Dette privée : les gérants européens défendent
leurs spécificités

Créé le

26.05.2026

-

Mis à jour le

28.05.2026

Après les tensions observées aux États-Unis et au Royaume-Uni, la dette privée européenne est à son tour scrutée par les investisseurs. Les gérants de la zone mettent en avant un marché plus institutionnel, peu exposé aux particuliers, avec moins de levier et largement structuré autour de fonds fermés. La séquence actuelle impose néanmoins une vigilance accrue sur la liquidité, les valorisations et les risques sectoriels.

Après les États-Unis et le Royaume-Uni, la dette privée européenne va-t-elle entrer à son tour dans une zone de turbulence ? De l’autre côté de l’Atlantique, les tensions se concentrent depuis l’automne dernier sur l’univers des Business Development Companies (BDC) et des fonds semi-liquides, un marché d’environ 500 milliards de dollars destiné notamment aux particuliers fortunés et à la clientèle retail et qui représente entre 30 à 50 % du marché local. À la suite de faillites frauduleuses, comme Tricolor et First Brands, et d’une surexposition à des secteurs jugés vulnérables à l’intelligence artificielle (IA) comme celui des logiciels, ces véhicules subissent une crise de confiance depuis fin 2025.

Le Royaume-Uni a également connu un épisode de nature judiciaire avec Market Financial Solutions (MFS), un acteur du financement immobilier privé placé sous administration début 2026 sur fond de soupçons de malversations. Ces événements ont suscité des inquiétudes sur la gouvernance des fonds de dette privée, les valorisations ainsi que sur les interconnexions entre banques et marchés privés. Outre-Manche, plusieurs banques ont d’ailleurs fait état de provisions dans leurs résultats à ce motif. Début mai, HSBC a indiqué avoir passé une provision de 400 millions de livres liée à une exposition de titrisation secondaire associée à une fraude. Barclays a également fait état d’une charge de dépréciation de 228 millions de livres au cours du trimestre, liée à son exposition à MFS.

Deux marchés très différents

Mais ces épisodes ne se transposent pas mécaniquement à l’Europe continentale, où la croissance de la classe d’actifs a été plus progressive et où le marché reste dominé par les investisseurs institutionnels et les fonds fermés. « Aux États-Unis, le marché a été multiplié par 4 en termes d’encours en 10 ans, avec de tels taux de croissance, la concurrence est forte pour accéder à des opérations et la sélectivité moindre », nous a confié un spécialiste. Mais la vitesse de croissance du marché ne suffit pas à expliquer les tensions récentes. Celles-ci tiennent aussi à la clientèle de ces stratégies. « Les fonds semi-liquides de dette privée doivent être replacés dans l’univers des BDC – plus de 150 fonds publics et privés – qui constituent des véhicules d’investissement fiscalement avantageux destinés aux particuliers fortunés et à la clientèle des particuliers, investissant dans la dette privée », rappelle Peter Arnold, responsable des marchés privés européens chez LBP AM European Private Markets, dans une note consacrée au sujet et publiée le 23 mars 2026.

À l’inverse, le marché européen de la dette privée, notamment en France, ne s’est ouvert que très récemment aux particuliers. « Ces derniers ne représentent qu’environ 5 % des encours de la classe d’actifs », poursuit Isabelle Luy-Landès, responsable dette corporate chez LBP AM European Private Markets. L’essentiel du marché reste donc composé de fonds fermés dédiés aux institutionnels. Il s’agit souvent de fonds professionnels spécialisés (FPS) ou de véhicules luxembourgeois qui ont une durée de vie, par défaut, d’environ dix ans. « L’investisseur, lorsqu’il signe le bulletin de souscription, s’engage à respecter l’ensemble des clauses du prospectus, c’est-à-dire les règles, les droits et les devoirs qui régissent la vie du fonds. Il s’engage notamment à ne pas demander le rachat », détaille Emmanuel Daull, responsable de la dette privée chez Groupama Asset Management.

