La finance durable recule-t-elle ? À suivre l’actualité, la réponse semble évidente. La Net-Zero Banking Alliance (NZBA), principale coalition bancaire mondiale en faveur du climat, a cessé ses activités il y a un an, après le départ de nombreux établissements, notamment sous la pression politique américaine. Ses recommandations subsistent sous la forme d’un cadre volontaire, mais l’action collective s’affaiblit.
Dans le même temps, l’urgence ne faiblit pas. La COP 17 sur la biodiversité s’est ouverte le 19 octobre en Arménie sur un constat préoccupant. À quatre ans de l’échéance, 22 des 23 objectifs du cadre de Kunming-Montréal seraient hors trajectoire, dont celui visant à protéger 30 % des terres et des océans d’ici à 2030. Côté climat, le Programme des Nations Unies pour l’environnement juge désormais inévitable un dépassement du seuil de 1,5 °C dans les prochaines années. Face à cette perspective, la COP 31, organisée à Antalya du 9 au 20 novembre, entend accélérer l’électrification mondiale pour la porter à 35 % d’ici à 2035, contre 20 % actuellement.
D’un côté, l’urgence s’accentue. De l’autre, la finance durable se fait plus discrète, et pas seulement aux États-Unis. L’Europe allège une partie de son cadre réglementaire, tandis que les établissements financiers communiquent avec davantage de prudence sur leurs engagements. Après le greenwashing, le retour de bâton, ou backlash, favorise le greenhushing, c’est-à-dire des actions menées sans trop les faire connaître. L’ESG s’affiche moins. Mais le recul des mots n’est pas celui des pratiques. Les investisseurs continuent d’intégrer ces enjeux dans leurs décisions, et les risques climatiques s’ancrent dans la gestion financière. C’est l’un des constats qui traversent ce dossier.
Car la réalité économique s’impose. D’après l’Agence européenne pour l’environnement, les événements météorologiques et climatiques extrêmes ont provoqué 822 milliards d’euros de pertes dans l’Union européenne entre 1980 et 2024, dont plus du quart au cours des quatre dernières années. Par ailleurs, selon l’Autorité bancaire européenne (EBA), 62 % des expositions des banques de l’Espace économique européen aux entreprises concernent des secteurs qui contribuent fortement au changement climatique. Les investissements supplémentaires nécessaires à la transition et à l’adaptation représenteraient, chaque année d’après un bulletin de la BCE, 2,7 % à 3,7 % du PIB européen d’ici à 2030.
Le paradoxe est là. La finance durable se montre moins au moment où elle doit démontrer davantage. Ce reflux peut aussi marquer la fin d’une première époque, celle des engagements, des coalitions et des labels. Vient désormais le temps de la mise à l’épreuve, qui commence par la mesure.
D’autant que les risques physiques et de transition concernent désormais les emprunteurs, les garanties, les portefeuilles et les modèles économiques. Dans le même temps, souveraineté énergétique, électrification et tensions géopolitiques accroissent les besoins d’investissement. La finance durable ne se juge plus à ses politiques affichées ni à ses encours labellisés. La vraie question est de savoir où va l’argent, quels risques il porte et quelles transformations il finance.