Le bitcoin constitue-t-il, au vu des évolutions récentes de son prix (voir Graphique 1), une bulle spéculative ? Pour l’affirmer, encore faudrait-il pouvoir définir et identifier une bulle. Or, s’il nous paraît toujours aisé d’en reconnaître ex post la
| Tableau 1 : Informations publiques liées au bitcoin entre octobre 2013 et février 2014 |
| ■ Fermeture par le FBI, le 2 octobre 2013, du marché anonyme à paiement en bitcoins Silk Road (suspecté de faciliter le trafic de drogue). |
| ■ Annonce le 6 octobre 2013 par Baidu, un important service de vente en ligne chinois, de la possibilité de payer en bitcoins. |
| ■ Auditions concernant le bitcoin les 17 et 18 novembre 2013 au Congrès américain. |
| ■ Pic du cours le 4 décembre 2013. |
| ■Non-reconnaissance par le gouvernement chinois, le 7 décembre 2013, du bitcoin comme monnaie. |
| ■ Interdiction pour les institutions fi nancières chinoises d’en réaliser des transactions et, par conséquent, interruption du paiement en bitcoins sur Baidu. |
| ■ Corollaire : BTC China, la plus importante plate-forme d’échange de bitcoins, ne peut plus accepter de monnaie chinoise à partir du 18 décembre 2013. |
| ■ Annonces les 6 et 9 janvier 2014 par Overstock.com et Zynga (site de vente en ligne et site de jeux en ligne) de la possibilité de payer en bitcoins. |
| ■ Fermeture à la suite d’un piratage informatique de Mt. Gox, une importante plate-forme de transaction de bitcoins, le 7 février 2014. |
Un éclairage théorique sur les bulles
D’abord, rejeter en bloc l’argument de Friedman expliquerait la bulle : sans investisseurs sophistiqués, il n’y a pas de raison que le cours soit corrigé s’il devient irréaliste. La finance comportementale analyse les biais qui conduiraient les investisseurs à se comporter de façon irrationnelle, et à commettre des erreurs systématiques. Néanmoins, il semble aventureux d’avancer une absence complète d’arbitrageurs. Hypothèse qui conduirait notamment à une critique méthodologique puisque l’on pourrait justifier par ce biais n’importe quelle situation, même la plus irréaliste. Or, il nous faut un cadre de référence. La théorie des bulles spéculatives s’est donc évertuée, partant d’un cadre où tous les agents sont sophistiqués et évoluent dans un environnement sans friction, à introduire quelques imperfections provoquant des déséquilibres de grande ampleur.
Dans les premiers modèles de marché financier en asymétrie d’
Mais ces modèles se heurtent au paradoxe de Grossman et Stiglitz (1980) : personne ne produirait d’information si elle n’était pas source de profit. Or, les acteurs des marchés investissent des sommes importantes pour en récolter. Ces auteurs introduisent alors des « noises traders » soumettant des ordres aléatoires, pour des raisons exogènes, qui brouillent ou masquent les ordres des informés. Dans notre exemple, en ajoutant la présence de tels agents, le second investisseur ne saurait pas si la proposition du premier provient d’un informé ou est motivée par une autre raison. Une vaste recherche en microstructure de marché s’est développée sur cette hypothèse. Mais si l’échange sur la base d’asymétrie d’information (la spéculation) apparaît alors, il n’y a guère de bulle. En effet un investisseur qui observerait un prix significativement incohérent d’après son information le corrigerait en achetant le titre (si sous-évalué) ou en le vendant à découvert (si bulle). Le prix ne peut donc s’éloigner que marginalement, du fait des noise traders, de la valeur fondamentale du titre eu égard à l’ensemble des informations dispersées : le prix est « bruité » autour de son niveau d’efficience informationnelle. Il peut être marginalement incohérent, les ordres des noises traders pour des motifs idiosyncratiques pouvant le perturber. Mais, s’il est clairement incohérent du point de vue des informés, ils le corrigeront.