L’autre différence majeure concerne le levier. « Les opérations aux États-Unis affichent un levier en moyenne entre 5 et 5,5 fois contre entre 4 et 4,5 fois en Europe », détaille Isabelle Luy-Landès. Et cette capacité à accroître le risque concerne toutes les stratégies. « Aux États-Unis, les fonds retail peuvent avoir recours à de l’endettement pour créer de l’effet de levier par rapport aux engagements du fonds », souligne Emmanuel Daull. Le cœur du marché européen est par ailleurs constitué d’opérations de direct lending et donc principalement orienté vers le financement des PME et ETI.

Une vigilance accrue sur l’IA

Pour autant, les professionnels européens n’ignorent pas les risques. Le premier concerne la qualité du crédit. Les craintes observées aux États-Unis concernent des secteurs exposés à des ruptures technologiques, notamment les logiciels. Même si ce secteur est moins présent dans les portefeuilles européens, l’impact de l’IA doit aussi être évalué en Europe et fait désormais l’objet de diligences spécifiques. « Dans quasiment tous les meetings aujourd’hui, les investisseurs nous demandent quel est l’impact de l’IA sur les business models », observe Jean-Christel Trabarel, associé chez Jasmin Capital. Cette revue des portefeuilles est mise en avant par tous les gérants. « Nous analysons systématiquement l’impact de l’IA sur les business models sachant que celle-ci n’est pas seulement disruptive, elle peut également être une source importante de productivité pour les entreprises », relève Isabelle Luy-Landès. Pour Groupama AM, la diversification sectorielle reste la première réponse à ce type de risque : « elle permet d’éviter qu’une même rupture technologique ne fragilise l’ensemble d’un portefeuille et ne se limite d’ailleurs pas aux secteurs, mais s’apprécie aussi au niveau des fondamentaux du crédit. Dans l’agroalimentaire, par exemple, des sous-segments très différents peuvent avoir des corrélations faibles », précise Emmanuel Daull.

L’autre zone de tension à surveiller concerne les valorisations. « Sur le marché secondaire, certains actifs de dette privée peuvent présenter des décotes de 15 % à 30 % et celles-ci ne sont pas forcément liées au fait que la dette soit junior ou senior. Elles dépendent davantage de la confiance accordée au gérant et aux lignes sous-jacentes », explique Jean-Christel Trabarel. Ces décotes restent toutefois difficiles à observer de manière homogène en Europe, compte tenu de la moindre liquidité des fonds et de la plus grande rareté des transactions secondaires. Ainsi, le marché ne donne-t-il pas de signe de rupture marqué. « Les investisseurs institutionnels posent davantage de questions, mais ils continuent de déployer et d’investir. Il n’y a pas eu d’arrêt, les fonds continuent de collecter et il y a de l’appétit pour le secondaire en dette privée », avance Jean-Christel Trabarel. Même son de cloche chez les gérants. « Les investisseurs ont encore besoin de déployer du cash dans la dette privée qui demeure très attractive », constate Emmanuel Daull. La sélectivité est ainsi devenue de mise, d’autant que le contexte géopolitique se complique. « Nous percevons un peu plus d’attentisme depuis le déclenchement de la guerre en Iran », affirme Isabelle Luy-Landès, qui évoque une nouvelle revue des portefeuilles afin d’analyser l’exposition des entreprises aux chaînes d’approvisionnement, aux matières premières et à leur capacité à répercuter les hausses de coûts dans leurs marges. « À ce stade, nous ne voyons pas encore d’impact au niveau des entreprises », poursuit-elle.

La crise outre-Atlantique pourrait toutefois entraîner des conséquences durables en Europe : un débat émerge sur le format des fonds. Si la démocratisation reste un axe de développement pour les gérants, notamment via les unités de compte et les fonds ELTIF, les véhicules evergreen, ou perpétuels, font désormais l’objet d’un examen plus attentif dès lors qu’ils promettent une forme de liquidité sur des actifs par nature illiquides. « Certains distributeurs, notamment des family offices, ont arrêté de lever des capitaux sur des véhicules evergreen pour revenir à des fonds fermés », note Jean-Christel Trabarel. Une façon aussi de rappeler que, dans la dette privée, la première protection contre une crise de confiance est de ne pas vendre comme liquide ce qui ne l’est pas.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº917