Une France à +4°C : financer l’adaptation de l’économie
au changement climatique

Créé le

19.10.2026

-

Mis à jour le

21.10.2026

Adapter l’économie à un climat qui se réchauffe n’est pas renoncer à l’atténuation : l’un ne peut se faire sans l’autre. Avec la trajectoire de réchauffement de référence, la France dispose enfin d’une hypothèse de risque partagée. Il faut maintenant la transformer en projets finançables et réunir les conditions pour passer à l’échelle.

En 2022, l’Institut de la Finance Durable a été créé avec la conviction que la Place de Paris avait un rôle décisif à jouer dans le financement de la transition écologique. En 2025, la Place s’est saisie d’un sujet qui manquait à notre feuille de route collective, celui que le dérèglement climatique impose désormais, à savoir le financement de l’adaptation. Ce sujet, longtemps resté en retrait derrière celui de l’atténuation, s’impose aujourd’hui comme un enjeu de gestion des risques, et de résilience des modèles économiques au même titre que la décarbonation. En tendanciel, la France se dirige vers +4 °C d’ici à 2100 sur son territoire métropolitain. C’est donc la trajectoire de référence retenue par les pouvoirs publics pour construire les politiques d’adaptation. Il faut maintenant construire les conditions du financement de cette résilience.

Un sujet (très) ancien, désormais lisible

Le sujet n’est pas nouveau. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) traite l’adaptation depuis son premier rapport en 1990, et en a fait un volet à part entière dès 2001. La Commission européenne appelle à privilégier les mesures « sans regret », à évaluer les coûts et les bénéfices de l’adaptation en 2009. Deux ans plus tard, la France a adopté son premier plan national, puis un deuxième en 2018.

Ce qui change aujourd’hui, c’est la lisibilité. Le troisième plan national d’adaptation, publié en mars 2025, est le premier à s’appuyer sur une trajectoire de référence (TRACC) chiffrée : + 2 °C en 2030, + 2,7 °C en 2050 et + 4 °C en 2100 pour la France hexagonale s’inscrivant elle-même sur les projections mondiales d’émissions de gaz à effet de serre (GES) à horizon 2100. La TRACC donne à chaque acteur, public comme privé, la même hypothèse pour dimensionner ses décisions. Pour les acteurs économiques, c’est ce qui manquait : un scénario commun, daté, territorialisé.

Pourquoi un scénario à +4 °C en France

Le monde s’est déjà réchauffé d’un peu plus de 1,4 °C en 2025 selon l’Organisation météorologique mondiale. Les onze dernières années sont les plus chaudes jamais enregistrées. Tant que les émissions sont positives, le stock de gaz dans l’atmosphère grandit, et la température globale avec lui. À noter qu’il faut compter des délais de plusieurs décennies à plusieurs siècles selon les variables pour revenir à un climat que les générations actuelles qualifieraient de « normal ».

Les engagements actuels des États conduiraient à une baisse de 12 % des émissions mondiales en 2035 par rapport à 2019, selon la CCNUCC, très en deçà de ce que nécessite la trajectoire de 1,5 °C. L’Agence internationale de l’énergie projette environ 2,5 °C en fin de siècle avec les engagements annoncés, presque 3 °C avec les seules politiques en vigueur. La TRACC tient compte de cette réalité en retenant un scénario raisonnable d’environ +3 °C au niveau mondial en 2100, qui se traduit par +4 °C en France.

Atténuation et adaptation :
les deux faces d’une même pièce

Or l’adaptation ne peut pas tout. L’efficacité des mesures d’adaptation diminue à mesure que le climat se réchauffe. Pour l’Europe, à partir de 3 °C de réchauffement mondial, des risques « sévères » subsistent même avec une forte adaptation, avec des mesures très ambitieuses d’adaptation de premières limites dures dans le sud du continent.

Dit autrement, un investissement d’adaptation ne protège que dans un climat qui reste compatible avec les écosystèmes et les activités économiques dont dépend la vie humaine. Atténuation et adaptation ne s’opposent pas, elles se conditionnent.

L’adaptation est locale

L’adaptation se distingue de la décarbonation par un point essentiel : elle est locale. Une tonne de CO2 évitée a le même effet partout. Néanmoins, penser localement l’adaptation au changement climatique amène à penser aux efforts d’atténuation. Une digue, une renaturation ou des dispositifs de fraîcheur protègent un territoire, une entreprise, un foyer. Les bénéfices sont collectifs ou individuels, souvent les deux, mais les projets presque toujours à l’échelle d’un bassin de vie. Ils sont diffus, à long terme avec un risque d’occurrence parfois difficile à évaluer, alors que les coûts sont immédiats.

Pour lever cette difficulté, des dispositifs existent comme le Fonds Barnier. Il finance des travaux qui réduisent la vulnérabilité des logements et des entreprises, et la Caisse centrale de réassurance estime qu’il économise jusqu’à 8 euros de dommages pour chaque euro investi. Le ménage protège son patrimoine, l’assureur réduit ses potentielles indemnisations, la collectivité évite des dégâts. Alors, que se passe-t-il ?

Le blocage n’est pas le capital

Les conséquences de l’inaction se mesurent déjà. Le coût annuel des catastrophes naturelles en France est passé de 466 millions d’euros en 2000 à 726 millions d’euros en 2024, et, sans plan d’adaptation, les grandes cultures pourraient perdre 10 à 20 % de rendement d’ici à 2050.

