Finance durable : maintenir le cap, élever l’exigence

Créé le

16.10.2026

-

Mis à jour le

21.10.2026

Alors que le discours ESG s’essouffle,
les impératifs de durabilité continuent
de transformer les décisions financières
et patrimoniales. La banque privée doit s’appuyer sur le temps long, la rigueur
des méthodes et la mesure des résultats pour accompagner cette évolution.

En tant que banquiers privés, nous accompagnons des patrimoines sur plusieurs générations, ce qui nous impose de regarder au-delà des cycles médiatiques et politiques. C’est d’autant plus nécessaire que le backlash ESG s’est installé : retraits d’engagements par de grands acteurs financiers, politisation du sujet aux États-Unis, effacement du terme ESG.

Mais au-delà de ces postures, qu’en est-il vraiment ? Pour le secteur privé, la part des entreprises du S&P 500 disposant d’objectifs climatiques validés par la SBTi (Science Based Targets initiative) est passée de 26 % fin 2022 à 39 % fin 2025. Nombre d’entre elles ont transformé leurs engagements en objectifs vérifiés, en pleine période de backlash1. Du côté des particuliers, près de sept Français sur dix jugent la transition écologique inévitable, mais ils doutent largement qu’elle soit réalisable d’ici 2050. Le sujet s’installe durablement dans l’opinion et c’est désormais la crédibilité des moyens qui est en question2. Au niveau des États et des régulateurs, en Europe, bien que le cadre réglementaire ait été simplifié et certains calendriers revus, les exigences de transparence sur les risques de durabilité, les émissions et les plans de transition continuent de structurer les pratiques des acteurs financiers.

Ces évolutions témoignent d’une réalité plus complexe que celle suggérée par les discours. Les entreprises poursuivent leurs transformations, les attentes des particuliers évoluent et les risques environnementaux continuent de peser sur l’économie. Au-delà des risques de transition, les risques physiques deviennent de plus en plus concrets, comme en témoignent les épisodes de canicule et les mégafeux que nous avons connus en France en 2026.

Le recul du terme ESG reflète également certaines limites de la première génération de finance durable. Les promesses ont parfois été excessives, les méthodologies difficiles à comprendre, les labels trop nombreux et les écarts entre discours et réalité parfois significatifs. Ces critiques méritent d’être entendues. Elles invitent les acteurs financiers à faire preuve de davantage de rigueur, à mieux expliquer leurs méthodes et à démontrer plus précisément les résultats obtenus. Pour la banque privée, cette évolution prend une dimension particulière. Notre métier nous conduit à accompagner des décisions patrimoniales dont les conséquences s’inscrivent souvent sur plusieurs générations.

La banque privée raisonne sur le temps long

La durabilité constitue une discipline de gestion des risques, d’allocation du capital et de préparation de l’avenir. Dans un environnement marqué par les tensions géopolitiques, les contraintes sur les ressources, les événements climatiques extrêmes et les transformations technologiques, la résilience devient une caractéristique déterminante pour l’investisseur de long terme. La capacité des entreprises à anticiper ces transformations et à s’y adapter constitue désormais un élément essentiel de leur appréciation.

En tant que banque privée, nous accompagnons nos clients dans leurs projets de vie et jusqu’à la transmission de leur patrimoine. Lorsqu’un entrepreneur prépare la cession de son entreprise ou lorsqu’une famille organise sa succession, l’horizon de réflexion s’étend naturellement sur plusieurs décennies. Les enjeux environnementaux et sociétaux deviennent alors des facteurs susceptibles d’influencer durablement la valeur des actifs transmis aux générations suivantes.

Pourtant, nous constatons auprès de nos propres clients que les produits ayant un objectif d’investissement durable restent minoritaires dans leurs souscriptions. Ce n’est pas une singularité. À l’échelle européenne, les fonds Article 9 ne représentent qu’environ 2 % des encours des OPCVM3. Mais si l’on change d’horizon et que l’on s’intéresse aux prochaines générations d’investisseurs, la perspective évolue. Selon le Conseil supérieur du notariat, environ 6 200 milliards d’euros de patrimoine pourraient être transmis en France entre 2025 et 20404. Avec ce mouvement, la part des nouvelles générations et des femmes parmi les détenteurs de patrimoine devrait progresser. Or, selon le Global Wealth Research Report 2025 d’EY, la compatibilité des produits ESG avec leurs valeurs incite 26 % des millennials à investir dans ces actifs, contre 18 % des baby-boomers. L’étude indique également que 72 % des femmes interrogées considèrent l’investissement durable comme important. Ces évolutions démographiques constituent un sujet de fond pour les banques privées. Elles nous conduisent à anticiper les attentes de clients dont les convictions, les priorités et les approches de l’investissement pourront différer de celles des générations précédentes.

Au-delà de l’investissement, une banque privée accompagne également ses clients dans leurs opérations de crédit. La prise en compte des risques de durabilité est tout aussi importante dans ce domaine, notamment pour les projets immobiliers. C’est le rôle du banquier privé d’alerter ses clients sur un risque de transition, comme dans le cas d’un investissement locatif avec un diagnostic de performance énergétique dégradé, ou sur un risque physique, tel que le risque d’incendie ou le retrait-gonflement des sols argileux. Ces situations illustrent la manière dont les enjeux environnementaux interviennent directement dans les décisions patrimoniales. Ils influencent l’appréciation des risques, les perspectives de valorisation et les conditions de financement.

