En 2022, l’Institut de la Finance Durable a été créé avec la conviction que la Place de Paris avait un rôle décisif à jouer dans le financement de la transition écologique. En 2025, la Place s’est saisie d’un sujet qui manquait à notre feuille de route collective, celui que le dérèglement climatique impose désormais, à savoir le financement de l’adaptation. Ce sujet, longtemps resté en retrait derrière celui de l’atténuation, s’impose aujourd’hui comme un enjeu de gestion des risques, et de résilience des modèles économiques au même titre que la décarbonation. En tendanciel, la France se dirige vers +4 °C d’ici à 2100 sur son territoire métropolitain. C’est donc la trajectoire de référence retenue par les pouvoirs publics pour construire les politiques d’adaptation. Il faut maintenant construire les conditions du financement de cette résilience.
Un sujet (très) ancien, désormais lisible
Le sujet n’est pas nouveau. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) traite l’adaptation depuis son premier rapport en 1990, et en a fait un volet à part entière dès 2001. La Commission européenne appelle à privilégier les mesures « sans regret », à évaluer les coûts et les bénéfices de l’adaptation en 2009. Deux ans plus tard, la France a adopté son premier plan national, puis un deuxième en 2018.
Ce qui change aujourd’hui, c’est la lisibilité. Le troisième plan national d’adaptation, publié en mars 2025, est le premier à s’appuyer sur une trajectoire de référence (TRACC) chiffrée : + 2 °C en 2030, + 2,7 °C en 2050 et + 4 °C en 2100 pour la France hexagonale s’inscrivant elle-même sur les projections mondiales d’émissions de gaz à effet de serre (GES) à horizon 2100. La TRACC donne à chaque acteur, public comme privé, la même hypothèse pour dimensionner ses décisions. Pour les acteurs économiques, c’est ce qui manquait : un scénario commun, daté, territorialisé.
Pourquoi un scénario à +4 °C en France
Le monde s’est déjà réchauffé d’un peu plus de 1,4 °C en 2025 selon l’Organisation météorologique mondiale. Les onze dernières années sont les plus chaudes jamais enregistrées. Tant que les émissions sont positives, le stock de gaz dans l’atmosphère grandit, et la température globale avec lui. À noter qu’il faut compter des délais de plusieurs décennies à plusieurs siècles selon les variables pour revenir à un climat que les générations actuelles qualifieraient de « normal ».
Les engagements actuels des États conduiraient à une baisse de 12 % des émissions mondiales en 2035 par rapport à 2019, selon la CCNUCC, très en deçà de ce que nécessite la trajectoire de 1,5 °C. L’Agence internationale de l’énergie projette environ 2,5 °C en fin de siècle avec les engagements annoncés, presque 3 °C avec les seules politiques en vigueur. La TRACC tient compte de cette réalité en retenant un scénario raisonnable d’environ +3 °C au niveau mondial en 2100, qui se traduit par +4 °C en France.
Atténuation et adaptation :
les deux faces d’une même pièce
Or l’adaptation ne peut pas tout. L’efficacité des mesures d’adaptation diminue à mesure que le climat se réchauffe. Pour l’Europe, à partir de 3 °C de réchauffement mondial, des risques « sévères » subsistent même avec une forte adaptation, avec des mesures très ambitieuses d’adaptation de premières limites dures dans le sud du continent.
Dit autrement, un investissement d’adaptation ne protège que dans un climat qui reste compatible avec les écosystèmes et les activités économiques dont dépend la vie humaine. Atténuation et adaptation ne s’opposent pas, elles se conditionnent.
L’adaptation est locale
L’adaptation se distingue de la décarbonation par un point essentiel : elle est locale. Une tonne de CO2 évitée a le même effet partout. Néanmoins, penser localement l’adaptation au changement climatique amène à penser aux efforts d’atténuation. Une digue, une renaturation ou des dispositifs de fraîcheur protègent un territoire, une entreprise, un foyer. Les bénéfices sont collectifs ou individuels, souvent les deux, mais les projets presque toujours à l’échelle d’un bassin de vie. Ils sont diffus, à long terme avec un risque d’occurrence parfois difficile à évaluer, alors que les coûts sont immédiats.
Pour lever cette difficulté, des dispositifs existent comme le Fonds Barnier. Il finance des travaux qui réduisent la vulnérabilité des logements et des entreprises, et la Caisse centrale de réassurance estime qu’il économise jusqu’à 8 euros de dommages pour chaque euro investi. Le ménage protège son patrimoine, l’assureur réduit ses potentielles indemnisations, la collectivité évite des dégâts. Alors, que se passe-t-il ?
Le blocage n’est pas le capital
Les conséquences de l’inaction se mesurent déjà. Le coût annuel des catastrophes naturelles en France est passé de 466 millions d’euros en 2000 à 726 millions d’euros en 2024, et, sans plan d’adaptation, les grandes cultures pourraient perdre 10 à 20 % de rendement d’ici à 2050.
Les besoins en adaptation sont considérables, sans être hors de portée : selon la Commission européenne, ils sont de l’ordre de 10,6 milliards d’euros par an dans un scénario central pour la France, hors coûts des événements climatiques extrêmes. Face à cela, l’État investit déjà : 1,7 milliard d’euros d’aides publiques ont été mobilisées en 2025. La puissance publique ne comblera pas seule cet écart dans un contexte budgétaire durablement contraint. Fondés sur plus de 80 auditions, six cas d’usage sectoriels et 150 contributeurs, nos travaux concluent que le premier frein n’est pas financier mais relève plutôt de l’absence de visibilité partagée sur les risques et les priorités d’investissement.
Les entreprises et les financeurs
sont déjà mobilisés
Le sujet est déjà en haut de la pile des entreprises, pour des raisons très concrètes de prévention des risques et de robustesse de leur activité. Il se joue au niveau local, celui du site, du bassin de vie, du territoire, et le long des chaînes de valeur : un défaut d’adaptation chez un fournisseur peut paralyser un industriel. Un défaut d’adaptation sur un territoire peut paralyser l’activité ou réduire les capacités d’accès à des ressources critiques. Les entreprises pionnières l’ont intégré à leur gouvernance y compris dans les comités exécutifs, en pilotant l’adaptation comme un investissement stratégique ou en construisant une ingénierie robuste face à l’incertitude.
Les acteurs financiers se sont aussi saisis du sujet, avec des outils pour accompagner le financement de l’adaptation : obligations ayant financé des mesures d’adaptation, comme le Paris Climate Bond, offres dédiées à l’échelle régionale, assurances tenant compte de la prévention ou paramétriques. Ils y ont un intérêt direct. Le risque physique pèse sur la valeur des garanties, sur la solvabilité des emprunteurs exposés et, à terme, sur l’assurabilité des territoires.