Le bitcoin est aussi un moyen de paiement utilisé pour le commerce de produits et services illégaux. Ses avantages sont en certains points similaires à ceux de l’argent en espèces : l’
1. DE SR1 À SR2 : UN CRYPTO-MARCHÉ PEUT EN CACHER UN AUTRE
SR représente, selon certaines estimations, près de 10 % des transactions liées au
L’apparition de SR2 est un pied de nez à la justice américaine. La tonalité donnée à ce projet par ses protagonistes est celle d’une lutte pour l’existence « contre- économie » chère aux libertariens (Konkin, 1980), dont SR serait l’incarnation. SR2 dit vouloir se montrer à la hauteur de la confiance que lui accordent ses utilisateurs. En remboursant les utilisateurs suite à l’attaque informatique, les administrateurs de la plateforme montrent leur détermination à traduire leurs paroles en actes. La plateforme offre ainsi un gage de la crédibilité de son discours.
SR2 doit arbitrer entre les exigences des utilisateurs et les impératifs de sécurité pour la plateforme et veiller à maintenir un rapport de force équilibré entre offre et demande. La tension autour du système Escrow est emblématique de ce difficile équilibre. Autrefois, en faveur des acheteurs, la fonctionnalité intégrée au système de paiement sur la plateforme leur permettait de relâcher le paiement au vendeur une fois le produit reçu et confirmé conforme. Aujourd’hui supprimée pour des raisons de sécurité liées à l’attaque informatique de février 2014, son retour fait débat au sein de la communauté et s’exprime dans les forums. D’un côté, les vendeurs sont favorables à sa disparition, car être payé avant la confirmation de la réception des marchandises ou services par les acheteurs les assure contre des délais de paiement jugés trop long ou le risque de mauvaise foi des acheteurs (qui pouvaient prétendre n’avoir rien reçu et exiger un remboursement partiel ou une nouvelle livraison). D’un autre côté, les acheteurs se sentent désormais démunis face aux vendeurs en cas de non-livraison ou de tromperie sur la
En raison de la méfiance qui préside à l’engagement de transactions sur un marché noir, des gages de crédibilité, notamment dans les développements de la sécurité de la plateforme, doivent être régulièrement apportés par les administrateurs de la plateforme. Dans le cas contraire, la confiance des utilisateurs s’étiole et ils peuvent être tentés de migrer vers d’autres plates-formes. Exerçant une activité criminelle relative au commerce de produits stupéfiants, la plateforme est constamment menacée par plusieurs adversaires : l’État, les individus et groupes criminels rivaux, qui peuvent l’attaquer à tout moment. Il s’agit donc d’une course contre-la-montre pour adapter l’interface et les fonctionnalités aux besoins des acheteurs et des vendeurs, ainsi qu’arbitrer sur la priorité de ces développements. SR est passé d’une situation quasi monopolistique à un marché fragmenté. Plus le marché est fragmenté, plus les risques de conduites opportunistes des vendeurs comme des acheteurs sont grands, en particulier pour les acheteurs ponctuels non connus des vendeurs. Les utilisateurs agissent en fonction du niveau de risque perçu à échanger sur une plateforme et se protègent de façon similaire.