Une bulle peut néanmoins se former, dans ce cadre, en présence de certaines frictions (Brunnermeier et Oemkhe (2013) pour une présentation exhaustive).
Une première friction est introduite avec un horizon temporel infini (titre à coupon perpétuel par exemple). Une bulle peut alors se former même en l’absence d’asymétrie d’information : l’agent i accepte d’acheter le titre en t à un prix qu’il sait supérieur à sa valeur, en sachant pouvoir le revendre à l’agent j en t+1 à un prix encore supérieur, j acceptant puisqu’il pourra le revendre encore plus cher, etc. Une situation mathématiquement possible mais irréaliste, la bulle atteignant à la limite une taille infinie (Blanchard et Watson (1982)). Certains actifs comme l’immobilier des grandes villes pourraient néanmoins être une approximation d’un tel phénomène par ailleurs utile, car permettant un transfert de richesse intergénérationnel (Tirole (1985)). Le bitcoin étant aussi souvent considéré comme une monnaie, notons que cette dernière est expliquée dans ce cadre : ne valant rien intrinsèquement, on lui accorde valeur car elle sera toujours acceptée à une date future à une valeur positive.
Sous horizon temporel fini, des a priori hétérogènes (note 4) peuvent aussi provoquer une bulle (Harrison et Kreps (1978), Biais et Bossaerts (1998)). Tout comme une capacité limitée à anticiper les anticipations des autres – c’est-à-dire à formuler des croyances d’ordre
Dans un cadre conventionnel, des limites aux arbitrages peuvent être le terreau d’une bulle (Shleifer et Vishny (1997)). Notons d’abord le risque de court-terme (De Long et al. (1990)). Supposons des investisseurs réalisant l’incohérence d’un prix tout en sachant qu’ils ne pourront détenir le titre assez longtemps pour l’arbitrer (détention jusqu’à liquidation). Ils s’exposent alors, en corrigeant la bulle, au risque de devoir déboucler avant-terme leur position à un prix différent de la valeur fondamentale visée, du fait de la présence de noise traders, le prix étant bruité en leur présence. Ils n’arbitreront donc le titre qu’avec réserve, laissant son cours éloigné de celui qui s’établirait en l’absence de ce risque. Allen et al. (2006) montrent aussi que ces arbitrageurs accorderont un poids démesuré aux informations publiques au détriment de leurs informations privées, les premières leur permettant de mieux prévoir le prix futur auquel ils risquent d’avoir à déboucler leur position : sorte de bulle en faveur des informations médiatisées. Allen et Gorton (1993) montrent que des investisseurs délégués peuvent provoquer une bulle (exemple des gérants de fonds). Tout d’abord, s’ils ne peuvent vendre à découvert, ils devraient se tenir éloigné d’un marché surcoté. Mais leurs clients pourraient interpréter cela comme une incompétence à identifier des opportunités d’investissement. Ils préféreront donc acquérir un actif à un prix pourtant injustifié. Deuxièmement, leur responsabilité limitée peut les conduire à accepter des paris défavorables. Troisièmement, ils peuvent « tenter le tout pour le tout » si leur position est déjà compromise par des échecs passés, et ainsi prendre des décisions fortement risquées mais très payantes en cas de succès (parier sur une bulle). L’investissement par endettement soulève les mêmes problèmes, la responsabilité d’un emprunteur étant limitée à son collatéral (Allen et Gale (2000)).
