L’actualité ESG ne manque pas en ce début d’été. Nous aurions pu faire un bilan des dernières propositions des régulateurs, qui ont afflué depuis le début du mois de juin : la révision des ESRS (rapport d’étape de l’EFRAG publié le 20 juin 2025 présentant les orientations majeures de simplification des normes ESRS), la publication de l’ESMA1 visant à apporter des clarifications sur le reporting de durabilité, dans un contexte de juxtaposition des textes : première application des ESRS ; transposition de la CSRD ; discussions en cours sur le paquet législatif Omnibus ; publication par la BCE d’un nouvel indicateur d’exposition à la perte de nature, mesurant l’exposition des portefeuilles de titres d’entreprises à des secteurs présentant des dépendances importantes à l’égard de la nature ou ayant des effets significatifs sur celle-ci2. Pourtant, c’est une autre actualité qui aura retenu notre attention et qui nous paraît plus adaptée à la période estivale : la conférence des océans et l’avènement d’une « économie bleue ».
Du vert au bleu. « Si l’économie bleue mondiale était une économie nationale, elle occuperait la septième place dans le monde par ordre d’importance et l’océan, en tant qu’entité économique, serait membre du G7 »3. Tout est dit dans cette communication de la Commission européenne, largement méconnue du grand public, qui ajoute une nouvelle couleur au Pacte vert pour l’Europe4. Ce dernier appelle à transformer notre économie en une économie moderne, efficace dans l’utilisation des ressources, compétitive et soucieuse du capital naturel de l’Union. L’économie bleue jouera un rôle majeur dans la réalisation de ces objectifs, notamment en atteignant la neutralité climatique d’ici 2050 et en réduisant les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 55 % d’ici 2030. Tour d’horizon des propositions au cœur de cette économie bleue, à la faveur d’un regain d’intérêt dans l’actualité politique et médiatique.
Un sujet d’actualité. « Les abysses ne sont pas à vendre... ». Cette déclaration du chef de l’État français en ouverture du sommet de Nice pour les océans traduit toute l’ambiguïté des enjeux qui se dégagent de ce nouvel horizon en matière de protection de l’environnement. Si les abysses ne sont pas à vendre, le financement y est pourtant crucial, comme partout, mais peut-être ici plus encore qu’ailleurs. C’est bien là le message qu’il fallait retenir de cette conférence internationale des Nations unies sur l’Océan (UNOC3) qui s’est tenue du 9 au 13 juin 2025, dix ans après la COP21 et l’Accord de Paris.
La gouvernance financière. La gouvernance des océans occupe une place singulière en matière de protection environnementale : les fonctions écologiques de l’océan sont évidentes, tant ces quelques 70 % de la surface de la planète sont régulateurs des grands équilibres environnementaux, pourvoyeurs de riches ressources et de biodiversité, puits de carbone, etc5. Cette richesse en termes de biodiversité peine pourtant à trouver son pendant en matière de financement : l’objectif de développement durable (ODD) n° 14, seul des 17 ODD à être entièrement consacré à l’Océan, reste à ce jour l’un des moins financés et des moins avancés. L’UNOC3 entend changer la donne, en réunissant l’ensemble des États membres des Nations unies, les agences spécialisées, la société civile, le secteur privé et les donateurs internationaux. La gouvernance financière des océans démarre sa mue pour bâtir une nouvelle « économie bleue ».
