Le secteur financier est essentiel pour la souveraineté énergétique et la transition

Créé le

20.07.2022

Dans un contexte marqué par une multiplication de chocs géopolitiques, économiques et climatiques, le besoin d’assurer la souveraineté énergétique européenne et française n’a jamais été aussi fort. Loin d’être un sujet politique hors-sol, il touche le quotidien des citoyens et des entreprises européennes de façon souvent douloureuse. Pour y répondre une approche plus transversale et « normative » s’impose.

Les dépenses énergétiques dans l’Union européenne (UE) sont plus de deux fois supérieures à celles des États-Unis et atteignent 9,1 % du PIB1, soit un niveau jamais atteint depuis 40 ans. Ce niveau, qui risque d’augmenter suite à l’invasion de l’Ukraine et les sanctions économiques qui ont suivi, couplé à des records en termes d’inflation (qui se maintient là aussi à des taux que l’Europe n’a pas connus depuis 40 ans), expose l’économie européenne à des risques importants de stagflation selon plusieurs économistes et investisseurs. Enfin, comme le rappel crûment le rapport du GIEC (groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) publié récemment, la transition est plus que jamais indispensable et il ne reste plus que trois années pour relever le défi. Les objectifs « net zéro » ou « zéro émission nette » de réduction des gaz à effets de serre (GES) n’ont pas permis, pour l’instant, de réduire les émissions de CO2 qui ont continué d’augmenter entre 1990 et 2019 (ainsi que les autres GES, dont le CH4, le N2O, etc.).

Des efforts beaucoup plus importants doivent être entrepris pour changer de modèle et accélérer l’adoption des énergies vertes2 afin de ne pas perdre la bataille contre le changement climatique tout en assurant notre souveraineté énergétique. Tant les infrastructures, technologies, politiques publiques et financements massifs sont importants et à mobiliser pour y parvenir.

La finance doit y jouer un rôle important a fortiori que l’approche des multiples acteurs financiers (private equity, investisseurs en infrastructures, banques d’investissements, gestionnaires d’actifs, fonds souverains, etc.) reste encore trop silotée.

Des chaînes de valeur et un secteur financier silotés

Les chaînes de valeur permettant d’assurer la transition énergétique touchent souvent plusieurs secteurs d’apparence éloignés et qui vont du secteur minier, au secteur automobile, en passant par le secteur technologique ou encore énergétique. Ces secteurs, pour leur développement, font face à une multiplicité d’acteurs financiers (investissement en private equity, infrastructure, gestion d’actifs listés, banques d’investissement et de financement, etc.) ayant des horizons temporels et des approches souvent éloignées et silotées, ce qui fragilise le développement d’une « classe d’actifs verte » intégrée et globale.

Ainsi et à titre d’illustration, pour assurer une mobilité plus verte, les véhicules électriques ne peuvent se développer sans le secteur minier. Sur ce marché, où les batteries à elles seules devraient représenter quelque 360 milliards USD en 20303 (surtout en Europe et aux États-Unis où les marchés sont beaucoup moins matures qu’en Chine), les matières premières telles que le lithium, le cobalt ou le nickel sont indispensables. Les batteries4 pouvant peser jusqu’à 60 % des émissions de GES (scope 3 pour les fabricants automobiles) et le secteur minier souvent associé à de mauvaises pratiques en termes ESG5 (critères environnementaux, sociaux et de gouvernance).

À cela s’ajoute la demande mondiale annuelle de terres rares qui a doublé au cours des 15 dernières années et s’élève désormais à 125 000 tonnes. Selon certaines estimations6, elle pourrait plus que doubler d’ici 2030. Ce qui pose un défi pour l’industrie qui doit permettre la mise en place d’infrastructures de recyclage alors que la croissance de la demande est très forte pour ces terres. Des partenariats se mettent en place7 et devraient se poursuivre. Ces terres rares servent à fabriquer des « aimants permanents » (dont la Chine a le monopole8) que l’on retrouve dans certains équipements automobiles et par les fabricants d’éoliennes.

Les technologies vertes ne peuvent donc se développer sans un secteur minier qui suit le rythme. Or, tel que l’indique l’AIE (Agence internationale de l’énergie), l’investissement et le financement de ce secteur traditionnel ne semblent pas suivre cette tendance à la hausse vertigineuse du besoin en matières premières, ce qui laisse présager des pénuries potentielles à venir. L’horizon temporel long nécessaire à ces cycles d’investissement (il faut en moyenne plus de 16 ans pour développer des projets de la découverte à la première production) risque d’accentuer le problème.

Un continuum d’acteurs et de besoins industriels

Au-delà du secteur minier et des terres rares (où les deux chaînes sont sous tension et à risque), un continuum d’acteurs et de besoins industriels existe entre la mine et le produit « batterie » : usines hydrométallurgiques, producteurs de cathode, etc. Ces acteurs risquent de se retrouver sous tension et de poser un problème si la demande continue à augmenter rapidement sans que l’offre ne suive.

