Finance durable :
quand le vent tourne, l’actif réel tient le cap

Créé le

19.10.2026

-

Mis à jour le

23.10.2026

Alliance climat dissoute, reporting allégé, fonds « verts » délaissés : la finance durable est sur la défensive. Les investisseurs, eux, ne désarment pas, comme le montre la dernière enquête de Robeco. Pour continuer à financer la transition, banques et plateformes revoient leurs modèles.

Le contexte s’est retourné en quelques mois. Les grandes banques ont quitté une à une la Net-Zero Banking Alliance, qui a cessé ses activités à l’automne 2025. À Bruxelles, le paquet Omnibus a resserré le périmètre de la CSRD et du devoir de vigilance. Côté épargne, les fonds classés article 9 au sens du règlement SFDR ont subi des sorties, et les fonds ESG ont surtout fait preuve de résilience dans un environnement moins porteur.

Mais la critique vise moins l’objectif que la méthode, avec la prolifération des labels, les engagements de long terme sans traduction dans l’allocation, ou encore la décarbonation de portefeuille par simple arbitrage. Exclure un titre ou améliorer une note relève de l’exercice comptable ; cela ne finance aucune centrale. Or, quand le vent politique tourne, les engagements les plus déclaratifs sont aussi les premiers révisés.

Les investisseurs gardent le cap

Le repli des grandes alliances ne dit pas tout de l’état d’esprit des investisseurs. Publiée en octobre 2026, la sixième édition du Global Climate Investing Survey de Robeco, menée auprès de 300 investisseurs institutionnels et distributeurs représentant 35 800 milliards de dollars d’actifs, dresse un constat sans détour. 94 % des répondants dotés d’un objectif de neutralité carbone comptent le maintenir, quelle que soit la politique des gouvernements. 60 % prévoient d’augmenter leurs allocations aux solutions d’atténuation d’ici trois ans, et 59 % estiment que la demande pour ces solutions restera forte indépendamment du climat politique.

Le réalisme gagne pourtant du terrain : seuls 19 % anticipent une transition ordonnée, 47 % un scénario « trop peu, trop tard ». D’autres ressorts prennent le relais. La transition est désormais portée, selon Robeco, par « des réalités économiques et géopolitiques implacables ». Ainsi, pour 75 % des sondés, le conflit au Moyen-Orient accélérera la transition renouvelable pour des raisons de sécurité énergétique – devenue un argument d’investissement. Deux tiers attendent des risques physiques climatiques un effet sur le prix des actifs réels d’ici à cinq ans.

L’enquête pointe aussi les freins, au premier rang desquels l’incertitude des politiques publiques (45 %) et la difficulté à concilier objectifs chiffrés et impact réel (41 %). La question n’est donc plus de savoir s’il faut financer la transition, mais comment le faire de façon démontrable. Car les besoins sont là et se chiffrent en dizaines de milliards d’euros par an, avec une part croissante d’opérations de 500 000 euros à 5 millions d’euros, trop limitées pour les grands institutionnels.

Du label à la centrale

Première réponse au dilemme pointé par Robeco : rattacher l’épargne à des actifs identifiés. Dans un placement privé, l’euro souscrit finance une installation dont on connaît la puissance, la date de mise en service et la production attendue. L’additionnalité se vérifie, sans dépendre d’une notation. La réglementation y pousse. Depuis 2022, MIF II impose aux conseillers de recueillir les préférences de durabilité de leurs clients. Encore faut-il des produits capables d’y répondre autrement que sur le papier, et quelqu’un pour en assurer la sélection, la structuration et le suivi.

Plateforme de financement participatif, Lendopolis a pris ce virage tôt. Lancée en 2014 sur le financement de PME et de programmes immobiliers, comme la plupart des plateformes de l’époque, Lendopolis, alors filiale de La Banque Postale, se spécialise dès 2021 dans les énergies renouvelables. Ce recentrage positionne la plateforme sur une demande solvable et pérenne : celle des développeurs solaires et éoliens, incités par l’État et les territoires à associer les épargnants au financement de leurs actifs dans une logique de partage de la valeur. Là où le prêt aux PME expose à un risque de crédit diffus et à un coût d’acquisition élevé pour les « bons » dossiers, une centrale photovoltaïque adossée à un contrat d’achat de long terme offre un profil bien plus lisible.

Le marché a validé l’intuition. Pendant que la collecte du financement participatif était presque divisée par deux entre 2022 et 2025, sous l’effet de la crise immobilière, la verticale des renouvelables a continué de croître (voir encadré). Les épargnants ne se sont pas détournés de l’impact, mais reportés sur ce qui se vérifie.

Le réseau bancaire, accélérateur de collecte

Reste à mobiliser l’épargne à grande échelle. Le modèle participatif, construit sur la distribution retail en ligne, est encore jeune puisque son cadre réglementaire remonte à 2014. Il doit construire rapidement une base d’investisseurs assez efficace pour boucler des opérations de plusieurs millions d’euros, courantes dans un secteur aussi capitalistique que les énergies renouvelables. Les réseaux bancaires disposent, eux, de la relation, du conseil et d’une clientèle patrimoniale en quête de diversification, avec une profondeur de marché inhérente leur historique et leur activité.

La Banque Postale a tenté l’expérience en proposant l’offre Lendopolis à ses clients patrimoniaux. Premier test, sur un projet de l’entreprise Amarenco où 3,6 millions d’euros ont été collectés en une semaine auprès de 787 particuliers. Les clients des réseaux investissent 10 000 à 15 000 euros, contre 2 000 euros en moyenne en direct. La Banque Postale apporte du volume, de la réactivité et de la profondeur de marché, Lendopolis l’accès aux actifs, la structuration et la traçabilité des fonds.

