«La photo est rassurante, mais il faut éviter que le film tourne mal ». Telle est la formule utilisée à propos du crédit privé par François Villeroy de Galhau, lors d’une conférence de presse le 21 mai dernier. De prime abord, les expositions communiquées sont en effet limitées. « La dette privée représente 2,5 % du fonds général de BNP Paribas Cardif », confie Benoît Gommard, son directeur grands réseaux en France. En moyenne, les assureurs dans l’Hexagone n’en détiendraient que 1 % dans leur bilan, tandis que ce chiffre serait seulement de 0,4 % pour les banques françaises (mais en hausse de 25 % sur un an), selon le comptage de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR). Des niveaux modestes qui n’alarment pas, compte tenu aussi de la robustesse du secteur. « Historiquement les banques européennes ont gardé le contrôle sur le marché du crédit et conservent une approche très prudente et nous avons tendance à observer une concentration des expositions plutôt chez les grandes banques ayant des cadres de gestion des risques sophistiqués », complète Rafael Quina, responsable de la notation des banques françaises et italiennes chez Fitch Ratings. Si l’ACPR a rappelé qu’il s’agit généralement de dette de qualité, souvent « sur-collatéralisée », elle n’en demeure pas moins vigilante. En effet, les données dévoilées ne sont certainement que la partie immergée de l’iceberg, car elles ne recensent que les lignes directes.
De multiples angles morts
Or les expositions sont complexes à analyser, car elles sont protéiformes, du fait des nombreuses interconnexions dans le système financier. « Les banques peuvent prêter aux investisseurs, aux fonds qui structurent des offres, mais aussi aux entreprises qui bénéficient par ailleurs de crédit privé », a détaillé Emmanuelle Assouan, secrétaire générale de l’ACPR. Un risque qui s’avère donc diffus du fait même de la complexité de ce marché. « Sous le terme de dette privée cohabitent des stratégies (pays, sectoriels...), des instruments (dette junior, mezzanine, capital hybride) et des profils de risque très différents (PME, ETI, grands groupes) », rappelle Rafael Torres, responsable de l’activité dette privée chez Muzinich & Co. Cette diversité nourrit l’essor du marché, mais elle multiplie aussi les angles morts. Les banques étant partie prenante de certaines opérations, peuvent avoir des lignes de crédit ouvertes et non tirées mobilisables... « Le modèle “originate to distribute” des banques les pousse aussi à alimenter une partie du marché privé. Si ce dernier venait à se contracter, cela pourrait peser aussi sur leurs résultats », ajoute Rafael Quina.
Il ne s’agit pas, pour autant, d’annoncer un scénario de crise comparable à celui observé aux États-Unis. « Il y a eu un véritable vent de panique des investisseurs particuliers Outre-Atlantique, face à des taux de défaut en forte hausse pouvant atteindre jusqu’à 6% et la remise en cause des modèles économiques de certains emprunteurs avec l’intelligence artificielle », rappelle Rafael Torres. Les tensions américaines s’expliquent aussi par des caractéristiques propres à ce marché (niveaux de levier plus élevés, concentrations sectorielles, notamment sur les logiciels...) qui sont sans commune mesure avec la structuration du marché européen. Mais les secousses américaines valent avertissement. Elles rappellent qu’une classe d’actifs longtemps portée par l’abondance de liquidité, la quête de rendement et l’élargissement de sa base d’investisseurs peut aussi entrer dans une zone de doute. Le risque, à ce stade, n’est pas celui d’un choc systémique avéré, mais celui d’une vulnérabilité diffuse, encore imparfaitement localisée. C’est précisément cette zone grise que ce dossier de Revue Banque se propose d’éclairer, à travers les analyses croisées d’une dizaine d’experts. Audrey Spy