La hausse des taux d’intérêt actuelle, historique par sa rapidité, n’a pas le même impact sur la profitabilité des banques. Alors qu’elle bénéficie aux banques américaines, elle a un impact positif limité sur les grandes banques européennes, et même momentanément négatif sur les banques françaises.
Le métier traditionnel de la banque commerciale est celui de la transformation bancaire qui consiste à disposer de ressources à court terme (dépôts) qui servent à financer des emplois à long terme (prêts). La différence entre ces deux taux constitue la marge d’intermédiation qui rémunère le risque et elle est d’autant plus élevée que la courbe des taux (ascendante) est pentue.
Quand les taux augmentent, il convient, pour apprécier l’impact sur les résultats des banques, d’analyser les conséquences au niveau des actifs de la banque (les prêts), mais également au niveau de ses passifs (dépôts).
Les banques gagnent de l’argent en prêtant à des taux d’intérêt plus élevés qu’elles n’en paient sur les dépôts (quand elles paient quelque chose !) Ainsi, une augmentation des taux d’intérêt peut potentiellement élargir leur marge d’intérêt nette et ainsi augmenter les bénéfices. Cependant, lorsque les taux d’intérêt augmentent, les prêts deviennent plus coûteux pour les emprunteurs, ce qui peut entraîner une diminution de la demande. Cela peut potentiellement réduire les revenus d’intérêts des banques. Par ailleurs, une augmentation des taux d’intérêt peut entraîner davantage de défaillances des emprunteurs et ainsi accroître le coût du risque.
Gestion du risque
Les chocs de taux d’intérêt affectent donc la rentabilité des banques par deux canaux de transmission principaux :
– par le biais des revenus nets d’intérêts et de la répercussion des variations des taux d’intérêt sur les actifs et les passifs ;
– par le fait que les banques peuvent être confrontées à des pertes de crédit plus importantes, car dans un contexte de hausse des taux, les entreprises et les ménages pourraient avoir du mal à rembourser leurs dettes.
Afin de s’assurer que les banques sont prêtes à faire face à des changements brutaux dans la configuration des taux d’intérêt, le contrôle bancaire de la BCE a récemment achevé un examen ciblé des pratiques de gestion du risque de taux d’intérêt et de différentiel de taux. L’analyse a confirmé l’impact positif, sur le revenu net d’intérêt, d’un choc de taux d’intérêt à la hausse à court terme, elle a montré que les banques ne devraient pas négliger l’impact généralement négatif sur la valeur économique des capitaux propres à moyen terme.
Une hausse des taux d’intérêt, si elle se répercute sur le taux de rémunération des dépôts, incite les déposants à déplacer leur argent de comptes à vue vers des placements plus rentables (comptes à terme, fonds monétaires) et renchérit le coût de la ressource.
Par ailleurs, la hausse des taux d’intérêt entraîne une diminution de la valeur des obligations détenues au bilan des banques, provoquant des pertes en capital, comme l’a appris à ses dépens la banque SVB.
Enfin, de nombreuses banques utilisent des produits dérivés pour modifier leur profil de gestion de l’actif et du passif. Les banques concluent des swaps de taux d’intérêt, afin de compléter la couverture naturelle, d’assumer davantage de risques par le biais d’expositions directionnelles ou de fournir des liquidités par le biais de la tenue de marché. Lorsqu’elles le font pour atténuer le risque, elles transforment les flux de trésorerie futurs générés par les actifs ou les passifs de taux variables en taux fixes, ou vice-versa.
Modalités de crédit
La différence dans la manière dont les banques européennes et américaines réagissent à la hausse des taux d’intérêt peut s’expliquer par plusieurs facteurs structurels et réglementaires.
D’une part, les États-Unis ont un système bancaire plus diversifié, avec de nombreux acteurs de différentes tailles et spécialisations. Ce système permet une plus grande concurrence et innovation, ce qui peut aider les banques à s’adapter plus facilement aux changements de taux d’intérêt. Les banques européennes sont généralement plus réglementées que leurs homologues américaines. Cette réglementation peut limiter leur capacité à augmenter les taux d’intérêt sur les prêts en réponse à la hausse des taux directeurs.
D’autre part, les banques européennes ont tendance à offrir davantage de prêts à taux fixe que les banques américaines. Ainsi, lors des hausses de taux, elles ne peuvent pas augmenter ceux sur ces prêts existants, limitant ainsi l’impact positif sur leur marge d’intérêt nette. Pour mémoire, dans la zone euro, au total, les dépôts financent environ 70 % du passif des banques(cf. graphique). Les principaux fournisseurs de ces fonds sont les ménages, suivis par les entreprises, qui représentent respectivement 47 % et 25 % des dépôts.
Les banques américaines accordent des prêts pour l’essentiel à taux variables et elles servent une épargne dont elles fixent elles-mêmes les taux. Elles sont ainsi plus réactives à leur fluctuation, ce qui leur permet, dans un contexte de hausse, d’engranger plus de bénéfices.
L’impact global d’une hausse des taux d’intérêt sur la valeur nette des banques européennes serait neutre, mais il existe d’importantes variations au niveau des situations individuelles.