Pour l’épargnant, ce sont des placements de 6 % à 8 % bruts par an sur 2 à 5 ans, adossés à des projets souvent proches de chez lui et, pour beaucoup, éligibles au PEA PME-ETI. Pour la banque, proposer l’offre Lendopolis est une façon de donner corps à son discours sur la transition juste et l’ancrage territorial. Les clients de La Banque Postale et de Louvre Banque Privée réalisent chaque année l’essentiel de la collecte de Lendopolis. Encore a-t-il fallu documenter, aux standards d’une grande banque, une offre non garantie et non liquide, et mobiliser pour cela toutes les directions : produits, risques, conformité, marketing, communication, réseau commercial.

Détenir ou distribuer

La revue des engagements touche aussi les structures. Faut-il détenir les outils de financement de la transition, ou simplement s’assurer d’y avoir accès ? Sept ans d’actionnariat bancaire ont apporté à Lendopolis une caution auprès des développeurs et des collectivités, une rigueur de contrôle interne, de lutte contre le blanchiment et de gestion des conflits d’intérêts qui l’a préparée à l’agrément européen de prestataire de financement participatif, et une profondeur de collecte. Le revers est connu. Les process de grand groupe sont peu adaptés à la réactivité qu’exige un marché encore en structuration. Surtout, une filiale de quinze personnes, levant 60 à 80 millions d’euros par an et rémunérée à la commission sur les montants levés, pèse peu dans le produit net bancaire tout en mobilisant une gouvernance de grand groupe. Le coût de détention est élevé, le gain modeste.

En 2024, au terme d’une revue de ses actifs, La Banque Postale se retire du financement participatif comme actionnaire en cédant KissKissBankBank&Co, qui détenait notamment KissKissBankBank (cédé à Ulule) et Lendopolis, cédée à Lendosphere, spécialiste de la transition énergétique et filiale du groupe 123 Investment Managers, société de gestion indépendante. Lendosphere garde la marque, l’offre et l’équipe Lendopolis, car La Banque Postale choisit de conserver la distribution de l’offre « Energies Renouvelables » dans son réseau. Dans le climat actuel, la décision aurait pu passer pour un recul. Elle relève d’une stratégie plus cohérente : elle a séparé la détention du capital, dont elle supportait le coût, de la distribution, dont ses clients profitent.

Le pari est tenu. Le changement d’actionnaire n’a pas perturbé la distribution, et la collecte Lendopolis auprès du réseau de La Banque Postale progresse en 2025 par rapport à 2023 et 2024. L’opération a aussi consolidé le marché. Leader européen du financement participatif dédié à la transition énergétique, l’ensemble Lendosphere/Lendopolis, désormais réuni sous la structure juridique Lendocompany, réunit près de 120 000 inscrits et plus de 930 millions d’euros investis dans 1 800 projets, avec une distribution multicanale inédite dans le secteur. Deux conditions ont joué. La solidité du repreneur, adossé à un gestionnaire d’actifs non cotés de plus de 4,5 milliards d’euros, et la connaissance fine que la banque avait de l’offre Lendopolis, construite en grande partie par ses propres équipes.

Tenir le cap autrement

Réviser un engagement n’est donc pas forcément y renoncer. C’est parfois la condition pour le rendre durable. Les acteurs qui maintiennent le cap le font moins par des déclarations que par trois ajustements : des actifs à l’impact mesurable, des canaux qui combinent réseau bancaire et plateforme spécialisée, des partenariats de distribution plutôt que des participations coûteuses. À l’heure où le financement de la transition se joue autant dans l’épargne des ménages que dans le bilan des banques, ce déplacement fait de l’épargnant le financeur direct d’infrastructures identifiées, et répond aux doutes par la preuve plutôt que par la promesse. Une variable leur échappe, celle-là même que les investisseurs interrogés par Robeco placent en tête des obstacles à savoir la stabilité du cadre politique, indispensable à des infrastructures pensées pour plusieurs décennies. À défaut de la maîtriser, il leur reste à tenir leurs propres engagements : une sélection rigoureuse des projets et une information complète sur les risques.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº921
Financement participatif : les renouvelables résistent
• Le financement participatif des énergies renouvelables a représenté 358 millions d’euros placés sur plus de 400 projets, dans un marché du crowdfunding français de 1,76 milliard d’euros en 2025. L’année marque le retour à la croissance (+1,8 %) après deux années de repli dues à la crise immobilière. La collecte des plateformes spécialisées est passée de 1 607 millions d’euros en 2022 à 845 millions d’euros en 2025.
• À rebours de l’immobilier, la montée en puissance des énergies renouvelables continue avec +1,7 % de collecte en 2025 et 407 projets financés (+31 %), soit plus de 20 % de la collecte globale, dont 70 % dans le photovoltaïque. La verticale « verte » affiche un rendement brut moyen de 7,7 %, moins de 2 % de projets en retard et aucune perte définitive constatée à ce jour parmi les plateformes spécialisées, dont Lendosphere et Lendopolis.
• Le secteur repose sur un alignement entre les exigences des porteurs de projets, les attentes des épargnants et les besoins de la transition énergétique, qui se comptent en dizaines de milliards d’euros par an. Une part croissante porte sur des actifs intermédiaires (des opérations de 500 000 euros à 5 millions d’euros), trop petits pour les grands véhicules institutionnels et recherchant une dimension extra-financière que le crédit bancaire n’apporte pas. L’épargne des particuliers y a une place naturelle et le financement participatif est devenu en quelques années une source de financement à part entière pour les entreprises du secteur. Les perspectives sont donc orientées positivement, sous réserve d’une stabilité politique nécessaire aux investissements de longue durée que représentent les infrastructures renouvelables.
Source : Forvis Mazars et France FinTech, « Baromètre du crowdfunding en France 2025 ».