Y a-t-il un loup dans les bilans des banques américaines ?

Créé le

21.05.2026

-

Mis à jour le

28.05.2026

En octobre dernier, le patron de JPMorgan avertissait le marché des risques de « cafards » dans le secteur opaque du crédit privé. Mais qu’en est-il de l’exposition réelle des banques ?

Les soubresauts du secteur du crédit n’en finissent pas d’agiter la place. Dernier événement en date : Apollo Global Management, un des leaders du secteur, serait en pourparlers pour céder MFIC (MidCap Financial Investment), son fonds de crédit privé de 3 milliards de dollars qui enregistre une perte de 61 millions de dollars.

Face au spectre des subprime et d’une nouvelle crise financière majeure, les géants bancaires américains alternent entre cris d’alarme et propos rassurants quant aux risques pour le système financier. Mais l’exposition des banques, elle, reste floue.

Une exposition minimisée par les banques

Pour calmer les esprits, les dirigeants des principaux établissements bancaires ont tenu à divulguer les montants des prêts accordés au crédit privé lors des derniers résultats financiers.

La première banque en termes d’actifs, JPMorgan, a ainsi fait état de 50 milliards de dollars d’exposition via les prêts au crédit privé, s’inscrivant dans le cadre d’une exposition globale de 160 milliards de dollars aux établissements financiers non bancaires. « Il existe évidemment d’autres éléments, comme les prêts directs ou les lignes de crédit par souscription, qui sont soit inclus soit exclus dans le décompte, tout dépend de la méthodologie utilisée et de la définition plus au moins large retenue du crédit privé. Mais nous avons le sentiment que ce qui intéresse les gens, ce sont les prêts à effet de levier et les opérations de refinancement, et cela représente environ 50 milliards de dollars pour nous », a déclaré son directeur financier, Jeremy Barnum. De même, Bank of America a révélé une exposition à des portefeuilles de crédit privé d’environ 20 milliards de dollars. Son directeur financier, Alastair Borthwick, a ajouté que la banque n’avait subi aucune perte significative sur ce portefeuille.

Sur cette base, l’exposition semble limitée, avec des engagements bancaires représentant seulement 3 % du total des prêts de JPMorgan, 3,7 % de ceux de Wells Fargo et 1,7 % de ceux de Bank of America.

Mais d’après Fitch, on est loin du compte. Si l’agence de notation reconnaît que plusieurs grandes banques ont fourni des précisions sur les prêts accordés aux sociétés de développement commercial (BDC), aux obligations adossées à des prêts (CLO) et à d’autres instruments de prêt direct, de même que des informations sur leurs méthodes de souscription et leur historique de pertes, il reste des incohérences. Fitch note des écarts notables entre les soldes déclarés par les banques elles-mêmes et les données des rapports réglementaires (voir graphique). C’est le cas de Wells Fargo qui a indiqué 36,2 milliards de dollars de prêts, un montant bien inférieur aux 73 milliards de dollars figurant dans sa déclaration réglementaire. Toutefois, Julie Solar, Group Credit Officer chez Fitch, admet que les définitions du crédit privé varient. « Cela reflète les divergences entre les instructions relatives aux rapports financiers utilisées pour établir les reportings réglementaires et ce que les banques considèrent comme du crédit privé. Les définitions réglementaires sont assez larges, tandis que les banques ont tendance à rendre compte de la manière dont elles gèrent leur exposition au crédit privé », explique l’analyste, qui ne pense pas que les banques dissimulent leurs expositions.

Une interconnexion croissante

De quoi alimenter les craintes quant aux similitudes avec la crise de 2008, quand le marché s’est rendu compte – mais trop tard – que les banques étaient exposées de manière systémique aux prêts hypothécaires à risque et aux CDO.

