Les grandes banques françaises figurent parmi les banques plus solides en Europe. Leur modèle de banque universelle, s’appuyant sur des franchises dominantes dans la banque de détail, l’assurance vie, la banque de financement et d’investissement (BFI) ou encore la gestion d’actifs, contribue très largement à cette résilience. Elles puisent dans cette diversification des profils de financement stables et diversifiés, assis sur des bases de dépôts amples, là encore un atout.
Pourtant, en cette période de forte remontée des taux, présumée favorable à la rentabilité, la performance des banques françaises s’inscrit à rebours. Passons au crible cette sous-performance temporaire.
Des marges nettes d’intérêts sous pression
Le bal des publications des résultats du T1-2023 a mis en exergue un pincement des marges nettes d’intérêts des principales banques françaises que l’on voyait poindre à l’horizon dès l’été 2022. Les banques tricolores, malgré une rentabilité résiliente au T1, ont ainsi fait plutôt pâle figure, face aux très bonnes performances de leurs concurrentes européennes.
À la différence des établissements français, dont les activités domestiques de banque de détail souffrent particulièrement dans l’environnement actuel, la plupart des établissements européens, souvent moins diversifiés, bénéficient fortement des hausses des taux directeurs. Depuis fin 2021, on observe pour ces sociétés une plus forte progression de leurs revenus d’intérêts perçus sur leurs portefeuilles de prêts et autres actifs financiers que le coût de leurs ressources n’a augmenté sur la même période. Cela se traduit, chez la concurrence européenne, par une assez forte expansion des marges nettes d’intérêt en 2022 et très probablement une progression encore plus marquée en 2023 pour les banques de la zone euro.
Doit-on pour autant en conclure que la hausse des taux est négative pour nos banques après une décennie de taux bas ayant profondément marqué le secteur ? En réalité, elles ne récoltent pas pleinement les fruits des taux plus élevés, ou du moins pas encore. La rigidité de la retarification de leurs portefeuilles de prêts immobiliers domestiques, pour l’essentiel à taux fixe, est certes souvent la première raison avancée à ce « retard à l’allumage », et plus particulièrement les contraintes liées au taux d’usure.
En réalité, les banques françaises ont également subi une retarification légèrement plus rapide du coût de leurs passifs par rapport au secteur bancaire européen en 2022-2023. Analysons cette sous-performance temporaire sous l’angle du refinancement et les raisons d’espérer de meilleurs résultats à moyen terme.
Le profil de financement des banques françaises s’appuie sur des bases de dépôts représentant en moyenne 60 % de leurs ressources, qui incluent également du financement interbancaire, y compris les tirages TLTRO, et des pensions livrées (pour environ 20 %), du financement de marché moyen-long-terme (un peu plus de 10 %) et des instruments court terme (légèrement moins de 10 %). Ces diverses ressources se sont toutes renchéries depuis la fin 2021, pesant sur les marges de crédit des banques, qui n’ont pu répercuter sur leurs portefeuilles de prêts l’intégralité de ces hausses.
Des profils de financement diversifiés
S’agissant en premier lieu des dépôts, premiers contributeurs aux ressources, les banques françaises rémunèrent structurellement plus cher les dépôts des ménages par rapport aux autres pays européens. C’est particulièrement vrai sur les comptes à terme qui sont en concurrence avec le Livret A. En général, les dépôts à vue des particuliers sont historiquement très faiblement rémunérés. Côté entreprises, la différence de rémunération est moins marquée mais reste défavorable pour les marges des banques françaises, en raison d’une forte concurrence et la volonté de retenir ces dépôts d’entreprises, utiles pour asseoir un financement pérenne des activités de BFI.
Nous estimons que l’épargne règlementée collectée par les banques françaises demeure le principal facteur explicatif de leur coût des ressources supérieur à celui de leurs concurrentes européennes. Fixés par décret, les taux de ces produits n’obéissent pas à une logique de taux de marché et d’offre et demande, contrairement aux autres pays européens. Nous estimons que l’épargne règlementée représente aux alentours de 30 % des bases de dépôts des banques françaises soit un peu plus de 15 % du total de leurs ressources.
Un coût des dépôts structurellement plus élevé en France
Le Livret A, produit phare d’épargne règlementée, de par sa popularité et sa rémunération liée au niveau de l’inflation, a clairement pesé sur la hausse du coût des ressources des banques françaises ces 18 derniers mois. La nouvelle forte hausse attendue en août 2023 devrait alimenter cette tendance au second semestre. D’après nos calculs, chaque hausse de 50 points de base du taux du Livret A réduit le produit net bancaire du secteur de l’ordre de 1 milliard d’euros (un peu moins de 1 %), net des encours centralisés à la Caisse des Dépôts et Consignations. Depuis la fin 2021, le taux du Livret A est passé de 0,5 % à 3 %, et cela se ressent fortement dans les dépenses d’intérêts des banques.
