Articles en relation
Quel que soit le nouveau mécanisme d’ajustement des prix de l’électricité en Europe, la crise de l’énergie européenne est à la fois récessive (rationnement par les quantités) et inflationniste (explosion des prix). Ce double choc sera avant tout européen car, quelle que soit la dépendance au gaz et à la Russie, la hausse des prix s’appliquera partout. Et les mécanismes d’ajustement européen (comme la réduction de 15 % de la consommation de gaz) ainsi que les mécanismes de solidarité impliquent une diffusion plus ou moins bien répartie de ce choc. Ne nous attardons pas trop sur la question de savoir « qui » paiera le choc ; entreprises, ménages, énergéticiens, État. On soulignera cependant que la réassurance étatique (financée à taux réels nuls ou négatifs) permet, d’une part, d’éviter un choc récessif trop brutal et, d’autre part, de freiner les tentations d’introduction des mécanismes d’indexation automatique des salaires, à l’instar des années 1970. Lesquels mécanismes avaient entretenu la spirale inflationniste pendant de nombreuses années.
Rappelons d’abord que le gaz constitue une énergie centrale en Europe puisqu’il représente environ 24 % du mix énergétique de l’Union européenne (UE). Et jusqu’en fin 2021, le gaz russe représentait lui-même 9 % de ce mix énergétique. Au-delà du gaz, la question est avant tout énergétique. Le prix du gaz a aussi un impact sur le prix de l’électricité dans la mesure où les centrales à gaz constituent une variable d’ajustement clé de l’offre et de la demande lors des pics de consommation.
Il existe par ailleurs des risques sérieux sur la production d’électricité (arrêt d’une partie des réacteurs nucléaires français, impact de la sécheresse sur l’hydraulique...).
Sur le plan géopolitique, il s’agit de l’une des dernières cartouches pour Poutine. L’entrée en récession de l’Europe et l’explosion des prix énergétiques à l’entrée de l’hiver pour tenter d’infléchir les opinions publiques occidentales à l’encontre du principe de l’aide à l’Ukraine et en faveur d’une paix à tout prix. Mais à partir de 2023, les relations économiques entre l’UE et la Russie seront réduites à néant.
La consommation de gaz est très cyclique au sein d’une année, nettement plus que celle de pétrole ou d’électricité. Le point bas de la consommation de gaz naturel est habituellement atteint en août. La période de chauffage débute ensuite timidement en septembre et s’accentue notablement au mois d’octobre (+12 % en septembre et +28 % pour la consommation en octobre). Les 6 mois de consommation hivernale (1er octobre/ 31 mars) représentent un peu moins des deux tiers de la consommation annuelle.
Cette cyclicité reflète la structure des utilisateurs : dans l’UE, le gaz naturel est principalement utilisé pour le chauffage résidentiel (36 %) et comme source d’énergie dans l’industrie (34 %). La consommation dans les services (e.g. chauffage/climatisation des bureaux) est assez réduite (moins de 20 %). Enfin, le gaz est aussi utilisé pour produire de l’électricité (autour de 10 %), mais sa part a constamment diminué au cours des dernières années au profit des énergies renouvelables.
Reconstituer les stocks
Face à la réduction des livraisons de gaz russe et au risque de pénurie, les pays de l’UE (sauf la Hongrie) se sont engagés à réduire leur consommation de gaz de 15 % par rapport à la moyenne des cinq dernières années entre le 1er août 2022 et le 31 mars 2023. Le Conseil de l’Union européenne se réserve en outre le droit de rendre l’objectif de réduction de la consommation de gaz obligatoire en cas d’alerte sur la sécurité de l’approvisionnement, liée à un pic de la demande et/ou à un creux de l’offre de gaz (avec quelques dérogations possibles). Un vote à la majorité simple suffira pour activer l’alerte. Dans ce cadre, les sources d’énergie alternatives facilement mobilisables ont été ou vont être réactivées (charbon, lignite, nucléaire).
L’objectif est d’avancer la reconstitution des stocks de gaz pour arriver à un taux de remplissage des réservoirs d’au moins 90 % d’ici le 1er novembre, et cela semble bien parti. Rappelons que les installations de stockage du gaz fournissent généralement 25 % à 30 % du gaz consommé dans l’UE en hiver.
L’UE a également diversifié ses sources d’approvisionnement en gaz. Elle a d’une part augmenté ses importations de GNL (+21 mds m3 - soit +60 % - sur le S1 2022 vs S1 2021, en profitant d’un reroutage temporaire des importations asiatiques). Elle a d’autre part accru de 14 mds m3 ses importations par gazoduc de pays alternatifs à la Russie (Norvège, Algérie, Azerbaïdjan notamment).
Les difficultés sont devant nous
Ces efforts peuvent-ils être suffisants ? Pour répondre à cette question, il faut notamment calculer, pour l’ensemble de l’UE, le nombre de jours de consommation hivernale couverts par :
– le niveau actuel des stocks ;
– les importations de GNL (en supposant les flux maintenus sur la moyenne des six derniers mois) ;
– les importations hors GNL de fournisseurs alternatifs à la Russie (Norvège, Algérie, Azerbaïdjan...) ;
– les importations de gaz russe réduites à néant.