2. SR : UN MARCHÉ ILLÉGAL FONDÉ SUR LA CONFIANCE INTERPERSONNELLE
Le partage d’expériences entre utilisateurs par le biais du forum rend visible des échanges à caractère semi-public qui peuvent servir à équiper les choix informés des acheteurs ou vendeurs, à créer de la
Le système de notes et avis sur les transactions et les vendeurs, ainsi que la participation aux forums, l’investissement dans des tâches collectives pour la communauté, concourent à établir et maintenir (ou non) la réputation d’un utilisateur. Un élément à prendre en compte en analysant ce qu’est ce marché anonyme est le forum où ses utilisateurs échangent par le biais de pseudonymes, attachés à une réputation et à un profil sur le site. L’information autour des produits (notes, avis de consommateurs, échanges d’opinions, d’informations en tout genre ou concernant la sécurité de la plateforme par exemple) contribue à créer la confiance entre les utilisateurs, nécessaire aux transactions effectuées sur la plateforme (Gensollen, 1999). Sur un marché illégal, l’appariement entre l’offre et la demande repose sur un niveau de risque plus élevé. Un minimum de confiance est nécessaire à la réalisation des transactions et de l’échange qui n’implique pas la rencontre physique. La confiance entre les parties s’établit par un système de notes et d’avis qui peuvent faire l’objet de manipulations (comme dans l’internet « en clair », Beauvisage et al., 2014). Il s’agit ici d’économie informelle, l’opacité règne donc en maître sur l’identité des partenaires et pourtant, ils doivent créer et maintenir des liens de confiance dans le temps. Les vendeurs ont une réputation à construire ou à défendre. La plateforme doit réduire le risque de « passager clandestin » en appariant offre et demande grâce à un système de réputation (notes et avis sur les transactions, ainsi que commentaires sur les forums), tout en assurant la confidentialité des transactions, la protection des fonds et de l’identité des acheteurs et des vendeurs. La confiance des utilisateurs est ainsi l’actif essentiel de ces platesformes. Cette dernière est objectivée par l’historique des évaluations sur les transactions et les vendeurs, dont le nombre et la qualité continue témoignent de la fiabilité. Ainsi équipés, les acheteurs peuvent réaliser des choix informés et se prémunir, dans une certaine mesure, contre le risque d’aléa moral.
3. CRYPTO-ANARCHISME
SR s’appuie explicitement sur une utopie libéralelibertaire portée par ses fondateurs qui associent un geste politique libertarien au commerce de produits et services illicites en ligne. Pour la plateforme, il s’agit de protéger la communauté des poursuites judiciaires, des cyber-attaques, des utilisateurs-fraudeurs et des autres menaces. Cependant, la sécurité des utilisateurs ne peut leur être garantie que par le cryptage de leur communication, des mesures individuelles qu’ils ne peuvent prendre qu’eux-mêmes pour protéger leur identité réelle. Certes, sur les forums de SR, on peut lire de multiples recommandations et avertissements de sécurité visant à inciter les utilisateurs à pratiquer le chiffrement asymétrique des messages échangés lors des transactions, mais est-ce suffisant ? La majeure partie des acheteurs semble ne pas être inquiétée par le risque collectif qu’ils font subir à la plateforme et aux vendeurs en ne cryptant pas leurs communications par l’usage du chiffrement
CONCLUSION
Au terme de cet éclairage, trois choses méritent d’être soulignées : la relative résilience de la plateforme SR (toujours active), la capacité à créer de la confiance sur un marché anonyme grâce à un système de notes et avis (comme dans le Web « en clair »), mais également la fragilité d’un tel système en cas de disparition de la plateforme (les risques d’usurpation de l’identité d’un vendeur par un autre vendeur ou les autorités ne sont pas nuls) ; enfin, la revendication d’une utopie politique comme ciment de la confiance de la communauté d’utilisateurs par les administrateurs de la plateforme (remboursement des fonds détournés). Ainsi, au-delà des échanges de marchandises et de services, nous avons pointé la dimension sociale des échanges commerciaux qui s’effectuent sur la plateforme.