Maintenir le cap par l’alignement d’intérêts

Une banque privée doit pouvoir inscrire ses décisions dans une stratégie de long terme, suffisamment claire pour guider ses choix dans un environnement économique et réglementaire en constante évolution. Cela passe d’abord par une formalisation de la stratégie d’entreprise et par l’intégration des enjeux de durabilité dans ses différentes activités. Pour être crédible, une démarche de finance durable doit être systématique et trouver sa traduction dans les produits proposés, les pratiques commerciales, les politiques de financement et les décisions de gestion.

Le statut de société à mission constitue à cet égard un cadre intéressant. Il permet d’inscrire une raison d’être et des objectifs sociaux et environnementaux dans les statuts de l’entreprise. Associé à une gouvernance exigeante, il conduit à suivre les moyens mis en œuvre, à évaluer les progrès accomplis et à rendre compte des résultats. L’adhésion de l’ensemble des parties prenantes est également essentielle. Les actionnaires comme les salariés et les clients doivent pouvoir s’inscrire dans le temps long et apprécier les décisions à l’aune d’objectifs qui dépassent les résultats trimestriels. Les banques disposant d’un actionnariat stable, d’une gouvernance solide sur les enjeux de durabilité et de relations fondées sur la confiance bénéficient d’atouts importants pour maintenir cette continuité. Cette conviction est particulièrement forte dans une banque privée familiale. La stabilité de l’actionnariat et la proximité avec les clients favorisent une compréhension partagée des enjeux patrimoniaux et une capacité à inscrire les décisions dans la durée.

Compter... ce qui compte vraiment

Maintenir le cap suppose également d’élever l’exigence. La nouvelle génération de finance durable demande davantage de rigueur et de transparence afin de renforcer sa crédibilité. L’évolution des stratégies climatiques en fournit un bon exemple. Réduire l’intensité carbone d’un portefeuille de titres peut se faire en cédant une entreprise industrielle, aussi vertueuse soit-elle, pour acheter une société de services dont l’activité est structurellement moins émettrice. L’indicateur du portefeuille s’améliore alors, tandis que les émissions de l’économie réelle peuvent rester inchangées. Une stratégie climatique pertinente conduit à s’intéresser davantage aux entreprises engagées dans une transition crédible, avec des plans robustes, ainsi qu’à celles qui développent des solutions climatiques, notamment des technologies ou des activités permettant de réduire ou d’éviter des émissions de gaz à effet de serre. L’analyse doit porter sur les transformations effectivement engagées par les entreprises, sur leurs résultats et sur la contribution que les investissements peuvent apporter à ces évolutions.

Une grande partie des engagements de durabilité peuvent également produire des bénéfices économiques complémentaires. Des travaux de rénovation immobilière permettent d’améliorer l’efficacité énergétique d’un bâtiment et de réduire les dépenses associées. Une politique d’achat local et responsable peut renforcer la sécurité des approvisionnements. L’électrification de certains usages peut contribuer à réduire la dépendance aux énergies fossiles. Ces exemples montrent combien les enjeux de durabilité rejoignent des préoccupations économiques concrètes, qui intéressent directement les entreprises et les investisseurs.

Le développement des actifs réels, du private equity, de la dette privée, des infrastructures et de l’immobilier dans les patrimoines des clients privés contribue également à rendre les enjeux de finance durable plus concrets. L’additionnalité d’un investissement dans une entreprise cotée reste souvent difficile à démontrer, en dehors d’un engagement actionnarial susceptible d’influencer ses pratiques. Il convient donc de ne pas promettre d’impact là où il ne peut être démontré. Le financement direct d’infrastructures permettant la transition, d’entreprises développant des solutions de réduction des émissions ou de projets immobiliers intégrant d’importants travaux d’amélioration énergétique permet aux clients privés de mieux appréhender les effets de leurs investissements. La proximité avec les projets financés facilite la compréhension de leurs objectifs et de leurs résultats. L’appréciation de leur contribution effective exige toutefois une analyse précise des financements apportés et des impacts obtenus.

Inscrire les choix patrimoniaux dans la durée

Le véritable enjeu aujourd’hui est de faire évoluer les pratiques de finance durable à la hauteur des transformations auxquelles elles doivent répondre. Les critiques formulées ces dernières années ont mis en évidence des faiblesses réelles. Elles ont aussi contribué à faire progresser les méthodes, les exigences de transparence et la manière d’apprécier les résultats.

Pour la banque privée, cette évolution rejoint une responsabilité fondamentale : aider chaque client à inscrire ses choix patrimoniaux dans le temps long, à comprendre les arbitrages qui les sous-tendent et à préparer la résilience des actifs qu’il souhaite transmettre. Maintenir le cap demande d’être plus clair sur les objectifs, plus rigoureux dans les méthodes et plus humble sur ce qui peut réellement être mesuré. C’est dans cet esprit que nous devons continuer à faire évoluer nos pratiques, avec la conviction que la qualité de nos décisions d’aujourd’hui contribuera à préserver les patrimoines des générations futures.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº921
Notes :
1 SBTi, Monitoring Report 2022 :130 entreprises du S&P 500 dotées d’objectifs validés à fin 2022 ; SBTi, Trend Tracker 2025, avril 2026 : 39 % à fin 2025, hors simples engagements.
2 « Parlons Climat, la transition écologique à l’âge des preuves », septembre 2026 : sondage par quotas, 5 000 personnes, 31 août-14 septembre 2026.
3 ESMA, Green Finance Dashboard – 2Q26, octobre 2026
4 Conseil supérieur du notariat, étude sur la « grande transmission », 22 septembre 2026 (hypothèse médiane ; fourchette de 5 100 à 7 558 milliards d’euros).