Les besoins en adaptation sont considérables, sans être hors de portée : selon la Commission européenne, ils sont de l’ordre de 10,6 milliards d’euros par an dans un scénario central pour la France, hors coûts des événements climatiques extrêmes. Face à cela, l’État investit déjà : 1,7 milliard d’euros d’aides publiques ont été mobilisées en 2025. La puissance publique ne comblera pas seule cet écart dans un contexte budgétaire durablement contraint. Fondés sur plus de 80 auditions, six cas d’usage sectoriels et 150 contributeurs, nos travaux concluent que le premier frein n’est pas financier mais relève plutôt de l’absence de visibilité partagée sur les risques et les priorités d’investissement.

Les entreprises et les financeurs
sont déjà mobilisés

Le sujet est déjà en haut de la pile des entreprises, pour des raisons très concrètes de prévention des risques et de robustesse de leur activité. Il se joue au niveau local, celui du site, du bassin de vie, du territoire, et le long des chaînes de valeur : un défaut d’adaptation chez un fournisseur peut paralyser un industriel. Un défaut d’adaptation sur un territoire peut paralyser l’activité ou réduire les capacités d’accès à des ressources critiques. Les entreprises pionnières l’ont intégré à leur gouvernance y compris dans les comités exécutifs, en pilotant l’adaptation comme un investissement stratégique ou en construisant une ingénierie robuste face à l’incertitude.

Les acteurs financiers se sont aussi saisis du sujet, avec des outils pour accompagner le financement de l’adaptation : obligations ayant financé des mesures d’adaptation, comme le Paris Climate Bond, offres dédiées à l’échelle régionale, assurances tenant compte de la prévention ou paramétriques. Ils y ont un intérêt direct. Le risque physique pèse sur la valeur des garanties, sur la solvabilité des emprunteurs exposés et, à terme, sur l’assurabilité des territoires.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº921
Sept chantiers à mener sans attendre
pour faciliter le réflexe adaptation
Ce qui doit maintenant être conduit, et de façon urgente, tient en sept chantiers, qui suivent une même chaîne : connaître les risques, les quantifier, construire des projets comparables, structurer les projets apportant des solutions, puis financer.
1 Mettre à disposition la cartographie des risques
Publier la carte nationale complète des zones à risque (inondations, retrait-gonflement des argiles, recul du trait de côte, sécheresse), prévue par le PNACC 3, et y intégrer la TRACC, comme dans les documents de planification. Sans elle, aucun financeur ne peut distinguer un portefeuille résilient d’un portefeuille exposé.
2 Construire une grammaire commune
Il faut s’accorder sur ce qu’est un projet d’adaptation, et sur ce qui n’en est pas : un répertoire de la bonne et de la mauvaise adaptation, des indicateurs partagés pour quantifier les risques et la rentabilité des projets, des évaluations socio-économiques territoire par territoire. C’est la condition pour comparer les projets et bâtir des business cases robustes.
3 Former les professionnels
Sur un socle harmonisé, adaptable aux acteurs et aux territoires, les conseillers doivent pouvoir accompagner leurs clients, notamment les PME et ETI, dans la construction d’une stratégie d’adaptation et d’un plan de financement.
4 Mener des expérimentations pilotes à l’échelle de territoires
Avec les acteurs publics, les entreprises, les experts et les financeurs, il s’agit d’identifier la mécanique financière de ces projets : qui intervient sur quoi, et à quel moment. Des projets pilotes pourraient être lancés sur des territoires tests rencontrant des catégories de risques différents : un territoire exposé aux incendies et à l’adaptation des forêts, un littoral confronté à la montée du niveau de la mer, un territoire soumis aux variations de la ressource en eau, une zone de montagne. Ces pilotes fourniraient un premier lot de projets qualifiés dont la Place et les pouvoirs publics ont besoin pour passer à l’échelle.
5 Rassembler la Place dans une dynamique commune avec un fonds
de Place
Sur le modèle des fonds Objectif Climat et Objectif Biodiversité. Il mobiliserait les acteurs de la Place pour financer les nouvelles solutions d’adaptation (prévention des risques, solutions fondées sur la nature, gestion des catastrophes naturelles, résilience des actifs et des infrastructures) et leur permettrait de travailler collectivement sur ce qui distingue un bon investissement d’adaptation de la mal-adaptation. Son lancement supposerait de définir un univers investissable pertinent, compte tenu des dispositifs existants.
6 Disposer d’un répertoire des solutions d’adaptation
Industrielles, organisationnelles et digitales, elles forment une filière encore embryonnaire : moins de 60 entreprises spécialisées parmi les quelque 2 900 greentechs listées par Bpifrance. Les recenser permet aux porteurs de projet d’identifier des solutions à intégrer dans leur plan de financement, et à la France de faire de l’adaptation un enjeu de souveraineté économique.
7 Gérer les risques, saisir les opportunités
Bien que sujet de longue date, l’adaptation au changement climatique est récemment passée en haut de l’agenda, et les initiatives prometteuses existent déjà. Il s’agit maintenant de réunir les conditions pour accélérer et passer à l’échelle : une cartographie des risques accessible à tous, un langage commun sur ce qu’est un projet d’adaptation, des conseillers formés, des pilotes sur les territoires et un fonds de Place pour entraîner l’ensemble des acteurs.
Pour les acteurs financiers, l’enjeu est double. Il s’agit de gérer les risques que le climat fait déjà peser sur leurs bilans, et de se saisir des opportunités pour accompagner leurs clients, entreprises, collectivités et ménages, dans la construction de leur stratégie d’adaptation et dans son financement. Cela ne dispense pas de poursuivre la réduction des émissions, qui reste la condition pour que l’adaptation demeure possible. Il ne s’agit plus d’anticiper. Il s’agit d’agir collectivement et chacun dans son rôle pour passer à l’échelle rapidement.