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Dossier - Rentabilité bancaire

Créé le

19.06.2023

-

Mis à jour le

26.12.2023

Entre hausse des taux d’intérêt et ralentissement économique, les banques européennes composent avec des vents contraires. Quant aux Françaises, elles aspirent au respect de leur modèle dont la force vient de la diversité des activités, dans tous les métiers, gage de stabilité dans la durée.

Alors que les résultats semestriels ne sont pas encore connus, ceux du début d’année donnent la tendance : « un premier trimestre record » pour les banques européennes, retenait Axiom Alternative Investments (AI) le 23 mai, au point de prévoir une révision à la hausse de 25 % à 30 % des attentes de résultats pour cette année et 2024. Engranger des résultats est à court terme un point positif pour les investisseurs, à plus long terme pour la stabilité du secteur.

L’optimisme d’Axiom AI repose sur « un ensemble de facteurs positifs » : des marges d’intérêt nettes en hausse de 35 % comparées au premier trimestre 2022, une baisse des dépôts contenue (-1 %), un coût du risque maîtrisé (41 points de base contre 55 bps attendus), sans parler des provisions de précaution adaptées. Ce spécialiste des valeurs financières souligne un retour à 10 % ou 11 % du rendement des fonds propres (ROE) avec la fin des taux négatifs et « un rendement global annuel du secteur de l’ordre de 14 % (dividendes, rachats d’actions, accrétion des fonds propres) sur 2023/2024/2025 ».

Préserver les fonds propres

Malgré tout la capitalisation boursière rapportée à l’actif net comptable des banques européennes n’était que de 65 % environ au premier trimestre 2023. Cela reflète « un scénario macroéconomique très négatif » pour Axiom AI. Toutefois, le rapport prix sur valeur comptable (price-to-book) est un problème récurrent dans la zone euro. Depuis la crise financière de 2008, le secteur bancaire y a toujours été moins attractif qu’aux États-Unis. La cause ? L’activité y est moins rentable et les résultats moins valorisés, estiment les experts. La redistribution aux actionnaires, bridée en mars 2020 par la Banque Centrale Européenne (BCE) afin que les banques continuent à financer l’économie malgré le Covid, fait aussi la différence. Le versement de dividendes ainsi que les rachats d’actions sont désormais autorisés, mais la BCE a encore rappelé aux acteurs de la zone de préserver leurs fonds propres face à la détérioration des perspectives économiques.

Les banques européennes doivent composer avec des tendances de fond, comme un appel à la titrisation bien moindre qu’aux États-Unis ou certaines contraintes réglementaires, et d’autres éléments conjoncturels. La fin des programmes d’achats par la BCE et des opérations ciblées de refinancement à très long terme (TLTRO) mais aussi la crise de confiance née du sauvetage de Credit Suisse par UBS, après la faillite de la Silicon Valley Bank et d’autres banques régionales américaines, ont créé une inquiétude telle que la première banque allemande, Deutsche Bank, a été déstabilisée au travers de ses credit default swaps (CDS) et de ses obligations AT1. « À l’époque, les investisseurs et les émetteurs craignaient que le modèle suisse ne crée un précédent, c’est-à-dire que le capital AT1 ne soit à nouveau utilisé pour couvrir des pertes plus tôt que prévu, souligne dans une note Michael Liller, Senior Credit Portfolio Manager chez DWS. Mais cela ne s’est pas produit jusqu’à présent, d’abord parce qu’il s’agissait effectivement d’une particularité suisse, que la BCE a immédiatement qualifié d’inapplicable aux banques de la zone euro. »

Abondance de fonds propres et de liquidités, avancées en matière de numérisation, amélioration de la qualité des actifs, stratégies toujours plus prudentes depuis la crise financière (les banques françaises, notamment, ont arrêté des activités dans une optique de rationalisation, outre des acquisitions pour BNP Paribas avec Fortis ou pour Crédit Agricole SA avec la gestion d’actifs de Société Générale puis d’UniCredit au sein de sa filiale cotée, Amundi) constituent un tronc commun, même chez Deutsche Bank qui a fini par réduire les risques de son bilan.

Le secteur bancaire européen a montré sa capacité à se transformer et démontre encore sa résilience.

Tous les marchés n’ont pas les mêmes atouts. Ainsi, la hausse des taux d’intérêt a dopé la rentabilité des banques en Espagne, mais pas dans les pays de crédits à taux fixes comme la France. Cela n’est que temporaire, et ne dit rien sur la rentabilité opérationnelle à long terme, donc durable. C’est celle-ci qui compte pour les banques françaises dont le modèle a « le grand avantage d’être extrêmement stable dans le temps, revendique Philippe Brassac, directeur général de Crédit Agricole SA (CASA). En effet, ce choix assumé de non-optimisation à tout instant des activités se traduit, sur le long terme, par des performances financières élevées et régulières. »

Les établissements doivent composer avec les spécificités de l’Hexagone, dont l’objectif est d’abord la protection des clients. La phase de réévaluations des taux directeurs amorcée en juillet 2022 par la BCE – jusqu’à l’annonce d’un nouveau relèvement de 25 bps le 16 juin pour lutter contre l’inflation nécessite des ajustements. Désormais les niveaux de novembre 2008 sont atteints : 3,50 % pour le taux de dépôt et 4 % pour le taux de refinancement. Plus que jamais la maîtrise des risques de taux, de liquidité et de change, globalement la gestion actif-passif (Asset and Liability Management – ALM), est essentielle au pilotage financier et stratégique.

