La « stratégie en matière de finance numérique pour l’UE »2 publiée par la Commission en 2020 a engendré des initiatives « sectorielles », visant directement le secteur bancaire et financier. D’autres mesures, dites « horizontales », sont applicables à tous les secteurs d’activité, y compris le secteur bancaire et financier. La majorité des propositions horizontales évoquées dans la suite de cet article découle de la stratégie « façonner l’avenir numérique de l’Europe »3 publiée par la Commission en 2020, combinée avec la publication concomitante du livre blanc « intelligence artificielle, une approche européenne axée sur l’excellence et la confiance »4 et de la « stratégie européenne pour les données »5. Certaines branches du numérique sont alors traitées par plusieurs réglementations distinctes. Cet article se structure ainsi en quatre thématiques respectivement couvertes par plusieurs textes horizontaux et/ou sectoriels.
Cybersécurité
Le même jour que la stratégie finance numérique précitée a été proposé le règlement DORA (Digital Operational Resilience Act – règlement sur la résilience opérationnelle numérique du secteur financier)6. Adopté en 2022, le texte se saisit du risque cyber que représentent les nombreux prestataires tiers de services de technologies de l’information et de la communication (TIC) sur lesquels le secteur bancaire et financier se repose. DORA impose un cadre de gestion des risques liés à ces TIC et des obligations pour ceux représentant un risque critique. Applicable dès janvier 2025, DORA est une lex specialis de la directive NIS 2 (Network and Information Systems Directive – directive concernant des mesures destinées à assurer un niveau élevé commun de cybersécurité dans l’ensemble de l’Union)7 adoptée le même jour. Les mesures issues de NIS 2 ou d’autres récents textes de l’UE en matière de cybersécurité, mais non couvertes par DORA seront toutefois applicables au secteur bancaire et financier.
Blockchain8
Le même jour que DORA ont été proposés deux autres textes que sont le règlement régime pilote DLT (Distributed Ledger Technology – règlement sur un régime pilote pour les infrastructures de marché reposant sur la technologie des registres distribués)9 adopté en 2022 et le règlement MiCA (Markets in Crypto-Assets – règlement sur les marchés de crypto-actifs)10 adopté en 2023. Le régime pilote fixe les conditions d’exploitation et de surveillance des infrastructures de marché DLT pour la négociation d’instruments financiers traditionnels, alors considérés comme « tokenisés ». Ce cadre expérimental de trois ans renouvelables une fois est applicable depuis mars 202311. Le règlement MiCA concerne les crypto-actifs, s’appuyant également sur une DLT ou une technologie similaire, mais ne relevant pas des actifs financiers classiques. MiCA prévoit ainsi des règles encadrant les émetteurs et les prestataires liés à ces crypto-actifs, dont la majorité est applicable depuis décembre dernier12.
Un autre projet de l’UE est celui du projet d’un « euro numérique », qui pourrait également reposer sur une DLT. La proposition de règlement « établissant l’euro numérique »13 de juin 2023 envisage cet euro pour les échanges interbancaires mais également pour les personnes physiques et morales dans leurs dépenses quotidiennes. L’architecture de distribution ainsi que les usages exacts de cet euro numérique pourraient néanmoins évoluer pendant le processus de vote du texte.
Données
De nombreux textes ont été proposés en déclinaison des stratégies numérique de l’Europe et sur les données précitées. Le DGA (Data Governance Act – règlement sur la gouvernance des données)14 et le DMA (Digital Markets Act – règlement sur les marchés numériques)15 votés en 2022 ainsi que le Data Act (règlement sur les données)16 adopté en 2023 en sont des exemples. Ces textes d’application directe17 concernent des situations spécifiques de partage de données, dont certaines pourraient intéresser le secteur bancaire et financier, comme l’accès à certaines données : du secteur public18, produites par des objets connectés19 ou détenues par des contrôleurs d’accès20, mais également en matière de changement de services de traitement de données tel qu’un fournisseur de cloud21. Un autre texte horizontal trouve une application encore plus directe au secteur bancaire et financier. Le règlement eIDAS 2.0 (Electronic IDentification, Authentication, and trust Services – règlement concernant l’établissement du cadre européen relatif à une identité numérique)22 adopté en avril dernier, pose les bases d’un « portefeuille européen d’identité numérique », permettant aux citoyens de s’identifier à des services publics ou privés, et de partager les informations de leur choix à ces services. Les institutions bancaires et financières devront accepter ce portefeuille pour valider les opérations nécessitant une authentification forte du client (SCA) et pourront, si elles le souhaitent, l’intégrer à leur processus de vérification d’identité lors d’une entrée en relation à distance23. Il est prévu que chaque État membre mette en place ces portefeuilles pour 2026.