Les données de l’économie bleue. Le financement de cette économie bleue doit prendre plusieurs formes. Dans son allocution d’ouverture du sommet de Nice, le président Macron a insisté sur la nécessité de s’appuyer sur la science pour protéger et restaurer les écosystèmes marins. C’est une dénonciation, à peine voilée, des récentes décisions du président Donald Trump qui viennent saper les budgets fédéraux des principales agences environnementales américaines6. Le premier financement pour assurer la sauvegarde des océans est donc celui de la recherche fondamentale, qui suppose un soutien réel aux programmes scientifiques ; à cet égard, si les États-Unis sont l’objet de critiques entièrement justifiées (voir notamment le mouvement « Stand up for Science »7), la situation de la recherche en Europe, notamment dans les universités françaises, mériterait également un sérieux réexamen. Le financement de la recherche est indispensable pour assurer la disponibilité de données océaniques fiables, harmonisées et de haute qualité, qui est la condition préalable d’une transformation durable de l’économie bleue8. Une meilleure connaissance des océans ainsi que le libre accès aux données permettront la mise en place de nouveaux indicateurs, dont nous savons qu’ils sont la clef pour orienter et capter les flux financiers des investisseurs. Ces données pourront nourrir une nouvelle méthodologie, annoncée par la Commission européenne, qui intégrera le concept de « capital naturel » dans les décisions économiques9. Cette démarche implique d’évaluer et de quantifier à la fois la valeur économique des services écosystémiques marins et les coûts et avantages socio-économiques liés au maintien du milieu marin en bonne santé.
Financer l’économie bleue. Le financement de cette nouvelle économie bleue entend remédier au paradoxe suivant : les océans sont au cœur d’une économie qui génère des excédents importants, sans que ses bénéficiaires ne contribuent à son entretien et à sauvegarde. Les données publiées par l’UNOC3 sont édifiantes : les activités économiques directement liées à l’Océan apportent chaque année à l’économie mondiale une valeur ajoutée de 1 500 milliards de dollars. Les ressources et services fournis par les récifs coralliens chaque année sont estimés à 375 milliards de dollars10. Il s’agit donc de mobiliser des financements à hauteur de la richesse produite, en sollicitant par priorité des financements privés, tirés des industries qui utilisent l’océan (transport maritime, câbles sous-marins, etc.), mais aussi des financements publics et des financements mixtes.
La situation particulière des banques françaises. Le savoir-faire français en matière de services financiers pour le shipping est internationalement reconnu. Sur un portefeuille mondial de financement du shipping d’environ 400 milliards d’euros, les banques françaises (BNP Paribas, Cacib, Société Générale et CIC) détiennent dans leur bilan 10 % de ce portefeuille, ce qui leur confère une position de leaders européens sur ce marché qui est en plein bouleversement. En effet, le secteur du shipping devra faire face, au cours des prochaines années, à un fort besoin d’investissement pour renouveler ou rénover des flottes de navires.
Financements privés. La Commission européenne, la Banque européenne d’investissement et le WWF ont défini, en coopération avec les institutions financières privées et publiques, un ensemble de principes et de normes de durabilité spécifiques aux océans. À ce jour, plus de cinquante institutions financières ont adhéré à l’initiative volontaire de financement de l’économie bleue durable (Sustainable Blue Finance, Mobilising Capital for a Sustainable Ocean)11. L’UNOC3 a accéléré ce mouvement, en proposant le Protocole d’Investissement pour l’Océan12. S’appuyant sur les Principes de finance pour une économie bleue durable13, le Protocole formalise un guide à destination des institutions financières, des décideurs politiques et des leaders industriels, pour aligner leurs activités et faire avancer l’ODD 14. Pour le secteur financier, il offre une voie pratique pour diriger et soutenir la transformation des industries liées à l’océan. Les institutions financières peuvent utiliser ce guide pour la prise de décision au niveau sectoriel, par exemple, pour la gestion des risques ESG et la fixation d’indicateurs clés de performance matériels pour les transactions liées à l’économie océanique.
Le marché du capital-risque a été identifié, avant l’UNOC3, comme le meilleur levier pour générer de nouvelles filières industrielles. Depuis quelques années, des fonds de type cleantech ont déjà contribué au financement de start-up de l’économie bleue sans en faire une thématique spécifique14. Afin de développer cette tendance, le guide pratique « Bonds to Finance the Sustainable Blue Economy » reflète les critères d’éligibilité et les indicateurs pour les émissions obligataires (obligations bleues) selon les principes des obligations vertes15. De même, l’initiative Climate Bonds offre des critères sectoriels liés au climat pour les émissions d’obligations climatiques dans certains secteurs de l’économie bleue, y compris les énergies renouvelables marines et le transport maritime.