La nécessité d’une titrisation encadrée mais rentable
dans l’Union européenne

Créé le

19.06.2023

-

Mis à jour le

20.12.2023

Stigmatisée depuis la crise financière de 2008, la titrisation pâtit d’un traitement prudentiel encore inadapté. Elle constitue pourtant un instrument puissant d’allocation du risque et, dans certains cas, un facteur de performance.

Auréolée de nombreuses vertus avant la crise financière de 2008, la titrisation a pâti d’une stigmatisation excessive depuis lors, particulièrement injuste dans le cas européen. Pourtant, la littérature économique relative au lien entre titrisation et rentabilité bancaire suggère que la première tend le plus souvent à améliorer la seconde, sans impliquer une augmentation systématique du risque. Tirant les leçons de la crise américaine, le législateur européen s’est de surcroît attaché à créer les conditions d’une titrisation saine et transparente, qui préserve la stabilité financière. Au regard des chiffres relatifs au premier trimestre 2023, le décollage tant espéré du marché européen n’a pas encore eu lieu.

Que dit la littérature ?

En théorie, la titrisation constitue un instrument puissant d’allocation du risque pour les banques et de relâchement des contraintes de disponibilité du crédit bancaire, apportant ainsi un bénéfice social incontestable. Ces bénéfices de la titrisation ont été largement documentés (Benveniste & Berger, 1987 ; Berger, Herring & Szego, 1995). D’autres travaux empiriques avaient également montré que la titrisation diminuait, en moyenne, le risque bancaire (Cebenoyan & Strahan, 2004). Aux États-Unis, une mauvaise pratique de l’amélioration de notation (rating enhancement) et les techniques de retitrisation – désormais interdites par le règlement titrisation de 2017 (cf. infra) – ont toutefois fait le lit de la crise de 2008.

Depuis, l’attention des chercheurs s’est naturellement concentrée sur le lien entre titrisation et stabilité financière1 (Shin, 2009). La relation entre titrisation et rentabilité bancaire a été comparativement moins étudiée. Plusieurs travaux portant sur des données américaines antérieures à 2008 (Lockwood et al., 1996 ; Thomas, 1999 ; Jiangli & Pritsker, 2008) suggèrent une incidence positive de la titrisation sur la rentabilité bancaire. En revanche, Casu et Sarkisyan (2013) ne mettent pas en évidence d’effet significatif de la titrisation sur les indicateurs de performance bancaire retenus2. En s’appuyant sur des données américaines entre 2001 et 2008, ils soulignent que la titrisation est généralement le fait de banques plus rentables, présentant des ressources diversifiées mais plus onéreuses.

La baisse du coût du capital autorisée par la titrisation (Pennachi, 1988) contribue à expliquer un recours plus intense à celle-ci de la part des banques qui supportent un coût du capital plus élevé. De même, les vertus de la titrisation en matière de diversification géographique (Berger & DeYoung, 2001) motivent les banques les moins diversifiées à y avoir recours. Selon les auteurs, ces banques tendraient également à détenir des portefeuilles de prêts plus importants et plus risqués et à être moins liquides, moins solvables, et à présenter une croissance des encours de prêts plus modérée au regard des banques qui ne titrisent pas. Les banques qui bénéficient d’un accès aisé au marché détiendraient également moins d’actifs liquides, ce qui conforte un effet obtenu par ailleurs (Loutskina, 2011 ; Bakoush et al., 2019).

La portée de cet enseignement est cependant considérablement réduite par l’introduction du LCR (Liquidity Coverage Ratio) par Bâle 3. Les auteurs interprètent l’absence d’incidence de la titrisation sur la rentabilité par une allocation inappropriée du risque de la part de certaines banques qui titrisent, lesquelles neutraliseraient les bienfaits de la titrisation. Plus récemment, Bakoush et al. (2019) montrent quant à eux que la titrisation serait bel et bien susceptible d’améliorer la rentabilité bancaire. S’ils soulignent la proximité étroite de leurs travaux avec ceux de Casu et al. (2013), les auteurs insistent sur l’identification des canaux de transmission qui les en distingue. Au cours de la période étudiée (2001-2014), les banques américaines auraient ainsi été enclines à titriser les actifs les moins risqués, accroissant de la sorte le risque moyen du bilan. Pour leur part, Chen et al. (2022), en s’appuyant sur un échantillon de grandes banques américaines entre 2002 et 2012, montrent que la titrisation exerce une incidence positive et significative sur l’efficience des banques. Ces bienfaits seraient d’autant plus sensibles que les banques présenteraient un ratio de solvabilité et un niveau de risque plus élevés, un niveau de liquidité plus bas et une diversification faible. Les résultats valent néanmoins exclusivement pour les titrisations de prêts non hypothécaires (généralement plus risqués), qui constituent un instrument de transfert de risque plus efficace. Enfin, les auteurs montrent que les cessions de créances exercent un impact similaire à celui de la titrisation sur les scores d’efficience des banques. La Banque Centrale Européenne (BCE) attribue d’ailleurs indifféremment la diminution des prêts non performants des banques de la zone euro aux opérations de titrisation et de cessions de prêts3.

En Europe, un cadre rénové

Le règlement (UE) n° 2017/2402 du 12 décembre 2017 a défini un nouveau cadre pour la relance de la titrisation au sein de l’Union européenne. Parmi ses dispositions figure la définition d’une titrisation « simple, transparente et standardisée » (STS), qui bénéficie d’un traitement prudentiel plus favorable. Ainsi, pour les tranches de qualité supérieure le plancher de pondération des risques est limité à 10 % pour les titrisations qui remplissent les critères STS contre 15 % pour les titrisations non-STS.

De manière générale, les titrisations disposent de leur propre régime d’exigences en capitaux propres dans le règlement CRR2 (Capital Requirements Regulation)4 car elles sont vues comme plus risquées que leur seul sous-jacent, en raison des risques d’agence et de modèle. Ainsi, dans la formule du CRR, le facteur « p » pénalise les titrisations en consacrant le principe de « non-neutralité », qui implique une exigence en capitaux propres agrégée supérieure pour une titrisation détenue par des banques à celle qui prévaudrait pour des prêts non titrisés. Ce principe bâlois apparaît toutefois excessif au regard des défauts et pertes observés sur le marché européen de la titrisation après la crise financière, sans commune mesure avec ceux constatés outre Atlantique5 (les États-Unis appliquent encore une version modifiée de Bâle II contenant un « facteur p » moins pénalisant (SEC-SA) voire implicitement nul (SEC-IRBA)).

Cela, alors même que l’ouput floor, introduit progressivement à compter du 1er janvier 2023 pour une pleine application en 2028, qui fixe un plancher aux pondérations en risque découlant des modèles internes, constitue une menace pour le marché européen de la titrisation. Les titrisations corporate seraient les premières à en pâtir, notamment les titrisations synthétiques, au titre desquelles des tranches seniors parfois très larges sont retenues par l’originateur. Au demeurant, une proportion importante d’opérations de transfert significatif de risque (SRT) ne franchirait plus les tests des superviseurs et perdrait ainsi sa justification. En revanche, les prêts immobiliers en bilan les moins risqués deviendraient plus coûteux en fonds propres que les tranches seniors de titrisation les moins pondérées, ce qui pourrait relancer la titrisation sur ce segment. L’output floor ne sera donc pas sans conséquences sur le marché européen de la titrisation. C’est précisément dans le dessein de contenir ces dernières que le député européen Gilles Boyer a présenté un amendement à la proposition législative « CRR3 » qui consisterait à réduire de moitié le « p-factor » au regard de ses niveaux actuels (0,5 pour les titrisations non-STS et 0,25 pour les STS contre 1 et 0,5, respectivement, aujourd’hui).

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº882
Le marché européen peine à décoller
Initialement sans commune mesure avec les volumes américains, les volumes d’émissions européens ne se sont jamais véritablement relevés de la crise financière. Ils représentaient, en 2022, environ un dixième des volumes américains contre près d’un tiers avant 2011 (cf. graphique). Au premier trimestre 2023, les émissions d’actifs titrisés se sont élevées à 35,9 milliards d’euros, en recul de 43,9 % par rapport au premier trimestre 2022. Un montant de 19,9 milliards a été placé, soit 55,4 % du total des émissions, une proportion bien plus élevée qu’au quatrième trimestre 2022 (17,7 %) mais assez proche de celle observée au premier trimestre de la même année (51,2 %). Parmi les montants placés, les segments les plus représentés furent les obligations adossées à des prêts garantis (Collateralized Loan Obligations, CLOs) paneuropéens (6,5 milliards d’euros), les RMBS (Residential Mortgage-Backed Securities) britanniques (4,9 milliards) et les ABS (Asset-Backed Securities) automobiles allemands (4,2 milliards). Les encours (hors CLOs) diminuaient, à 920,5 milliards au 31 mars 2023, de 6,8 % sur un an. Le rapport de l’AFME (Association for Financial Markets in Europe) comporte une nouvelle section relative au transfert significatif de risque (Significant Risk Transfert, SRT). Selon les données issues de SCI (Structured Credit Investors), les émissions de titrisations SRT s’élevaient à 13,7 milliards d’euros au premier trimestre 2023, en baisse de 56 % sur un an.
Émissions de titrisation comparées Europe-États-Unis
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Bibliographie
Bakoush M., Abouarab R. & Wolfe S. (2019), « Disentangling the Impact of Securitization on Bank Profitability », Research in International Business and Finance, 47, 519-537.
Benveniste L.M. & Berger A. (1987), « Securitization with Recourse: An Instrument that Offers Uninsured Bank Depositors Sequential Claims », Journal of Banking & Finance, vol. 11, issue 3, 403-424.
Berger A. N., Herring R. J. & Szego G. P. (1995), « The Role of Capital in Financial Institutions », Journal of Banking & Finance, 19, 393-430.
Berger A. N. & DeYoung R. (2001), « The Effects of Geographic Expansion on Bank Efficiency », Journal of Financial Services Research, 19, 163-184.
Casu B., Clare A., Sarkisyan A. & Thomas S. (2013), « Securitization and Bank Performance », Journal of Money, Credit and Banking, 45(8), 1617-1658.
Cebenoyan S. A. & Strahan P. E. (2004), « Risk Management, Capital Structure and Lending at Banks », Journal of Banking & Finance, 28, 19-43.
Chen Z., Liu F.H., Peng J., Zhang H. and Zhou M. (2022), « Securitization and Bank Efficiency », in Ferris S.P., John K. and Makhija A.K. (Ed.) Empirical Research in Banking and Corporate Finance (Advances in Financial Economics, Vol. 21), Emerald Publishing Limited, Bingley, 191
Jiangli W. & Pritsker M. (2008), « The Impacts of Securitization on US Bank Holding compaNies », In Federal Reserve Bank of Chicago Proceedings, May 2008, 377-393, (No. 1097).
Lockwood L.J., Rutherford R.C. & Herrera M.J. (1996), « Wealth Effects of Asset Securitization », Journal of Banking and Finance, 20(1), 151-164.
Loutskina E. (2011), « The Role of Securitization in Bank Liquidity and Funding Management », Journal of Financial Economics, 2011, vol. 100, issue 3, 663-684.
Pennacchi G. G. (1988), « Loan Sales and the Cost of Bank Capital », The Journal of Finance, 43, 375-396.
Shin Hyun Song (2009) « Securitization and Financial Stability », Economic Journal, 119, 309-332.
Thomas H. (1999), « A Preliminary Look at Gains from Asset Securitization », Journal of International Financial Markets, Institutions and Money, 9 (3), 321-333.
Notes :
1 Bank for International Settlements (2008), 78th Annual Report, Basel, Switzerland.
2 Coût des ressources, risque de crédit, rentabilité, revenus d’intérêt et coût de structure, liquidité, portefeuille de prêt, capitaux propres, croissance.
3 BCE (2022), Financial stability review, November.
4 Règlement (UE) 2019/876 du Parlement Européen et du Conseil du 20 mai 2019.
5 Les taux de perte cumulés sur la durée de vie des ABS européens entre 2000 et 2014 s’établissait à 1 % contre 7,3 % pour les ABS américains. Cf. Fitch Global (2015), « Structured Finance Losses 2000-2014 », 7 février.