L’incapacité à vendre à découvert peut aussi sévèrement limiter l’arbitrage d’une bulle en provoquant des problèmes de coordination. Abreu et Brunnermeier (2003) montrent que des agents sophistiqués peuvent « surfer » la bulle plutôt que l’arbitrer. Chacun découvre à une date aléatoire que le prix d’un actif est surcoté. Un agent le découvrant ne sait donc pas s’il est parmi les premiers ou derniers dans ce cas, mais sait que tous finiront par le découvrir et peut inférer « sa position ». S’il pouvait vendre à découvert sans limite, il prendrait immédiatement une importante position courte : ce qui révélerait au marché l’incohérence du cours qui serait alors rapidement corrigé, lui offrant un profit. En cas de limite sur les ventes à découvert, l’arbitrageur peut préférer acheter le titre dans l’espoir de le revendre encore plus cher, cela avant que suffisamment d’autres investisseurs n’aient pris conscience de l’exubérance du cours. Les arbitrageurs s’engagent en fait consciemment dans une pyramide de Ponzi très risquée mais potentiellement très payante. Excepté pour ceux qui ne revendent « pas à temps », c’est-à-dire avant que les premiers investisseurs à avoir découvert la bulle ne réalisent qu’ils sont devenus suffisamment nombreux pour l’arbitrer, retournant alors leur position en revendant au plus haut et en passant brusquement en position courte, provoquant alors le krach.
En conclusion, ces imperfections permettent la formation d’une bulle en transformant un jeu à somme nul résolu à rebours par des agents aux capacités cognitives parfaites (premiers modèles), en un jeu à somme positive pour les arbitrageurs, et/ou impossible à résoudre à rebours, et/ou où l’intérêt à corriger la bulle est contraint. Une bulle est donc théoriquement possible dès lors que l’on s’éloigne marginalement des hypothèses de « marché parfait », même en présence d’arbitrageurs à la Friedman.
Les caractéristiques (a priori) du bitcoin comme actif financier
Une inspection des caractéristiques du bitcoin nous permet, alors, de mieux comprendre son cours. D’abord, les demandes en bitcoins semblent très variées : pour motif de transaction, de réserve de valeur voire, pour les paris que sa volatilité offre ou même des objectifs illégaux. Il semble alors évident que les agents lui accordent des valeurs très différentes selon son usage, et ce indépendamment de leurs informations privées. Une dispersion des opinions symptomatique de la difficulté à définir le bitcoin : monnaie, technologie de paiement, réserve de valeur voire zone financière de non droit à exploiter ? Son aspect monnaie (horizon temporel infini, pas d’actif tangible sous-jacent, stock fixé) lui limite notamment l’attribution d’une valeur fondamentale, au contraire d’un actif qui serait évalué d’après sa valeur intrinsèque. En outre, son absence de cours légal limite la visibilité sur son emploi à long-terme, et peut donc expliquer que la moindre incertitude perturbe fortement son taux de change en monnaies centrales. On ferait donc face à un actif hybride, ni monnaie régalienne ni actif financier pur, pour lequel les agents partageraient des a priori hétérogènes vu ses divers emplois. Actif présentant alors une forte volatilité, de nombreuses interrogations, et ainsi une médiatisation attirant des agents à la recherche de paris risqués. Ajoutons à cela une incertitude juridique et des risques sur ses plateformes d’échange (voir Tableau 1), et l’on peut alors imaginer que, dans une perspective théorique, le marché du bitcoin cumule de nombreuses limites aux arbitrages qui l’éloignent radicalement du cadre parfait sur lequel prévaudrait l’efficience informationnelle. Ce marché présente donc certainement des caractéristiques propices au développement de bulles financières qui, comme nous l’avons vu, se forment dès lors que l’on s’éloigne d’un cadre idéal mais très restrictif.
Et après ?
Si nous avons insisté sur son aspect actif financier – i.e. réserve de
Références
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■Franklin Allen, Stephen Morris & Andrew Postlewaite (1993), Finite Bubbles with Short Sales Constraints and Asymmetric Information, Journal of Economic Theory, vol. 61, n° 2, pp. 206-229.
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■Stephen Morris, Andrew Postlewaite & Huyn Song Shin (1995), Depth of Knowledge and the Effect of Higher Order Uncertainty, Economic Theory, vol. 6, pp. 453-467.
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■Jean Tirole (1982), On the Possibility of Speculation under Rational Expectations, Econometrica, vol. 50, n° 5, pp. 1163-1181.
■Jean Tirole (1985), Asset Bubbles and Overlapping Generations, Econometrica, vol. 53, n° 6, pp. 1499-1528.