Les défis du nouvel ordre mondial pendant l’interrègne

Créé le

20.05.2026

-

Mis à jour le

26.05.2026

La mondialisation tous azimuts laisse désormais place à une fragmentation géopolitique et à une réindustrialisation progressive des économies. Une situation transitoire qui nécessite de relever cinq challenges, portant sur la technologie, les déséquilibres internationaux, la dynamique financière, l’énergie et le climat.

Le monde de la globalisation heureuse appartient désormais au passé. La longue période d’ouverture des frontières, de transferts de technologies et d’optimisation collective de la croissance mondiale nourrit notre nostalgie commune.

L’interdépendance, même si elle est toujours prégnante et difficile à dénouer rapidement, est dorénavant perçue comme une contrainte et un frein au développement. Chaque pays ou région trouve que les règles communes sont pénalisantes et ne permettent ni l’épanouissement des populations et de l’emploi, ni le développement efficace de l’économie. La politique industrielle est le nouvel outil pour faire face et trouver le moyen d’infléchir des trajectoires qui paraissaient inéluctables il y a encore peu de temps.

Le cadre de l’économie globale a évolué fortement depuis l’avant-pandémie avec les premières escarmouches entre les États-Unis et la Chine sur la technologie, avec la mise à l’écart du marché américain de ZTE et Huawei, en 2018. Par la suite, de fortes restrictions sur les transferts de technologies vers la Chine ont été mises en place. Ce qui paraissait une ouverture efficace et une expansion naturelle ne l’était plus.

Changer de modèle

Ensuite, la pandémie puis les pénuries ont fait basculer le modèle. Chaque pays, chaque région a perçu sa dépendance – à l’énergie, aux semi-conducteurs et à bien d’autres produits – comme une atteinte à sa souveraineté. Une nouvelle hiérarchie s’est installée, centrée davantage sur le local. Ces paramètres nouveaux ont clairement provoqué la mise en arrière-plan des règles du multilatéralisme et de la société ouverte, pour privilégier de nouveaux modes de fonctionnement.

Pour l’Europe, le basculement est aussi une crise énergétique, après l’invasion de l’Ukraine et la recherche d’une plus grande autonomie sur ce plan.

Le conflit est aussi une source de divergence dans la dynamique de la géopolitique. Les sanctions mises en place par les pays occidentaux, notamment sur l’énergie, n’ont pas été validées par tous. L’Inde, la Chine et de nombreux autres n’ont pas voté la résolution de l’ONU. Le conflit en Ukraine a été révélateur d’un nouvel ordre mondial calé sur l’approvisionnement énergétique. C’est un coin supplémentaire enfoncé dans l’ordre qui prévalait jusqu’alors.

La réaction, un peu partout, a été la mise en place de politique industrielle. Aux États-Unis, l’Inflation Réduction Act d’août 2022 en est l’exemple. En Chine, le 14e plan, en 2021, s’est inscrit dans le plan décennal « Made in China 2025 ».

Pas de trajectoire stable

L’économie globale entre ainsi dans une forme d’interrègne. Elle s’écarte de la forme d’équilibre qui prévalait mais ne converge pas encore vers une trajectoire stable. L’équilibre ancien étant remis en cause, de nombreux contradictions et dysfonctionnements surgissent, provoquant des défis nouveaux et des formes d’inefficacité. Chacune de ces pierres d’achoppement se traduit par des formes nouvelles à trouver, à créer pour regagner de l’efficacité. C’est un processus long marqué par des ruptures et l’obligation de se repenser.

Les événements récents ont révélé les contradictions et les divergences qui pouvaient exister sans être clairement identifiés. Des biens publics internationaux comme la technologie, le climat ou l’ordre international sont remis en cause. Il faut donc repenser le cadre dans lequel l’économie mondiale va évoluer.

Pour cela l’ensemble des économies du globe devront inscrire cinq défis dans leur feuille de route. Ces challenges existaient déjà, mais ils étaient au préalable dans un mode coordonné, parce que chaque pays respectait peu ou prou des règles communes. Ce n’est plus nécessairement le cas. C’est cette non-coordination qui est problématique. Les règles communes permettent de rendre les comportements cohérents et ne plus s’inscrire dans cette dynamique collective est problématique.