Illustration de cette moindre sensibilité, une étude du Boston Consulting Group publiée en mars 2023 estime qu’une augmentation de 100 points de base des taux se traduit par une progression de la marge nette d’intérêt de 20 % en Europe et de 40 % aux États-Unis.
Cela s’explique par le fait que les prêts bancaires (et les couvertures associées) sont réévalués plus rapidement que les comptes d’épargne et de dépôt dans un environnement où les taux d’intérêt sont plus élevés. Au fil du temps, les réalités de la concurrence obligeront les banques à répercuter de plus en plus les taux avantageux sur leurs titulaires de comptes, à mesure que les clients passeront des comptes non productifs d’intérêts aux dépôts à terme.
Ces effets se produiront probablement plus rapidement que lors des cycles précédents en raison de l’adoption accrue du numérique, qui offre aux clients une plus grande transparence et leur permet de changer plus facilement de compte, voire de banque.
La hausse des taux d’intérêt débiteurs risque également de freiner la demande d’emprunts, ce qui annulera certains gains de marge. Cet effet est déjà visible sur certains marchés hypothécaires, notamment en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suède, au Royaume-Uni et aux États-Unis.
Le cas français
La hausse des taux d’intérêt a pour le moment un impact probablement plutôt négatif sur les bilans de la plupart des banques de détail françaises, alors qu’elle est positif pour les autres banques européennes. Sur l’exploitation bancaire, cela vient essentiellement du décalage d’actualisation entre le coût des ressources et le taux des crédits. Sur la valorisation en juste valeur des actifs et des passifs, l’impact dépend de la structure bilancielle des banques.
Le modèle français est particulier en ce qu’il présente à l’actif une majorité de prêts à taux fixe, comme les prêts immobiliers ou le crédit à la consommation, dont les taux se revalorisent lentement. En revanche, au passif, il affiche beaucoup d’épargne réglementée (comme le Livret A, le plan épargne logement) dont les taux sont fixés par la puissance publique et croissent plus vite que ceux de l’actif en période de hausse des taux. Ce double effet compresse leur marge et fait légèrement baisser leur rentabilité. Ce phénomène devrait s’estomper à moyen terme, à partir de 2024.
Face à la faiblesse des taux, les banques françaises ont cherché à se désensibiliser autant que possible du crédit et à diversifier leur modèle pour proposer de l’assurance et des produits d’épargne. Ce modèle dit de « bancassurance » était un relais de croissance des banques françaises lorsque les marges de crédit étaient au plus bas, mais leurs filiales d’assurance souffrent désormais de la hausse des taux d’intérêt. À moyen terme cependant, si la hausse des taux impacte les ratios prudentiels des filiales d’assurance (baisse de l’actif obligataire), elle conduit mécaniquement à stimuler la collecte et renforcer l’attractivité des contrats.
L’intensité concurrentielle sur le marché peut également expliquer une moindre progression des marges en France. Autre spécificité française, alors qu’elles ne peuvent pas directement répercuter la hausse des taux sur leur stock de prêts, les banques ont vu en quelques mois la rémunération qu’elles doivent servir sur le Livret A passer de 0,5 % à 3 %. Une charge qui est particulièrement forte pour les réseaux mutualistes, principaux distributeurs de ce produit d’épargne.
Enfin, les règles françaises qui encadrent le taux d’usure empêchent les banques de répercuter la hausse des taux de marché sur les emprunteurs. Leurs clients empruntent à taux fixe, ce qui leur permet d’éviter les mauvaises surprises en cas d’inflation. Les banques s’ajustent progressivement à mesure qu’elles octroient de nouveaux crédits à des taux plus élevés.
Des raisons d’espérer ?
La situation actuelle est donc paradoxalement peu favorable pour les banques de détail françaises, une tendance qui se maintiendra probablement jusqu’en 2024, pour trois raisons principales :
– les coûts de refinancement augmentent pour les banques et elles n’arrivent pas à répercuter totalement ce coût à leurs clients ; les règles applicables en matière de taux d’usure pénalisent considérablement la production de crédit et limite la répercussion de la hausse des taux ;
– les clients devraient continuer à placer leur épargne sur des supports plus rémunérateurs que leurs dépôts à vue, ce qui devrait encore accroître le coût du passif des banques ;
– la hausse des taux est de nature à entraîner une compression des crédits, un durcissement de leurs règles d’octroi et un éventuel impact négatif sur la conjoncture, qui occasionnerait un accroissement du coût du risque.
Cela étant dit, si elles ne profitent pas de la hausse des taux, les banques françaises continuent de tirer profit d’un modèle économique diversifié qui inclut différents métiers, comme la banque de financement et d’investissement (BFI) et la gestion d’actifs. Certes, la banque de détail souffre à court terme de la hausse des taux, mais les activités de marché (fixed income, equity) continuent à bien se porter et la gestion d’actifs bénéficie de la montée des indices boursiers, sur lesquels ses commissions sont indexées. Certaines banques françaises, comme BNP Paribas, sont aussi très diversifiées sur un plan géographique, ce qui renforce leur résilience et accroît leur potentiel de rentabilité.