Parmi les spécificités domestiques, d’un côté de l’épargne réglementée dont les rendements s’améliorent mécaniquement, de l’autre des crédits à taux fixes. Mais aussi le plafond du taux d’usure, dont le calcul mensuel plutôt que trimestriel a été prolongé de juillet à la fin 2023, ou les critères d’octroi du Haut Conseil de stabilité financière (HCSF) pour les crédits immobiliers, désormais assouplis. Sur la base d’un endettement de 35 % maximum (assurance incluse), 25 ans maximum (+ 2 ans dans le neuf), le HCSF a procédé à des ajustements techniques le 14 juin : la part de dossiers pouvant déroger à ses recommandations est maintenue à 20 % et celle des financements pour des achats hors résidence principale – donc investisseurs essentiellement – passe de 20 % à 30 % au sein de cette marge, soit de 4 % à 6 % de la production totale de crédit. Ces annonces ont suscité des réactions variées dans l’écosystème, parce qu’elles touchent les particuliers, mais aussi un « produit d’appel » pour les réseaux. Les pressions en tous sens pour l’assurance des emprunteurs ont les mêmes fondements. Les banques françaises produisent de l’assurance et cherchent naturellement des synergies, qui englobent d’ailleurs de plus en plus la multirisque habitation, par exemple. Philippe Perret, directeur général de Société Générale Assurances, défend le « potentiel considérable » de la bancassurance.

Assurer la proximité

La combinaison est d’ailleurs considérée comme gagnante. La Banque Postale a ainsi finalisé, au mois d’avril dernier, l’intégration de CNP, détenant désormais CNP Assurances Holding qui regroupe les activités d’assurance vie, comme non vie (avec 4 filiales : IARD, Santé, Prévoyance et Conseil). BPCE, le plus jeune des groupes bancaires français (la fusion des organes centraux de Banque Populaire et Caisse d’Épargne date de 2009) a pour sa part récupéré les métiers Assurances et Paiements auparavant logés dans sa filiale Natixis.

Un réseau, des assurances et des moyens de paiement constituent la clé de voûte du modèle français. Celle au moins de la banque au quotidien, générant des synergies favorables à la rentabilité opérationnelle, illustrée par le concept de « BUP », une banque universelle de proximité reposant sur l’association de réseaux avec des métiers spécialisés, développé par CASA. Alors que le compromis danois (qui offre aux groupes bancaires dotés de filiales d’assurance un traitement prudentiel avantageux) perdure, il ne s’agirait pas qu’une règle nouvelle (comme la Retail Investment Strategy, qui menace les commissions) ébranle l’édifice.

Le qualificatif actuel de « banque multi-universelle » du modèle de CASA renvoie à une réalité : le secteur français ne repose que sur cinq à six groupes, la banque de détail y est dominée par des mutualistes, mais les autres y ont une part d’environ 10  % chacun seulement, tandis que près d’un quart de leurs revenus proviennent de la banque de financement et d’investissement (BFI) ou d’une forte exposition à la gestion d’actifs.

Un modèle de diversification

Les banques françaises ont, certes, une efficacité opérationnelle moyenne, mais une gestion des risques rigoureuse, un très bon coût du risque et un partage des revenus entre intérêts et commissions réel. C’est un modèle de diversification ou de « multi-spécialisation » qui les caractérise, ainsi qu’une activité à l’international significative, mais surtout une organisation « industrielle ». « Fort de son modèle diversifié tant par ses métiers, ses zones géographiques ou ses franchises clients, BNP Paribas réalise au premier trimestre 2023 une très bonne performance reflétant l’efficacité de ses plateformes de premier plan et [lui] donnant une capacité unique à répondre aux besoins de l’économie, a déclaré le 3 mai dernier Jean-Laurent Bonnafé, directeur général du groupe. Cette performance témoigne de notre solidité et de notre engagement pour accompagner les clients sur le long terme. »

« Les clients, tous les clients », pour reprendre les mots de Philippe Brassac. Ainsi le secteur bancaire français compte-t-il des champions européens du crédit à la consommation, de la location longue durée, de l’affacturage, des paiements, de la gestion d’actifs, de l’assurance, mais aussi de certains métiers de la BFI comme le cash management, les dérivés actions, le financement du commerce international ou la conservation de titres. Si la banque de détail en France a pesé sur la rentabilité du secteur au premier trimestre (à l’exception de BNP Paribas), plus que celle à l’étranger (malgré le cas exceptionnel de la Russie), la BFI a tiré les résultats, meilleurs que ceux des banques américaines, surtout dans les activités de trading sur taux, changes et matières premières (Fixed Income, Currencies, Commodities – FICC).

Alors que les résultats semestriels des principales banques françaises sont attendus fin juillet-début août, il faut encore surveiller leurs cours, voir si les spreads de crédit se resserrent, si les AT 1 et titres de dette subordonnée non-preferred Tier 2 se comportent bien, pour savoir si les investisseurs sont convaincus. En attendant, la technologie et le numérique, de même que les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) deviennent majeurs dans leur stratégie.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº882
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