Les cinq défis

La rupture du modèle technologique mondial

Pendant des décennies, l’ordre technologique international reposait sur trois postulats : les transferts de technologie favoriseraient la convergence politique ; la technologie constituait un bien public mondial bénéficiant à tous ; et les usages civils primaient sur le militaire.

Ce modèle s’est effondré avec la montée en puissance de la Chine, sa capacité d’innovation chinoise a rapidement convergé celle des États-Unis. Les exclusions de ZTE et Huawei du marché américain en 2018, suivies des restrictions de Joe Biden sur les transferts technologiques, marquent le point de bascule visible. En réponse, Huawei a accéléré son autonomie technologique (systèmes d’exploitation, plateformes) faisant émerger deux écosystèmes parallèles et concurrents pour l’hégémonie du standard mondial. L’enjeu est considérable car celui qui imposera son standard captera des revenus structurants et organisera les chaînes de valeur internationales à son profit.

La course à l’IA cristallise cette rivalité, à laquelle s’ajoute une dimension géopolitique explosive autour de Taïwan, dont les semi-conducteurs sont au cœur de la dépendance technologique américaine. La question de fond reste ouverte. Dans un monde d’échanges denses, deux systèmes technologiques incompatibles peuvent-ils coexister durablement ou l’un devra-t-il s’imposer comme standard universel ?

Les déséquilibres mondiaux, une poudrière macroéconomique

Les déséquilibres des balances courantes se creusent à nouveau, selon une géographie asymétrique : déficit massif des États-Unis d’un côté, excédents chinois et européens de l’autre. Ces soldes reflètent des choix politiques structurels : épargne publique insuffisante et investissement dynamique (IA) aux États-Unis, demande intérieure atone en Chine, investissement insuffisant en zone Euro.

La situation américaine est particulièrement exposée. La position extérieure nette des États-Unis approche l’équivalent de leur PIB, les actifs détenus par des non-résidents dépassant largement les avoirs américains à l’étranger. Tant que la confiance dans les actifs américains reste intacte, ce déséquilibre est tolérable. Mais une montée de la défiance pourrait remettre en cause leur statut d’actifs sans risque, bouleversant l’ensemble de la hiérarchie financière mondiale.

La correction coordonnée, où chaque zone assumerait sa part d’ajustement, paraît illusoire dans le contexte de fragmentation actuel.

Pour l’Europe cependant, le rééquilibrage s’esquisse naturellement. La montée des investissements militaires, d’infrastructure, d’innovation et de décarbonation absorbera progressivement l’excédent d’épargne. L’Union des marchés de capitaux, voire une dette commune, pourrait ancrer cette épargne en Europe et accélérer la transition.

Le défi financier

Le troisième défi s’inscrit dans le prolongement des déséquilibres des balances courantes. Le système financier mondial est robuste parce que le dollar est un bien public international et en raison de la capacité des États-Unis à jouer le rôle de prêteur en dernier ressort. Autrement dit, en cas de choc majeur sur l’économie globale, la Reserve fédérale américaine assure la liquidité pour que ce choc ne se diffuse pas et pour qu’il ne soit pas persistant. L’objectif est de « noyer » le choc sous les liquidités afin de ne pas créer de déséquilibres supplémentaires qui modifieraient les comportements au risque d’accentuer la crise.

La FED pourrait-elle continuer à remplir ce rôle en cas de défiance des investisseurs ? C’est une question importante parce que les périodes sans prêteur en dernier ressort se sont traduites par une grande volatilité macroéconomique et financière. On pense ici à la période après 1931, lorsque les Britanniques n’avaient plus la capacité de remplir ce rôle et que les Américains n’avaient pas encore la possibilité de prendre le relais. Cette période dite « du piège de Kindleberger » pourrait se réitérer puisque ni la Chine ni la zone euro n’ont pour l’instant la capacité de prendre le relais.

Ce défi est d’autant plus important que le monde se fragmente provoquant une recomposition des chaines de valeur mondiales et des interrogations sur l’utilisation du billet vert de façon aussi globale qu’actuellement. D’ailleurs, la zone euro bouge sur la question de l’euro comme monnaie internationale. La BCE est particulièrement active. La Chine aussi donne un rôle particulier au yuan dans ses transactions. On voit aussi dans le conflit en Iran que des transactions pétrolières s’opère dans la monnaie chinoise. Dès lors la question est double : les actifs américains peuvent ils être encore perçus comme des actifs sans risque portés par l’économie américaine et la FED qui est le prêteur en dernier ressort ? Ou comment doit on réfléchir à un monde interdépendant à plusieurs monnaies ?