Pour assurer la souveraineté énergétique en Europe (et plus largement dans le monde), il faudrait donc traiter simultanément deux difficultés :

– un problème de ressources (v. supra), pouvant être à la racine du problème technologique ci-dessous en créant un ou plusieurs goulots d’étranglements ;

– un problème technologique : il s’agit d’inciter à l’adoption (« lock-in » ou verrouillage technologique) massive des technologies vertes (pour la plupart déjà existantes) afin d’électrifier les transports, améliorer l’efficacité énergétique des bâtiments et décarboner l’industrie.

Si l’on suppose que le problème du changement climatique est avant tout un problème de « lock-in » technologique9, la période actuelle bien que très difficile offre une chance de sortir de la dépendance aux énergies fossiles dont l’origine est éminemment historique. L’Europe doit la saisir et les acteurs financiers aussi.

Un problème d’adoption des technologies vertes et d’infrastructures résilientes

Pour que les technologies vertes puissent se diffuser plus rapidement et remplacer les énergies fossiles, trois conditions doivent être réunies simultanément et le contexte actuel bien que très difficile et douloureux peut faciliter leur atteinte :

1. Le coût doit être comparable voire plus faible que celui des énergies fossiles. Or, la hausse des prix de matières premières énergétiques rend le coût relatif de plusieurs technologies vertes plus faible. Au-delà de cet effet prix relatif, ce qui pénalise également et peut-être surtout les acteurs (notamment les industries électro-intensives), c’est la volatilité des prix. L’incertitude liée à des mouvements de marchés brutaux rend les processus budgétaires (basés par exemple sur les prix de l’électricité) et de planification financière très difficiles. Lorsque ces coûts représentent jusqu’à 50 % des coûts de production, toute incertitude sur l’évolution du prix de l’électricité génère un risque majeur pour la pérennité des sites industriels.

2. La capacité de production liée notamment aux réglementations, à l’acceptation sociale (par exemple des éoliennes) et à des facteurs géographiques (exposition solaire, capacité à trouver des terres où installer les technologies vertes, etc.).

3. La fiabilité qui assure la disponibilité de l’énergie et dépend principalement de facteurs techniques et géopolitiques. L’augmentation de la part des énergies renouvelables dans le mix électrique européen pose le défi de la fiabilité des réseaux. Là aussi, la situation actuelle souligne la nécessité d’indépendance car l’accès au pétrole et gaz russes n’est ni souhaitable ni fiable pour l’Europe. Quant aux facteurs techniques, relatifs à la capacité à produire l’énergie et/ou à la stocker en quantité suffisante de sorte à ne pas en manquer (si le vent ne souffle pas et/ou qu’il n’y a pas assez d’exposition solaire par exemple), la comparaison aux énergies fossiles est plus favorable étant donné la hausse probablement durable et la volatilité des prix.

Au-delà des technologies, le rôle des infrastructures permettant de produire de l’énergie propre et renouvelable à partir de nos ressources naturelles est clé. Sans infrastructures de qualité, nécessairement axées sur long terme, la transition ne pourrait être assurée. Il faut donc permettre à ces technologies vertes d’arriver sur le marché. Comme l’écrit Bill Gates10, « même les technologies à faible niveau de carbone et dont les prix de marché sont compétitifs ne pourront pas s’assurer une part du marché s’il n’existe pas d’infrastructures pour les y accueillir en premier lieu. Les gouvernements, à tous les niveaux, doivent contribuer au développement de ces infrastructures. Cela comprend les câbles électriques pour les éoliennes et le solaire, les bornes de recharge pour les véhicules électriques et les gazoducs pour le dioxyde de carbone et l’hydrogène capté ».

Dans ce cadre, comment le secteur financier, indispensable pour assurer ces deux objectifs, pourrait accompagner l’accélération de l’adoption des technologies vertes ?

Mieux assurer le financement de la transition

La transition verte nécessite une approche intégrée avec, idéalement un interlocuteur financier unique. Ceci, nous l’avons évoqué plus haut, n’est pas facilité par l’approche silotée des investisseurs souvent concentrés sur une thématique, classe d’actif, horizon temporel (lui-même parfois raccourci par des approches prudentielles ou comptables) ou approche particulière.

Trois propositions pourraient permettre à la finance de mieux accompagner la transition verte et la souveraineté énergétique en Europe.

D’abord, les gérants d’actifs pourraient inventer de nouveaux modèles et offrir une classe d’actif « verte » mixant infrastructure, technologie, côté et non-côté. La création de fonds d’investissements privés intervenant sur l’ensemble de la chaîne de valeur verte et mixant technologies et infrastructures verte serait une solution intéressante. Une initiative de place consistant à créer un fonds commun de « transition énergétique » pouvant investir tant sur les marchés listés que sur le non-côté pourrait susciter de l’intérêt. Les régulateurs devraient réfléchir à créer des normes prudentielles et comptables spécifiques pour de tels acteurs (voire la dernière proposition ci-dessous).