Le parallèle avec la dette privée tient à l’interconnexion croissante entre les banques et les fonds. Les banques sont notamment exposées via les prêts directs, les lignes de crédit par souscription et les financements sur NAV (Net Asset Value ou Valeur nette d’actifs), mais aussi en raison des partenariats avec les acteurs du crédit privé, comme l’accord exclusif conclu entre Citigroup et Apollo Global Management en 2024, pour des prêts directs de 25 milliards de dollars, ou encore celui signé en 2023 entre Wells Fargo et Centerbridge.

Dans un rapport paru en mai, le Conseil de stabilité financière (CSF) alerte sur des risques systémiques croissants liés à l’opacité des données et l’augmentation des défauts de paiement des emprunteurs. « L’écosystème du crédit privé se caractérise par des interconnexions de plus en plus étroites entre les gestionnaires d’actifs, les banques, les assureurs et les sociétés de capital-investissement », souligne John Schindler, secrétaire général du CSF. Selon le rapport, il y a plus de 220 milliards de dollars de lignes de crédit auprès des banques et ces montants pourraient être deux fois plus élevés. « Bien que cela ne représente qu’une part relativement faible du capital CET1 total des banques, d’autres liens pourraient accroître les risques, comme le financement de portefeuilles de fonds plus risqués, l’octroi par les banques de lignes de crédit renouvelables à des entreprises qui empruntent parallèlement auprès de fonds de crédit privés, ainsi que la généralisation des partenariats entre banques et gestionnaires d’actifs axés sur le crédit privé », note le rapport.

Il est clair que cette interconnexion fait peser des risques sur le secteur bancaire. « L’interdépendance croissante entre les banques et les établissements non bancaires américains favorise la croissance du crédit lorsque les marchés sont calmes, mais en cas de ralentissement économique, elle peut entraîner une propagation du risque de crédit », prévient Julie Solar.

Pas de risque immédiat

Toutefois, les risques pour la stabilité financière sont limités. Le marché du crédit privé, qui pèse 1 700 milliards de dollars, reste de taille modeste face aux 13 000 milliards de dollars de la dette hypothécaire ou aux plus de 51 000 milliards de dollars du marché obligataire.

Mais surtout les banques sont protégées par leur position dans la structure du capital. Selon Jeffrey Hooke, professeur de finance à John Hopkins, elles sont au sommet de la hiérarchie du capital et accordent des prêts sous forme de créances garanties de premier rang, avec des taux d’avance prudents. « Il faudrait que les pertes sur le crédit aux entreprises soient très importantes pour qu’on ait ne serait-ce que l’impression que les banques vont en pâtir », confirme Jamie Dimon.

Par ailleurs, Julie Solar note que lorsque les banques ont subi des pertes importantes, celles-ci étaient en fait liées à des fraudes, comme lors de la faillite de l’équipementier automobile First Brands, avec près de 10 milliards de dollars de dettes. La banque Jefferies avait alors révélé une exposition de 715 millions de dollars, tandis qu’UBS était exposée à hauteur de plus de 500 millions de dollars.

Une protection qui ne les empêche pas d’ailleurs de prendre des mesures supplémentaires. Face aux incertitudes sur les valorisations, les banques américaines ont augmenté le coût d’emprunt de certains prêts. Début mars, JPMorgan a déprécié la valeur des collatéraux garantissant des prêts au crédit privé. En mai, la banque a réduit la ligne de crédit du fonds FS KKR Capital de 648 millions de dollars, soit 14 %, tout en augmentant les coûts d’emprunt. Le fonds a enregistré 560 millions de dollars de pertes depuis le début de l’année, obligeant KKR à injecter 300 millions de dollars.

Les autorités se veulent rassurantes. Ainsi, dans son rapport sur la stabilité financière, la Réserve Fédérale estime que « les risques liés au crédit privé semblent limités et maîtrisables ». Pour Paul Atkins, à la tête de la SEC (Securities and Exchange Commission), à condition que les banques ne prennent pas trop de risques dans ce domaine, le crédit privé ne constitue pas un risque systémique... du moins pour l’instant.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº917
L’exposition des grandes banques au crédit privé reste sous-estimée
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Les grands fonds de dette privée face à une vague massive de retraits
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