Les banques françaises montrent leur résistance aux chocs

Créé le

19.06.2023

-

Mis à jour le

21.06.2023

Le modèle économique du secteur bancaire français a encore montré sa résilience aux turbulences économiques en 2022, comme il l’a démontré après la crise de 2008. Pourtant, les investisseurs font la fine bouche.

Après un profit global record pour l’ensemble du secteur bancaire français de 33,9 milliards d’euros (Mds €) en 2021 (+357 % !), les publications des six principaux groupes montrent des résultats encore très solides en 2022 (26,8 Mds €). Le recul observé pour ces leaders (-8,9 %) s’explique exclusivement par le choc de rentabilité subi par la Société Générale (2 Mds €, -64 %) après la cession précipitée de RosBank, contrainte par l’attaque russe de l’Ukraine.

Sur longue période, les profits bancaires globaux ont connu une croissance massive : 159 % entre 2009 et 2021 (8,2 % par an) alors que le produit intérieur brut (PIB) de la France a crû de 13,4 % (+1,05 % par an) et que le PIB mondial a progressé de 58,73 % (+3,92 %)... Cela démontre une capacité du secteur à surmonter les aléas conjoncturels.

Les seules pertes, réalisées en 2008 (3,2 Mds €), sont marginales au regard des résultats antérieurs et des fonds propres du secteur (320 Mds € en 2009).

Le modèle économique du secteur bancaire français est marqué par un accroissement des revenus fixes non liés à la conjoncture (37,5 % du produit net bancaire – PNB – constitué de commissions en 2021 contre 31,3 % en 2012) et un coût du risque globalement maîtrisé. En effet, la moitié des revenus des banques françaises provient du marché domestique caractérisé par des prêts assis sur la solvabilité des emprunteurs (avec des règles qui se sont récemment durcies) et non sur la valeur des actifs. Ainsi les prêts hypothécaires qui ont provoqué la crise des subprimes n’ont globalement pas cours dans l’Hexagone.

Le modèle de banque universelle en vigueur en France permet une forte diversification des sources de revenus et restreint donc la volatilité des résultats.

Les entreprises et les collectivités recourent très majoritairement aux emprunts bancaires plutôt qu’aux marchés pour se financer, contrairement aux États-Unis, ce qui préserve le modèle économique.

Au surplus, la très forte concentration du secteur (six groupes pèsent 82 % du total de bilan et 89 % du PNB total en 2021) génère mécaniquement une protection des revenus et des marges.

L’émergence des fintechs a plutôt servi l’innovation bancaire via de multiples partenariats, capitalistiques ou pas, que provoqué l’ubérisation du secteur, prédite par certains. Les parts de marché des fintechs restent marginales (environ 1,2 % en 2022) et leurs services sont utilisés à titre complémentaire ou accessoire des prestations des banques traditionnelles.

Les règles prudentielles strictes en termes de solvabilité et de liquidité imposent des couvertures des risques qui ont protégé les établissements contre la remontée brutale des taux. Les conditions de marché en France visent à assurer une stabilité et une sécurité du secteur, quitte à en freiner l’expansion (Loi du 26 juillet 2013 portant sur la séparation et la régulation des activités bancaires).

Une désaffection durable des investisseurs

Dans les faits, en dépit du mouvement de libéralisation financière européen, de solides barrières à l’entrée ont été maintenues tant prudentielles, réglementaires que financières.

Théoriquement, le secteur dispose de toutes les caractéristiques pour attirer des investisseurs à la recherche de titres rentables et stables, à l’instar de l’industrie pharmaceutique (également soumise à un très fort risque de pénalité en cas de manquement réglementaire). Mais il n’en est rien... Il reste faiblement valorisé et est très sensible aux évènements négatifs, réels ou supposés.

À titre d’illustration, notons que les profits des trois groupes bancaires cotés (17,6 Mds €) représentent 12,4 % des profits totaux du CAC 40 en 2022 pour seulement 4,9 % de la capitalisation totale. De plus, les titres présentent une décote de 30 % à 60 % par rapport à leur actif net et offrent un rendement élevé entre 7,2 % (Société Générale) et 10,7 % (Crédit Agricole SA) en 2022.

Comment expliquer cette désaffection des investisseurs pour le secteur bancaire et quelles en sont les conséquences ?

La première raison est la très forte exigence de fonds propres, renforcée pour les établissements systémiques, qui conduit de fait à dégrader la rentabilité des fonds propres (21,2 % au pic de 2006 pour BNP Paribas contre 10,2 % en 2022 en dépit de profits multipliés par près de 6).

Mais la raison essentielle reste la survalorisation des risques perçus, qu’ils soient opérationnels ou exogènes.

Tout retournement conjoncturel, toute intervention des pouvoirs publics (pression sur les tarifs bancaires, orientation des financements...), du régulateur (renforcement des règles sur l’endettement des ménages, actualisation insuffisante du taux d’usure) de nature à impacter les revenus ou les marges sont souvent surinterprétés par les marchés.

Des risques. Quels risques ?

Pourtant, l’histoire montre que les établissements bancaires savent très bien gérer ces contraintes et même en tirer parti, comme récemment la forte réduction du coût du courtage en crédit pour gonfler les marges et compenser la baisse de la production.

En outre, les marchés sur-réagissent par mimétisme dès qu’un incident bancaire se produit quelque part sur la planète, considérant que le système bancaire mondial est profondément interdépendant, ce qui est nettement moins le cas depuis 2008. À titre d’illustration, la faillite de SVB n’a eu aucun impact sur le secteur bancaire national.

Historiquement, les seuls vrais risques qui pèsent massivement sur les résultats des établissements bancaires français sont réglementaires et géopolitiques. En effet, nous considérons que les risques opérationnels (contrôle interne, maîtrise du risque, gestion de la liquidité notamment) font l’objet d’une surveillance très stricte par l’ACPR.

Le risque réglementaire provient notamment des éventuels litiges avec le régulateur américain, qui conduit à des amendes très lourdes et impactantes tout en faisant peser la menace d’une exclusion de l’accès au dollar, qui signifierait une mise à mort de l’établissement (amendes de 8,9 Mds USD pour BNPP en juin 2014, 2,74 Mds USD pour Société Générale en 2018...).

Plus récemment, l’affaire des CumCum fait peser un risque financier significatif sur les banques françaises.

Dans un autre registre, l’interdiction faite aux banques de verser des dividendes en 2020, suivie de fortes restrictions en 2021, a alimenté la méfiance des investisseurs et accru la décote appliquée au secteur...

Ce risque de conformité est extrêmement difficile à apprécier de l’extérieur et dépend aussi des relations entre les États. Ces risques relèvent autant de la qualité et de l’exécution des dispositifs de contrôle mis en place au sein des établissements que de la culture interne de l’organisation.

Le risque géopolitique, totalement exogène par essence, mais non exclusif au secteur, peut conduire à fermer une activité dans un pays donné ou à subir de lourdes pertes, notamment en cas de conflits. Société Générale a payé un lourd tribut en quittant la Russie (Perte nette de 3,2 Mds €) tout comme Renault.

Ces risques de nature exceptionnelle sont inhérents à la vie des très grandes entreprises internationalisées et ne peuvent justifier une décote structurelle.

In fine, la relative faible valorisation du secteur bancaire pénalise à plus d’un titre sa performance :

– impact négatif sur les émissions de titres pour renforcer les fonds propres ;

– coût relatif des cibles plus élevé dans le cadre d’opérations de croissance externe ;

– attrait limité pour capter les meilleurs talents susceptibles d’être rémunérés en titres.

Un effort important de communication financière devrait donc être entrepris pour redonner au secteur la valorisation qu’il mérite.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº882
Rentabilité du secteur bancaire en France (en Mds €)
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Price Earnings Ratio (PER) 2023
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