Il ressort de cet exercice qu’il sera difficile pour l’UE dans son ensemble de passer un hiver serein sans réduction supplémentaire de sa consommation : le niveau actuel des stocks et le rythme actuel de l’approvisionnement ne permettent, selon nos estimations, que de couvrir 150 jours de consommation hivernale (soit juste 5 mois sur 6). La situation deviendrait donc tendue à partir de février. Et il existe de surcroît des risques par rapport à ce scénario. Le rythme actuel des importations de GNL par l’Europe semble ainsi difficilement soutenable. Au cours des derniers mois, l’Europe a bénéficié d’une complète réorientation des flux de GNL au détriment de l’Asie qui reflète surtout une baisse de la consommation en Chine du fait des confinements. Cette réorientation devrait marquer le pas à l’automne du fait du rebond de la croissance en Chine et surtout de la nécessaire reconstitution des stocks par les pays asiatiques, sachant que les capacités de production des pays exportateurs (États-Unis, Qatar) n’ont pas fondamentalement augmenté. De plus, les installations de regazéification du nord-ouest de l’Europe (France, Belgique, Pays-Bas...) qui sont bien connectées au réseau de distribution de gaz européen affichent déjà des taux d’utilisation de plus de 100 %.
Passer l’hiver
Parallèlement, il faut tenir compte des conditions climatiques. L’amplitude de consommation hivernale de gaz pour le chauffage peut varier considérablement en fonction des températures. Un hiver doux pourrait considérablement aider et, inversement, un hiver rigoureux pourrait aggraver les pénuries. L’élasticité de la consommation de gaz aux températures hivernales diffère selon les pays (ce qui peut s’expliquer par le mix énergétique, les habitudes de chauffage, les surfaces du logement, la qualité du bâti, le pourcentage de population urbaine...). Mais elle est partout significative selon les diverses études publiées sur le sujet. Ainsi, une variation de l’ordre de 1 degré Celsius implique une variation de l’ordre de 6 % à 7 % de la consommation de gaz hivernale hors industrie en France et autour de 5 % au Royaume-Uni.
En revanche, l’objectif de baisse de la consommation de gaz de 15 % est plausible. Après le drame de Fukushima (2011), faute d’énergie nucléaire, le Japon avait réduit sa consommation d’électricité de 15 % en moins d’un an, grâce à des mesures d’économie d’énergie (notamment réduction du chauffage et de la climatisation, réduction de l’éclairage urbain et des escalators...). Et un certain nombre de pays ont d’ores et déjà réduit leur consommation de gaz de façon significative. C’est le cas notamment de la Pologne (contrainte et forcée...), des Pays-Bas et surtout de l’Allemagne, l’un des deux vrais maillons faibles de l’Europe de l’énergie avec l’Italie. Au total, sur le S1 2022, la consommation de gaz de l’UE est en baisse d’environ 10 % par rapport au niveau du S1 2021, avec une forte accélération baissière au cours des derniers mois. Par rapport à la moyenne des cinq dernières années, la consommation est en baisse de 6 % (-7,5 % hors 2020).
La réduction ne suffira pas
La réduction de la consommation de 15 % ne permettrait toutefois pas de « passer l’hiver » (et ce en supposant une parfaite circulation du gaz entre les pays et aucun problème d’approvisionnement). Qui plus est, les stocks de gaz seraient épuisés au début du printemps 2023, augurant mal de l’hiver 2023/2024. Quoi qu’il en soit cette contrainte rend l’entrée en récession quasi-inévitable pour l’hiver 2022-2023, en tenant compte également de l’impact inflationniste. Même si le choc sera atténué par les mesures de soutien public un choc de 1 à 2 points de croissance sur six mois est plausible selon nous.
En termes de pays, l’Allemagne et l’Italie restent les maillons faibles de l’Europe du gaz parmi les grands pays. Néanmoins, l’Allemagne semble être dans une meilleure situation que l’Italie dans la mesure où la reconstitution de ses stocks est un peu plus avancée et qu’elle a déjà réduit sa consommation. Surtout, l’Allemagne peut espérer pouvoir commencer à importer du GNL début 2023 si elle termine à temps ses terminaux flottants.
Au total, la réduction de la consommation de gaz telle qu’envisagée actuellement semble insuffisante. Des mesures partielles de rationnement public et privé semblent donc probables au cours des prochains mois.
Inventer l’avenir
À plus long terme, la solution passe sans doute par davantage de GNL, davantage de nucléaire et davantage de renouvelable. Néanmoins, aucune de ces solutions n’est réellement satisfaisante, que ce soit sur le plan environnemental ou sur le plan de la sécurité des approvisionnements (e.g. lithium, terres rares, métaux stratégiques... pour les énergies renouvelables). Il faudra donc se résoudre à réduire la consommation via davantage de sobriété à court terme et surtout un accroissement de l’efficacité énergétique à moyen et long termes.
Pour le court terme, en admettant un prix moyen du gaz de 240 euros/MWh au T4 2022, cela nous amènerait à une inflation moyenne (en glissement annuel) à environ 10,5 % l’an au cours de cette période (consensus Bloomberg à 8,6 %). La récession serait également plus forte aux T4 2022/T1 2023 (de l’ordre de -1 % à -2 % en rythme annualisé), d’où une expansion probablement négative en moyenne en 2023.
Les consommations d’énergie de l’Union européenne (en pétajouls/mois)