Première région du monde à entrer dans l’ère du carbone au XIXe siècle, l’Europe affiche l’ambition d’être la première à en sortir. Cette détermination a commencé à se structurer dans des politiques publiques à la fin des années 2000 et s’est notamment traduite par un fort engagement des Européens en amont de la COP21 en 2015, débouchant sur l’Accord de Paris. Cela a conduit, en 2019, la Commission européenne à définir un Green Deal dont l’objectif est d’acheminer l’Union européenne (UE) vers la neutralité carbone en 2050, à la fois comme une réponse aux défis environnementaux et comme une nouvelle stratégie de croissance.
Cette ambition induit des implications fortes dès cette décennie : à l’horizon 2030, il s’agit de viser une baisse de 55 % des émissions, impliquant de tripler le rythme de décarbonation de la décennie passée. La Commission européenne a estimé qu’atteindre ces objectifs supposera d’investir, chaque année, de l’ordre de 1 000 milliards d’euros dans les technologies décarbonées (renouvelables, efficacité énergétique, stockage, transports...).
La crise sanitaire a été un premier test de robustesse pour le Green Deal. En mai 2020, la Commission a proposé un plan conduisant à lever 750 milliards d’euros sur les marchés prévoyant qu’un minimum de 30 % des fonds soit consacré à des projets liés à la lutte contre le réchauffement climatique. À la différence de la crise financière des années 2000 qui avait drastiquement réduit les marges de manœuvre dédiées au financement de la transition (provoquant un stop-and-go dans le soutien aux filières « bas carbone » au sein de nombreux États membres, en particulier dans le sud de l’Europe), l’Europe s’est efforcée de maintenir le cap de la décarbonation en traversant la crise sanitaire.
Des dépendances européennes mises en lumière
Mais le conflit en Ukraine conduit à réévaluer la soutenabilité de la démarche européenne, en mettant au grand jour une fragilité aiguë : celle de la sécurité d’approvisionnement en énergies fossiles.
Certes, d’un côté, la dynamique de décarbonation est d’ores et déjà à l’œuvre : l’UE est à l’origine de 12 % de la consommation mondiale d’énergie et de 9 % des émissions de CO2, cela à mettre en regard de 22 % du PIB mondial. En 30 ans, ces émissions auront reculé de 20 %, malgré une progression du PIB par habitant de 50 %, reflétant à la fois une diminution de l’intensité énergétique de l’économie (également liée à la montée des services dans la structure de l’activité productive) et de l’empreinte carbonée de l’approvisionnement énergétique.
Mais, malgré ces performances qui placent l’UE à l’avant-garde de la lutte contre le changement climatique, les combustibles fossiles représentent toujours environ 70 % du bouquet énergétique (certes contre 80 % à l’échelle mondiale), ce qui donne une idée du chemin à parcourir pour atteindre la neutralité carbone en 2050. Plus précisément, le pétrole occupait encore, à la fin de la décennie dernière 33 % du bouquet, le gaz naturel 25 % et le charbon 14 %. Comme la production autochtone a chuté, l’UE dépend à 90 % des importations pour couvrir la consommation de pétrole, à 75 % pour le gaz, et à 40 % pour le charbon.
Et, pour ces trois sources d’énergie, la Russie apparaît au premier rang des fournisseurs de l’Europe, le conflit venant révéler une menace jusqu’alors latente.
Gaz russe : quand et comment s’en passer
Dès le début du conflit, des réflexions ont été organisées dans l’urgence pour identifier les leviers de réduction des importations de gaz russe, l’énergie fossile pour laquelle la recherche de solutions de remplacement est la plus délicate (car le gaz naturel est plus complexe à transporter que le pétrole et le charbon). Ce type d’exercice suppose de considérer différents horizons, le premier d’entre eux étant celui de l’hiver 2023, avec comme préoccupation de parvenir à remplir les stocks de gaz suffisamment tôt. Au-delà de cette urgence, la perspective est également d’établir un horizon auquel les Européens pourraient se passer totalement du gaz russe, c’est-à-dire d’un flux annuel qui représente aujourd’hui environ 150 milliards de m3.
L’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) a publié le 3 mars un plan en dix points visant la réduction des importations d’environ un tiers dans l’année, au minimum, soit environ 50 milliards de m3. Les mesures essentielles sont centrées sur la substitution partielle du gaz russe par d’autres sources via des gazoducs (Norvège, Algérie, Azerbaïdjan) ou sous forme de gaz naturel liquéfié (États-Unis, Qatar...). L’Agence met également l’accent sur la production de gaz « verts » (biométhane, hydrogène fabriqué à partir d’électricité décarbonée), mais avec un effet réellement significatif à la fin de la décennie. Le deuxième volet de mesures porte sur la production d’électricité décarbonée en accélérant le déploiement de capacités photovoltaïques ou éoliennes, ou en maximisant la production nucléaire au prix d’un report de fermetures de centrales (ce qui est déjà envisagé par la Belgique et ce qui commence à être débattu en Allemagne). Dans ce domaine, l’objectif serait de réduire le recours au gaz à hauteur de 20 milliards de m3. Le troisième volet porte sur des mesures tournées vers la consommation, qu’il s’agisse du remplacement de chaudières à gaz par des pompes à chaleur, de l’amélioration de l’efficacité énergétique dans le bâtiment et l’industrie et, par ailleurs, d’adaptation des comportements en matière de chauffage. Le tout étant susceptible de réduire encore le besoin d’importations d’une quinzaine de milliards de m3.