Une forte hausse du coût des dépôts
Au-delà des effets liés à l’épargne réglementée, l’environnement actuel de hausse des taux a renforcé la concurrence pour les dépôts. Cela a pour effet de modifier les équilibres entre dépôts à vue et dépôts à terme, ces derniers retrouvant une grande popularité auprès des entreprises et plus récemment des particuliers. Les impressionnants volumes de transferts de comptes à vue vers les comptes à terme depuis le dernier trimestre 2022 en France, bien que favorables pour le profil de liquidité des banques, pèsent davantage sur leurs marges.
Le coût des ressources de marché en hausse
Le financement wholesale représente une part non négligeable des ressources des banques françaises (un total de près de 40 % en moyenne). Ces financements, en particulier ceux à plus courte maturité (papiers commerciaux et pensions livrées) et ceux arrivés à échéance depuis fin 2021, ont à l’instar du Livret A, vu leur coût remonter brutalement avec la hausse des taux directeurs.
Premier effet sur les ressources de marché : la fin du dispositif TLTRO. Si l’essentiel de cet impact sera digéré d’ici la fin 2023, il s’agit bien d’une perte de revenus matérielle par rapport à 2021, en raison de l’arrêt du taux bonifié. Nous estimons que les banques françaises ont emprunté près de 500 milliards d’euros auprès de la BCE en 2020-2021, ce qui a pu représenter entre 7 % et 10 % du total de leurs ressources. Ces encours ont fortement décru depuis mi-2022, de l’ordre de 45 % à fin mai 2023, sous l’effet des remboursements anticipés suite au revirement de politique monétaire de la BCE. D’importants remboursements interviendront en juin et au S2-2023. S’il n’y a aucune inquiétude sur la capacité des banques françaises à rembourser ces emprunts, cela a un effet mécanique sur leurs revenus. Nous estimons que la fin du TLTRO représente un manque à gagner de l’ordre de 2,5 à 5 milliards d’euros par rapport à 2021, soit entre 1 % et 3 % du produit net bancaire du secteur. Par ailleurs, certaines banques déplorent en 2023 des pertes de centaines de millions d’euros liées au débouclage de leurs couvertures associées au TLTRO.
Des encours de TLTRO en cours d’amortissement
Le coût des autres sources de financement de marché s’est aussi fortement renchéri en 2022, en particulier sur sa composante taux. Les spreads de crédit se sont également élargis mais plutôt en ligne avec le secteur bancaire, ce qui indique que les investisseurs continuent de percevoir assez favorablement les banques françaises en dépit des pressions sur leurs marges domestiques. Le renchérissement des ressources de marché a été plus marqué sur les titres subordonnés ou hybrides plutôt que les titres senior, en particulier depuis les épisodes de crise des banques régionales américaines puis la faillite de Credit Suisse. Néanmoins, les grandes banques françaises ont su tirer profit de fenêtres de marché favorables en janvier et février afin d’avancer leurs plans d’émissions de titres subordonnés.
Un point d’inflexion après l’été
Malgré ces éléments structurels et conjoncturels défavorables pour leurs marges, les banques françaises peuvent exercer certains leviers afin d’en atténuer les impacts. De plus, leur gestion du risque de taux sophistiquée et centralisée devrait leur permettre d’accompagner graduellement la retarification de leurs actifs et passifs via la reconnaissance de gains sur leurs instruments de couverture. D’autre part, la diversification de leurs modèles d’affaires devrait continuer de soutenir leur performance en 2023 avant que le moteur de la banque de détail en France ne se rallume. Par exemple, certains métiers de la BFI comme le cash management, les activités de conservation de titres ou le financement du commerce international bénéficient de vents porteurs en cette période de remontée des taux. Les métiers de banque de détail à l’international ou en forte croissance, comme la location automobile longue durée et l’affacturage, sont également des relais de croissance significatifs. Enfin, les activités de marchés sur les taux et devises continuent de tirer les performances à la hausse en raison de la forte volatilité et des besoins de couverture de la clientèle entreprises et institutionnels.
Nous nous attendons à ce que le point d’inflexion pour les marges d’intérêts soit atteint après l’été 2023, sous réserve de stabilisation du coût de l’épargne règlementée en France, et en premier lieu du taux du Livret A. Le reflux attendu de l’inflation d’ici la fin 2023 et en 2024 ainsi qu’une collecte qui devrait ralentir en cours d’année devrait ainsi limiter les impacts supplémentaires sur les marges des banques françaises. Leur coût relativement élevé ne reflète pas le caractère stable des produits d’épargne règlementée, ce qui en fait une ressource précieuse en cette période de transition d’un régime de taux bas à un régime de taux durablement plus élevés.
Par ailleurs, si 2023 sera une année creuse pour les marges d’intérêts des banques françaises, dont la performance sera un ton en deçà des excellents crus de 2021 et 2022, Fitch s’attend à voir cet indicateur fortement rebondir en 2024. Par contraste, le potentiel haussier des autres banques européennes nous semble plus limité au-delà de 2023. Cette amélioration des fondamentaux et de la performance relative à l’horizon 2024, sous réserve d’un coût du risque et de créances douteuses qui resteraient maîtrisés en France, pourrait également se traduire par une meilleure performance sur les spreads de crédits par rapport aux banques européennes. À suivre !