Après avoir connu dans le sillage de la grande crise financière de 2008-2009 ce que beaucoup ont qualifié d’« âge d’or », la dette privée traverse depuis plusieurs mois une période plus compliquée. Alors que quelques défauts retentissants sont apparus aux États-Unis, que des entités cotées en Bourse investissant dans cette classe d’actifs – les Business Development Companies – y ont vu leur valorisation s’effondrer, que de grands fonds d’investissement américains ont dû geler les sorties d’argent de leurs clients (Limited Partners, LP) pour circonscrire tout risque de liquidité, et que les levées de capitaux se sont complexifiées pour les nouveaux véhicules, les appels à la vigilance émanant des autorités de supervision et de régulation se multiplient. Même si le risque d’un choc systémique apparaît limité aux yeux d’institutions comme la Banque Centrale Européenne, la Réserve fédérale américaine ou encore le Conseil de stabilité financière (Financial Stability Board), le fait que les établissements bancaires soient exposés en tant que prêteurs des fonds de dette privée amène légitimement l’Association Française des Trésoriers d’Entreprise (AFTE) à suivre attentivement ces développements et leurs conséquences potentielles sur la stabilité financière mondiale d’une part, et l’accès au financement pour les entreprises d’autre part.
Ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain
Avant toute chose, il apparaît essentiel de signaler que la situation américaine, marquée par exemple par la très forte exposition de certains fonds de dette privée aux sociétés travaillant dans l’univers du Saas et de l’intelligence artificielle, n’est, à en croire de nombreux observateurs, en rien comparable avec celle de l’Europe. Surtout, il convient de rappeler que le crédit privé ne représente qu’un instrument, au même titre que la titrisation qui a, elle aussi, fait l’objet d’un mauvais procès à la suite de la crise des subprimes. Aussi, l’usage qui en est fait par les investisseurs est loin d’être uniforme. Il l’est d’autant moins que la classe d’actifs « dette privée » recouvre une pluralité de stratégies : le prêt direct (direct lending), qui repose sur le financement de PME-ETI affichant en règle générale un niveau d’endettement significatif, et dont l’unitranche – produit qui regroupe en une ligne unique une dette senior et une dette junior/mezzanine – est l’instrument le plus utilisé ; la dette mezzanine ; le financement d’entreprises en difficulté (distressed lending) ; les prêts adossés à des actifs (asset-based lending ou asset-backed financing) ; la dette d’infrastructure ; la venture debt ; la dette immobilière... Dans ce cadre, veillons donc à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain.
De fait, pour les adhérents de l’AFTE, et plus largement pour les directions générales et financières d’entreprises, la dette privée s’est désormais imposée comme un outil appréciable dans la panoplie de sources de financement. D’après les dernières statistiques de France Invest, ce sont en effet près de 16 milliards d’euros qui ont été collectés l’an dernier par des entreprises françaises, au travers de 379 opérations. Des chiffres en augmentation de respectivement 25 % et 20 % sur un an. Certes, de tels volumes sont nettement inférieurs aux montants empruntés sous la forme de crédits bancaires, pour lesquels la production a atteint 353,3 milliards d’euros sur douze mois selon la Banque de France, ainsi qu’à ceux émis par les grands groupes hexagonaux sur le marché obligataire public en euro, de l’ordre de près de 90 milliards d’euros en 2025. Pour autant, ils sont loin d’être anecdotiques ! À l’échelle européenne, le crédit privé a enregistré une croissance annuelle moyenne de près de 14 % entre 2019 et 2024. D’après PitchBook, quelque 160 transactions de cette nature ont ainsi été bouclées en 2025 pour un montant total de 41,4 milliards d’euros, du jamais vu.
Divers atouts
L’émergence de la dette privée sur le Vieux Continent peut en large partie s’expliquer par le durcissement de la réglementation bancaire post-grande crise financière. En relevant de façon substantielle les exigences en fonds propres des banques, les accords de Bâle 3 ont en effet encadré leur capacité à financer l’économie réelle. Non soumis à ces contraintes, les fonds de dette privée en ont dès lors profité pour s’immiscer dans la brèche. Dans un premier temps, ils se sont principalement adressés aux PME, le plus souvent détenues par des fonds de capital-investissement. Mais au cours des dernières années, leur spectre d’intervention s’est significativement étendu, des ETI, avec, par exemple, l’intégration d’une tranche C dans une structure de financement bancaire, jusqu’aux grands groupes cotés tels qu’Air France-KLM et EDF, avec des structurations sur-mesure.
C’est justement cette grande flexibilité qui séduit un nombre croissant de trésoriers. En plus de leur offrir une diversification de leur base de prêteurs, les fonds de crédit privé disposent de davantage de marges de manœuvre que les banques pour financer des actifs réputés plus risqués (horizon d’investissement plus long, niveau de levier élevé, etc.), ou certaines entités d’un groupe que le business model ne permet pas aux partenaires bancaires du pool d’accompagner directement. Ils peuvent aussi octroyer plus facilement des financements de type hybrides, c’est-à-dire des quasi-fonds propres traités comptablement en IFRS comme des fonds propres, qui ont pour effet d’optimiser la situation bilancielle de l’émetteur et de desserrer, mécaniquement, la pression sur certains ratios financiers (covenants) intégrés dans les contrats de financement existants. À cela s’ajoutent, enfin, d’autres caractéristiques intéressantes, comme une plus grande rapidité de mise en place des lignes de financement et la confidentialité entourant de telles opérations – ce qui peut se révéler essentiel lorsqu’il s’agit de financer une acquisition. Le développement de la dette privée peut aussi apporter une contribution significative au financement des besoins de capitaux très importants liés aux infrastructures nécessaires pour les transitions énergétiques et digitales.
Dans un contexte où la mise en œuvre progressive de la finalisation des accords de Bâle 3, parfois appelée « Bâle 4 », devrait se traduire par une nouvelle augmentation de la charge en fonds propres pour les banques d’ici au début de la prochaine décennie, et ainsi potentiellement durcir l’accès au crédit pour certains de leurs clients (comme les entreprises non notées), il importe pour l’AFTE que l’accès au financement des entreprises, quelle que soit leur taille, ne se trouve pas entravé. Pour ce faire, ces dernières doivent donc pouvoir se tourner vers des alternatives ou des compléments à la dette bancaire, dont la dette privée fait désormais partie. D’où l’importance de parvenir, grâce à une vigilance et une discipline accrues, à savoir séparer le bon grain de l’ivraie.