Par ailleurs, la Commission européenne a publié le 8 mars une communication « REPowerEU : action européenne conjointe pour une énergie plus abordable, plus sûre et plus durable » qui permet d’envisager la réduction de deux tiers des importations de gaz russe sur un an. Cette analyse se distingue de celle de l’AIE en particulier par une vision plus optimiste (ou volontariste) de la capacité à importer du gaz naturel liquéfié (50 milliards de m3, soit 30 de plus que dans le plan proposé par l’AIE).
Naturellement, ces plans constituent à la fois une adaptation dans l’urgence au contexte, et une forme de pression en menaçant de couper la Russie de son principal débouché (qui se trouve être un voisin relativement riche par rapport à ses autres clients potentiels). Mais ils ne répondent pas aux demandes qui ont commencé à se faire jour, et qui ne manqueront pas de croître en intensité si le conflit devait durer, concernant un embargo sur le gaz et le pétrole russe, mettant en avant la valeur quotidienne d’environ 800 millions d’euros des livraisons d’hydrocarbures en Europe, principal antidote à l’effondrement de l’économie russe. Ils ne répondent pas non plus à la menace (déjà mise en œuvre à l’encontre de la Pologne et de la Bulgarie fin avril 2022) d’une interruption des livraisons à l’initiative de la Russie.
La stratégie de décarbonation bousculée
Certaines conséquences de cette crise sont mécaniques : le prix des énergies fossiles acheminées vers l’Europe sera plus élevé car la rupture de confiance avec la Russie met les marchés sous tension (notamment celui du gaz naturel liquéfié) et, surtout, des menaces de pénuries planeront sur le début de la décennie (sur le diesel également). Dans le court terme, l’impératif de sécurité conduira sans doute à étendre le recours au charbon : il est évident que, de façon mécanique, les tensions aiguës à court terme ne peuvent qu’inciter à privilégier le recours au charbon pour la production d’électricité, dans les pays encore très charbonniers (l’Allemagne a décidé le 24 mars de garder plus longtemps les centrales à charbon dans sa réserve stratégique), et même ceux où cette filière est très marginale (en France, un report de la fermeture de la centrale à charbon de Saint-Avold est envisagé) ; avec, toutefois, face à ce risque, une force de « rappel » résultant d’un prix d’importation du charbon qui sera mécaniquement plus élevé, cela d’autant que la Russie est également dans ce domaine le premier fournisseur de l’Europe.
Mais, plus fondamentalement, la conséquence de la crise est que les solutions de décarbonation gagneront en compétitivité : mécaniquement, se détourner des ressources russes reviendra à payer un « premium » au titre de la sécurité d’approvisionnement, qui opérera comme une forme de taxe carbone (dont le produit sera certes perçu par nos fournisseurs...). Ce qui revient à dire que face à un prix plus élevé des produits carbonés, leurs substituts décarbonés seront, schématiquement, plus compétitifs, qu’il s’agisse des renouvelables (électriques ou gaz verts), des investissements en efficacité énergétique (des ménages, du tertiaire et de l’industrie), des équipements ne recourant pas à une motorisation thermique (véhicules électriques en tout premier lieu). A fortiori si s’ajoutent des craintes en termes de continuité d’approvisionnement en produits fossiles, les solutions décarbonées présentant une valeur « assurantielle » face à ce risque.
Surtout, la crise pourrait ouvrir sur une plus grande acceptabilité des efforts de sobriété. Jusqu’alors, de tels efforts sont souvent apparus comme une limitation des libertés individuelles : on se souvient que la mesure de limitation de la vitesse sur autoroute (110 vs 130 km/h), proposée par la Convention citoyenne pour le Climat en 2020 en France, n’avait pas été retenue pour cette raison. Dans un contexte de prix plus élevés, des dizaines de millions de ménages européens seront placés dans l’obligation de réduire leurs consommations énergétiques, sous fortes contraintes économiques ou par solidarité dans l’effort collectif. Au-delà de ménages précaires, il est essentiel de mobiliser l’ensemble des populations, y compris celles pour lesquelles la charge des consommations énergétiques restera soutenable. Car la sobriété, vertu environnementale, concourra également à la sécurité collective en réduisant la dépendance aux importations de Russie, et en réduisant la manne versée à l’agresseur.