La concurrence des places financières européennes s’exacerbe depuis le Brexit, spécialement entre Paris et Londres, mais également au sein de l’UE à 27, par exemple avec Amsterdam. La guerre des SPAC, que chacune de ces places essaie d’attirer pour augmenter les introductions en bourse et animer le marché, en est la pointe émergée. Pour cela, chacune joue de ses avantages, en particulier Londres, qui n’est plus soumise aux contraintes réglementaires européennes. Ainsi, cette dernière a-t-elle récemment permis la création d’actions à droits de vote multiples dans les sociétés cotées, en particulier pour attirer les fondateurs de start-up de la nouvelle « nouvelle économie » (du numérique, ces cryptos, des NFT, etc.) et de SPACS. Aussi, la Place de Paris réfléchit-elle à également libéraliser ses règles et à rompre avec le dogme « une action, une voix » bien au-delà des quelques exceptions très encadrées que l’on connaît actuellement. En s’en tenant à l’essentiel, leurs promoteurs y voient une incitation à l’entrepreneuriat, en favorisant les fondateurs courageux et imaginatifs, une protection des grandes entreprises familiales, souvent plus performantes économiquement et socialement sur le long terme, aussi une préservation des fleurons français contre les intérêts financiers étrangers. Mais d’autres appellent à la prudence, en particulier des institutions de défense des actionnaires minoritaires (Deminor, Droit de vote multiple, ce que l’on n’a pas encore expliqué aux actionnaires) et des institutions représentatives d’investisseurs (AFG, Recommandations sur le gouvernement d’entreprise, janvier 2020) ; ils défendent la démocratie actionnariale et la bonne gouvernance qui suppose un contrepoids efficace au risque de toute puissance des directions générales, dénoncent le risque de moindre attractivité pour les investisseurs, qui ne pourraient pas influencer les directions, le risque d’enracinement abusif de certains dirigeants, enfin celui d’une trop grande protection contre les offres publiques.
Le débat n’est pas nouveau. Il a déjà été très vif au début du vingtième siècle où les droits de vote multiples avaient été autorisés en deux temps, en 1903 et 1913. De nombreux abus avaient en effet été dénoncés dans les années vingt et fait l’objet de violentes campagnes de presse dénonçant la concentration du pouvoir économique, l’écrasement de la masse des actionnaires et la création de féodalités financières. Tout cela avait débouché sur une interdiction pure et simple en 1933, la crise de 1929 ayant mis en lumière, même en Europe, la pesanteur des oligarchies économiques et financières.
Certes, nous ne sommes plus à la même époque, encore que des craintes de krach financier outre-Atlantique commencent à sourdre, de même que des risques géopolitiques dans une Europe qui va de l’Atlantique à l’Oural, mais si l’histoire ne préjuge pas de l’avenir, elle offre néanmoins des enseignements utiles, même si, dans la finance, mais pas seulement, les leçons du passé sont de peu d’effet à long terme, selon John Kenneth Galbraith (Brève histoire de l’euphorie financière, Seuil, 1992). n