Trois éléments sectoriels, issus de la stratégie finance numérique précitée, traitent également de données. Le premier est le règlement ESAP (European Single Access Point – règlement établissant un point d’accès unique européen)24 adopté en 2023 afin de faciliter l’accessibilité en temps réel à toutes les informations publiées par les sociétés. Une plateforme centralisant l’accès à ces informations devrait être accessible au plus tard en juillet 2027. Le deuxième élément consiste en la publication en 2021 d’une autre stratégie, « en matière de données de surveillance dans les services financiers de l’UE »25, visant à moderniser la déclaration des informations prudentielles et le partage de ces dernières entre les autorités compétentes. Bien que listant de premiers éléments ayant été menés pour réaliser à bien cette stratégie, la Commission reconnaît dans un rapport d’avancement de 2024 qu’un « travail important reste encore à faire et [que] la mise en œuvre devrait prendre encore plusieurs années »26. Le troisième élément s’inscrit dans la continuité de la DSP2 (directive révisée sur les services de paiement)27 de 2015, imposant l’ open banking aux banques, soit le partage des données de paiement de leurs clients qui le souhaitent à des entités tierces. En 2023, la Commission a proposé de mettre la DSP2 à jour, en la remplaçant par une DSP328 et un RSP (règlement sur les services de paiement)29 qui ne modifieraient pas substantiellement le régime juridique du partage de données de paiement. La Commission a toutefois également proposé un règlement FIDA (Financial Data Access – règlement relatif à un cadre pour l’accès aux données financières)30 ambitionnant d’imposer l’ open finance, soit le partage d’autres données financières des clients qui le souhaitent à des entités tierces, telles que des données d’investissement, de crédit, d’assurance, etc. Les modalités exactes de partage sont aujourd’hui encore l’objet de négociations dans le processus de vote de ce texte.
Intelligence artificielle (IA)
Le RIA (AI Act, règlement sur l’intelligence artificielle)31 est certainement le texte ayant fait le plus de bruit l’été dernier, lors de son adoption. Le règlement encadre le développement, la mise sur le marché, la mise en service et l’utilisation de systèmes d’IA. Le RIA se fonde sur une approche par les risques en interdisant certains usages de l’IA. Il prévoit d’autres niveaux de risque auxquels il attribue des régimes juridiques. Des exigences renforcées sont par exemple prévues pour les usages dits « à haut risques », à l’instar de la pratique de scoring bancaire automatisé. Il ne s’agit pas du seul lien entre le secteur bancaire et financier et l’IA comme en témoigne la consultation de la Commission de l’été dernier, visant à « évaluer l’évolution du marché et les risques liés à l’IA ainsi qu’à mettre en œuvre le RIA dans le secteur financier »32. L’application du règlement sera d’autant plus complexe qu’elle s’étendra sur plusieurs années, avec comme dates clés février 2025 pour l’application de l’interdiction de certains usages puis août 2025 et août 2026 pour l’application de la majorité des autres mesures.
Synthèse et conclusion
La majorité des textes régulant le numérique proposés sous la première Commission von der Leyen est à ce jour adoptée. L’actuelle phase d’application sera progressive, mais dense, en ce qu’elle implique le plus souvent de nombreux actes délégués ou d’implémentation. Des préoccupations émergent alors quant à l’interaction exacte de toutes les normes horizontales ou sectorielles existant aujourd’hui en matière de numérique33. Consciente de ces enjeux, la Commission s’est notamment engagée, en ce qui concerne le partage de données, à proposer une nouvelle stratégie « pour une Union européenne des données », visant à « garantir un cadre juridique simplifié, clair et cohérent »34. Le défi est donc de taille, mais le second mandat d’Ursula von der Leyen sera-t-il suffisant pour parfaitement appliquer et préciser le cadre réglementaire sur le numérique établi ces cinq dernières années ? n