de tout financement à l’expansion fossile. De l’autre, le financement de la transition climatique. Certes, en 2020, les grandes banques françaises ont progressivement adopté des politiques sectorielles sur le charbon, suite à la pression des organisations non gouvernementales, et des pouvoirs publics. Mais quid du secteur pétro-gazier ? Et comme la transition est aussi un point majeur, que penser du comportement de nos banquiers en la matière ? Nous avons mené l’enquête...

Société Générale et BPCE d’un côté,
Crédit Agricole et BNP Paribas de l’autre

Malgré leur adhésion à la Net Zero Banking Alliance (NZBA) en 2021 (voir encadré), les banques françaises n’ont toujours pas tourné le dos au financement de l’expansion fossile. En effet, entre 2021 et 2023, elles ont accordé 67 milliards de dollars à l’expansion de telles énergies, essentiellement au pétrole et au gaz. Ce soutien provient à 99 % de quatre d’entre elles : BNP Paribas, Crédit Agricole, Société Générale et BPCE1.

2023 a vu les financements aux grandes entreprises pétro-gazières baisser. Mais cette tendance n’est pas visible partout : certaines banques ont en effet maintenu leur soutien à l’expansion pétro-gazière. Ainsi, Société Générale et le groupe BPCE n’ont pas manqué de soutenir TotalEnergies, le 6e plus gros développeur mondial de champs de pétrole et de gaz, en participant à des émissions d’obligations de l’entreprise en 20242. De leur côté, BNP Paribas et Crédit Agricole se sont tenus à l’écart – une position pas encore inscrite dans leurs politiques, mais en accord avec leurs récentes annonces de ne plus soutenir ce type de financement pour les entreprises productrices de pétrole et du gaz3. Cette avancée est toutefois importante dans le paysage des politiques climat des banques françaises, même si leurs engagements restent encore lacunaires.

La transition, un joli discours peu argumenté

À écouter les banques françaises, leurs financements aux grandes entreprises pétro-gazières se feraient notamment au nom du soutien à la transition, ces entreprises ayant des activités « bas carbone ». Problème, cet argument ne résiste pas aux chiffres : entre 2020 et 2023, seulement 17,3 % de leurs financements aux 5 plus grandes entreprises pétro-gazières européennes (TotalEnergies, BP, Eni, Equinor et Repsol) ont soutenu leurs activités « bas carbone »4. Difficile de voir ici une réelle contribution à la transition énergétique.

Du côté des financements à la transition, les banques françaises n’ont pas non plus adopté les mesures nécessaires. Pourtant, d’après l’AIE, pour réussir une transition énergétique compatible avec l’objectif de limiter le réchauffement global à 1,5 °C, les financements annuels aux énergies fossiles doivent chuter de 60 % d’ici 2030, tandis que les financements annuels à leurs alternatives doivent plus que doubler. Objectif : atteindre un ratio de financement de 6 pour 1, soit pour chaque euro alloué aux énergies fossiles, 6 euros alloués à l’approvisionnement en énergie soutenable – principalement électrique5.

À ce jour, seule BNP Paribas a fait un premier pas dans cette direction, en publiant la comparaison de son exposition de crédit aux énergies « bas carbone » et aux « énergies fossiles » et en fixant un objectif sur ce ratio pour 2030. Malheureusement, cette section « fossile » du ratio ne couvre que l’exposition au raffinage, à l’extraction et la production de pétrole et de gaz, et au charbon. La banque laisse ainsi hors-ratio tout le reste de la chaîne de valeur pétro-gazière, notamment les financements au gaz naturel liquéfié (GNL), et et ne prend en compte que les prêts, qui ne représentent que 60% de tous les financements de la banque aux énergies fossiles depuis 20166.

De nouvelles pistes de progrès

Les banques françaises doivent retranscrire leurs engagements climatiques dans leurs activités de financement de manière crédible. Cela passe par le renforcement de leurs engagements sur les deux fronts simultanément :

– elles doivent renforcer leurs politiques d’exclusion des énergies fossiles. La restriction de leur soutien à l’expansion du secteur pétro-gazier ne doit plus se limiter uniquement aux nouveaux projets, mais cibler également les entreprises qui les développent, et intégrer en urgence le GNL ;

– pour ne pas rester au milieu du gué de la transition énergétique, elles doivent aussi s’engager à une augmentation durable des soutiens aux alternatives aux énergies fossiles. Cela doit se matérialiser par l’adoption de cibles financières dédiées à l’énergie soutenable et l’engagement à atteindre un ratio de financement annuel à l’énergie de 6 pour 1 d’ici 2030, en cohérence avec le scénario Net Zéro Émission (NZE) de l’AIE.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº897
La Net Zero Banking Alliance se cherche
Placée sous l’égide des Nations Unies, la Net Zero Banking Alliance (NZBA) regroupe les plus grandes banques mondiales. Leur engagement : aligner leurs activités de prêt, d’investissement et de marchés de capitaux sur un objectif de neutralité carbone d’ici à 2050.
Depuis sa création en 2021, la logique de l’alliance a changé : les cibles de décarbonation semblent avoir progressivement remplacé les politiques sectorielles comme principal moyen pour les banques de définir leurs engagements climatiques, et leur utilisation devrait encore se répandre dans les années à venir.
Qu’en penser ? Reclaim Finance a mené une analyse des 243 cibles de décarbonation fixées par les 30 principales banques membres de la NZBA1. En découle le constat de nombreux problèmes et incohérences dans la conception de ces cibles, ainsi qu’un manque général de transparence qui entrave la compréhension de la couverture et de l’ambition des cibles.
Certaines doivent être abandonnées d’urgence, y compris les cibles basées sur des métriques d’émissions financées et facilitées – recommandées par la Partnership for Carbon Accounting Financials (PCAF), une initiative de l’industrie financière qui émet des orientations sur le reporting des émissions des acteurs financiers.
D’autres sont plus susceptibles d’assurer des changements significatifs dans les pratiques des banques, à condition d’être appliquées de manière appropriée.
Si les cibles doivent être améliorées, elles resteront insuffisantes en tant que telles et doivent être intégrées dans un plan de transition global comprenant des mesures excluant les activités incompatibles avec une trajectoire 1,5 °C.
Notes :
1 Reclaim Finance et al., Banking On Climate Chaos, mai 2024 : https://www.bankingonclimatechaos.org
2 Reclaim Finance, « Derrière TotalEnergies – BPCE et Société Générale soutiennent l’expansion pétro-gazière », septembre 2024 : https://reclaimfinance.org/site/2024/09/10/derriere-totalenergies-bpce-et-societe-generale-soutiennent-lexpansion-petro-gaziere/.
3 Reclaim Finance, « BNP Paribas et Crédit Agricole disent non aux obligations pour le secteur pétro-gazier », mai 2024 : https://reclaimfinance.org/site/2024/05/31/bnp-paribas-et-credit-agricole-disent-non-aux-obligations-pour-le-secteur-petro-gazier/.
4 Reclaim Finance, « Financements bas carbone : l’arbre qui cache la forêt », mai 2024 : https://reclaimfinance.org/site/2024/05/06/financements-bas-carbone-larbre-qui-cache-la-foret/.
5 Reclaim Finance, « 6 :1, un ratio pour transformer notre système énergétique », février 2024 : https://reclaimfinance.org/site/2024/02/06/61-un-ratio-pour-transformer-notre-systeme-energetique/.
1 Reclaim Finance et al., Banking On Climate Chaos, mai 2024 : https://www.bankingonclimatechaos.org