Comment s’assurer qu’une épargne de conviction l’est véritablement dans les faits ? Le greenwashing comme le socialwashing font partie des risques sur lesquels les autorités de régulation exercent leur contrôle. Par exemple, le gérant de fonds DWS, filiale de la Deutsche Bank, a dû l’an dernier s’entendre sur une transaction de 25 millions de dollars, mettant fin aux poursuites du gendarme boursier américain. La Securities and Exchange Commission lui reprochait des « déclarations inexactes » à propos de l’intégration des critères ESG dans son processus d’investissement.
Cette vigilance est la bienvenue car l’investissement socialement responsable (ISR) est véritablement mis au défi de prouver que les engagements ESG qu’il a pris sont bien tenus. Fin 2022, le public a notamment été choqué d’apprendre que 52 % des fonds supposés respecter l’environnement étaient investis dans les énergies fossiles, à la suite d’une enquête d’une dizaine de médias européens, dont Le Monde. Une partie du problème provenait alors d’une réglementation européenne trop floue. Son nom : SFDR pour Sustainable Finance Disclosure Regulation. À mesure que celle-ci s’est précisée, de très nombreuses sociétés de gestion ont été contraintes de « déclasser » certains de leurs fonds dits « article 9 » (fonds durables) en fonds « article 8 » (ayant des objectifs de durabilité), clarifiant un peu la situation. Car depuis, la Commission européenne a lancé une consultation pour revoir la classification actuelle, au profit d’une éventuelle nouvelle formule distinguant mieux la transition et l’exclusion.
Une progression pas à pas
La France n’a pas échappé au débat des normes. Dans l’Hexagone, le label ISR a relevé ses exigences. Il a étendu son exclusion stricte d’investir dans les énergies fossiles non plus seulement liées au charbon, mais aussi aux entreprises exploitant des hydrocarbures non conventionnels, comme le gaz de schiste, et aux entreprises gazières et pétrolières si elles lancent de nouveaux projets.
Au-delà de l’émotion, ces nouvelles montrent que la finance verte progresse véritablement, pas à pas, ses réglementations devenant de plus en plus exigeantes. C’est une bonne nouvelle ! Cette évolution oblige toutefois à réfléchir plus en profondeur, et sans manichéisme. Oui, nous devons décarboner de façon accélérée nos économies pour répondre au péril climatique. Mais le plus efficace est-il seulement d’investir dans ce qui est déjà vertueux et conforme aux exigences de décarbonation les plus sévères ?
Voir plus loin que le bout de son nez
C’est une évidence, il faut regarder plus loin ! D’abord, en n’oubliant pas que les critères ESG ne s’opposent pas, mais se complètent. Le « devoir de vigilance » déjà instauré par la loi française pour les multinationales à l’égard de leurs sous-traitants et fournisseurs a trouvé en avril 2024 son prolongement au Parlement européen. À partir de 2027, il concernera les grandes entreprises européennes tant sur le respect des droits humains que des objectifs climatiques.
Promouvoir les moteurs électriques ou les énergies renouvelables ne suffit pas, en effet, pour recevoir un brevet de « soutenabilité » : les gérants spécialisés dans l’ISR doivent surveiller la façon dont toute la chaîne de valeur est impactée. Dans quelles conditions les entreprises « vertes » s’approvisionnent-elles en cobalt, au Congo et ailleurs ? Avec quelle énergie produisent-elles leurs voitures électriques ?
Sauver les mauvais élèves ou les bannir ?
Et si l’on se tourne vers les sociétés cotées considérées comme « mauvais élèves » en raison de leur forte empreinte carbone, le rôle de la finance durable peut-il se limiter à s’en détourner sans instruire leur cas ? Ne faut-il pas aussi financer leur transition et donc rester à leur capital pour vérifier qu’elles empruntent bien un chemin d’avenir et pousser dans cette direction ? La difficulté est alors de ne pas se laisser mener en bateau, et donc d’interagir avec la société, de jouer pleinement son rôle de gérant socialement responsable, en participant activement aux assemblées générales d’actionnaires. Par exemple, en demandant que le chemin de décarbonation de l’entreprise soit soumis au vote des actionnaires, via le « say on climate ».
Éviter l’écoblanchiment est finalement un chemin escarpé. En attendant de disposer de données parfaites et parfaitement comparables sur les performances des entreprises en matière de décarbonation, il comporte de nombreux risques. Il faut donc admettre un droit à l’erreur. Mais l’engagement et l’exigence des épargnants et des gérants doivent rester complètes pour qu’ils jouent véritablement leur rôle d’acteurs du changement.