Ensuite, l’idée d’un fonds souverain vert européen11 semble plus pertinente aujourd’hui qu’il y a cinq ans. La trajectoire fondamentalement volatile que vivent les décideurs européens devrait aider à convaincre les plus récalcitrants à mettre en place une telle structure. Deux options pourraient être envisagées pour créer un tel fonds : la transformation de la BEI (Banque Européenne d’Investissement) en fonds souverain vert12 ou la création ex nihilo d’un fonds vert où la BEI, parmi d’autres acteurs, aurait un rôle important à jouer en tant qu’investisseur et actionnaire de référence européen.

Ce fonds serait lancé par les grands pays européens élargis aux pays scandinaves, mais pourrait aussi accueillir des acteurs privés, et agirait comme vecteur d’investissement de long terme dans les infrastructures et technologies vertes stratégiques. La stratégie d’investissement du fonds serait basée sur des objectifs de rendement vert et financier et sur un horizon d’investissement long. Chaque investissement serait évalué selon des critères financiers (évaluation du rendement espéré et du niveau de risqué pris par le fonds) et verts. En termes d’allocation des fonds, les opportunités d’investissement seront axées sur l’Europe avec une priorité accordée aux pays contributeurs et à la souveraineté énergétique européenne. Un appui stratégique serait donné, en matière d’investissements en capital, aux entreprises maximisant le suivi des critères verts listés ci-dessus. Des partenariats public/privé seraient également privilégiés pour utiliser au mieux les capacités et expertise du secteur privé. Chaque pays bénéficiant en priorité des investissements du fonds souverain devrait être contributeur (par ses excédents commerciaux et/ou un apport en capital initial et sa volonté affichée de suivre comportement vertueux et ambitieux en matière environnementale). Les droits de vote seraient obtenus en proportion des engagements financiers et le fonds européen fonctionnerait ainsi en coordination avec les institutions multilatérales existantes. Le secteur privé, et notamment les assurances, pourrait contribuer au fonds en bénéficiant d’un coût du capital réglementaire allégé13.

Enfin, dans le cadre d’une approche plus transversale et « normative », l’Europe devrait rouvrir le débat sur l’importance d’utiliser les normes comptables14 (même si cette bataille peut sembler complexe et déjà perdue, nous suggérons d’utiliser des leviers simples et souvent peu coûteux pour tenter de la gagner) et prendre le leadership dans la création de véritables standards « ESG ». Ces deux normes sont au cœur du système financier et doivent être envisagées comme une infrastructure clé de la volonté de souveraineté énergétique de l’UE.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº869bis
Notes :
1 BlackRock (2022), « Weekly Commentary », 4 avril.
2 Touati J. (2018), Investir dans la transition énergétique – Défis globaux, stratégies nationales et projets concrets, RB Édition.
3 McKinsey (2022), « Capturing the Battery Value-chain Opportunity », janvier.
4 Le développement d’un écosystème de batteries électriques est un levier de développement intéressant pour les gouvernements. L’Europe, et plus particulièrement la France et l’Allemagne, ayant déjà annoncé plusieurs initiatives stratégiques en la matière.
5 L’Europe dispose d’un véritable avantage en matière de pratiques ESG et pourrait utiliser des leviers sociaux (S), par exemple pour promouvoir de meilleures pratiques environnementales (E). Un standard européen sur le secteur minier pourrait matérialiser et accroître cet avantage en Europe.
6 Zhou B., Li Z. et Chen C. (2017), « Global Potential of Rare Earth Resources and Rare Earth Demand from Clean Technologies », Minerals, 7, 203.
7 L’entreprise britannique Britishvolt a annoncé une joint-venture avec le géant minier Glencore, axée sur le développement de systèmes de recyclage de batteries.
8 https://www.usinenouvelle.com/article/l-arme-fatale-ce-sont-les-aimants-pas-les-terres-rares.N882280.
9 Pratt A. (2015), Transforming Energy – Solving Climate Change with Technology Policy, Cambridge University Press.
10 Gates B. (2021), Climat : comment éviter un désastre, Flammarion.
11 Pour plus de détails sur cette idée, voir Bouzidi A. (2017), « Pour un fonds souverain vert européen », in « Quelle stratégie des États sur les marchés financiers ? », supplément au Revue Banque n° 809.
12 La BEI ne pouvant directement investir en actions mais pouvant utiliser de la dette subordonnée (quasiment équivalent) et surtout pouvant investir dans des fonds eux-mêmes investis en actions.
13 Voir Bouzidi A., op. cit.
14 Voir Bouzidi A., Boris E., Delorme M. (2020), « Normes comptables : un outil de l’autonomie stratégique européenne », Terra Nova.