Laboratoire d’expérimentation d’une économie informelle en ligne, SR a montré qu’une combinaison de techniques de cryptographies – Tor pour la navigation, PGP pour les messages et bitcoin pour le moyen de paiement – permettait un relatif anonymat et rendait les échanges possibles, même en dehors d’un cadre légal, et ce, à un niveau international. Alors même que le Web « en clair » faisait l’objet de scandales concernant la surveillance généralisée des usages du grand public, suite aux révélations d’Edward Snowden, qui ont mis au jour la circulation des données des utilisateurs et leur vulnérabilité à la surveillance commerciale et étatique, la petite communauté d’utilisateurs de SR a fait la démonstration d’une capacité d’échange de ressources informationnelles et de substances contrôlées de façon relativement autonome par rapport à cette surveillance. La couverture médiatique de l’arrestation de Ross Ulbricht a contribué à populariser cette Place de marché, mais aussi plus largement, les technologies utilisées pour anonymiser sa navigation Internet. Cette préoccupation dépasse désormais le simple cadre des dissidents politiques et des journalistes pour devenir, dans une certaine mesure, plus générale. Cependant, la capacité à se protéger des utilisateurs du Web invisible demeure liée à la plus ou moins grande facilité d’accès à ces technologies et des compétences requises pour les utiliser, qui sont elles-mêmes inégalement distribuées dans la population. La couverture médiatique de l’affaire SR a donc concouru à une forme d’éducation à la traçabilité et à la sécurité informatique en ligne concernant le cryptage informatique. L’élargissement du public de la plateforme dû à l’attention médiatique qu’elle a suscité se révèle finalement contre-productif pour faire cesser ses activités criminelles, de la même manière que l’arsenal juridique déployé contre le piratage de musique en ligne n’a pas contribué à faire disparaître ces pratiques dans la population. SR est une initiative politique et idéologique, ce qui pourrait rendre potentiellement plus dangereuse la persévérance de ses utilisateurs, familiarisés à ce marché libre bien qu’illégal et déterminés à persévérer dans ce type d’échanges sur des marchés anonymes. Le marché comporte aujourd’hui plusieurs acteurs en situation de concurrence, les utilisateurs voguant au gré des opportunités de migration et des garanties de sécurité offertes par ces platesformes. Mais nulle part ailleurs que sur SR, le discours idéologique en faveur du libertarisme n’a été plus fort, ainsi que les appels à la communauté à soutenir « le combat », « les efforts entrepris », « la lutte ». La mesure dans laquelle les utilisateurs adhérent à cette idéologie, qui rejoint leurs intérêts personnels, reste cependant à évaluer.
Références
■Aldrige J. & D. Decary-Hetu (2014), Not an ‘eBay for Drugs’: The Cryptomarket « Silk Road » as a Paradigm Shifting Criminal Innovation, 29 p.
■Beauvisage T., J.-S. Beuscart, V. Cardon, K. Mellet & M. Trespeuch (2014), « Notes et avis de consommateurs sur le Web. Les marchés à l’épreuve de l’évaluation profane », Réseaux, pp. 131-161.
■Biryukov A., I. Pustogarov & R.-P. Weinmann (2013), Trawling for Tor Hidden Services: Detection, Measurement, Deanonymization, IEEE Symposium on Security and Privacy, pp. 80-94
■Christin N. (2013), « Traveling the Silk Road : A Measurement Analysis of a Large Anonymous Online Marketplace », International World Wide Web Conference Committee (IW3C2), WWW2013, May 13-17, 2013, Rio de Janeiro, Brazil.
■Gensollen M. (1999), « La création de valeur sur Internet », Réseaux, 17 (97), 15-76.
■ Le Crosnier H. (2012), Les Utopies numériques.
■Konkin III S.E. (1980), New Liberarian Manifesto.
Liens
■ Le Monde.fr, « Le site illégal Silk Road recréé un mois après sa fermeture par le FBI », le 7 novembre 2013 : http://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/11/07/le-site-illegal-silk-road-recree-un-mois-apres-sa-fermeture-par-le-fbi_3510291_651865.html
■Ross Ulbricht, The Criminal Complaint: https://www.cs.columbia.edu/~smb/UlbrichtCriminalComplaint.pdf.
■Rapport n° 767 rectifi é, enregistré à la présidence du Sénat le 23 juillet 2014, 143 p., MM. Philippe Marini et François Marc : http://www.senat.fr/rap/r13-76/r13-7671.pdf