La recomposition du marché pétrolier mondial

Le marché pétrolier traverse une mutation structurelle articulée autour de trois ruptures majeures. La première est américaine. Devenus exportateurs nets, les États-Unis n’ont plus d’intérêt stratégique direct à sécuriser les routes d’approvisionnement du Golfe. Leur rôle de garant de l’architecture énergétique mondiale s’en trouve profondément affaibli.

La deuxième rupture est géographique. Le centre de gravité de la demande a basculé vers l’Asie, qui représente désormais près de 40 % de la consommation mondiale. C’est Pékin, et non Washington ou Bruxelles, qui dicte désormais les dynamiques de prix et de tension sur le marché.

La troisième rupture fragilise l’OPEP : l’attraction du marché asiatique pousse chaque producteur à privilégier ses propres débouchés bilatéraux, au détriment de la discipline collective et des mécanismes de quotas. Pour les pays du Moyen-Orient, la transition est délicate : la garantie sécuritaire américaine s’efface, les incitant à se rapprocher de l’Asie et de la Chine, là où se concentrent croissance et investissements. Ce nouveau cadre est fondamentalement instable. La question centrale n’est plus le prix du baril, mais qui sécurise quoi, pour qui, et à quel coût ?

Décarbonation et ordre mondial

Le challenge est d’une ampleur inédite : décarboner l’économie mondiale dans un contexte de fragmentation géopolitique accélérée, alors même que les deux dynamiques obéissent à des logiques structurellement incompatibles. C’est là la contradiction centrale que la communauté internationale refuse encore d’affronter lucidement.

Premièrement, il faut construire une architecture de gouvernance climatique contraignante dans un monde où la coopération multilatérale s’effondre. Les engagements actuels (Contributions déterminées au niveau national, net zéro, taxonomies vertes...) produisent une normativité sans mécanisme d’allocation équitable des efforts. Tant que l’Accord de Paris demeurera déclaratoire, la transition restera une somme d’ambitions nationales divergentes plutôt qu’un projet collectif cohérent.

Deuxièmement, la rivalité sino-américaine ne doit pas confisquer la transition énergétique au profit d’une compétition hégémonique. La course aux minéraux critiques, aux batteries, aux semi-conducteurs énergétiques reproduit la logique de guerre froide technologique dans le registre écologique. La décarbonation devient alors instrument de puissance, non bien public mondial et l’interrègne gramscien s’installe durablement dans la gouvernance climatique.

Troisièmement, et c’est le point le plus exigeant, éviter que le Sud global ne supporte seul le coût de cette fracture normative et géopolitique. Sans transferts technologiques massifs ni financement concessionnel crédible, exiger une décarbonation accélérée des économies émergentes revient à leur interdire le sentier de développement que les puissances industrielles ont elles-mêmes emprunté. Le véritable défi est donc politique autant que technique : refonder une solidarité internationale que la géopolitique de la puissance érode chaque jour davantage.

Tout remettre à plat

Ces différents défis ouvrent de nombreux débats. Le premier porte sur la recomposition des chaînes de valeur, qui ne pourront plus être aussi internationales. L’interdépendance n’est plus un facteur porteur et les politiques industrielles obligent à réfléchir autrement. Cela risque d’être inflationniste parce que les ajustements seront couteux. Dès lors, il faudra redéfinir la politique monétaire. Jusqu’à présent, elle se définissait dans un cadre très vaste et relativement unifié et cohérent. Dans un monde plus fragmenté et avec un taux d’inflation tendanciel supérieur à la cible des 2 %, les grandes banques centrales devront repenser leur stratégie.

Enfin, chaque pays veut agir plus localement. Les gouvernements auront des besoins d’intervention plus importants alors que le monde est déjà très endetté et que la dette publique est au plus haut. Une hiérarchie nouvelle des politiques publiques devra être mise en œuvre.

Le monde de l’interrègne est en route. Un point d’optimisme : l’IA est porteuse de gains de productivité. Dans un monde qui vieillit, cette innovation de rupture permettre de faciliter les ajustements. Mais cela va être chaotique.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº917