Vents tournants sur les marchés
de l’épargne

Créé le

28.05.2025

-

Mis à jour le

11.06.2025

Près de 15 000 milliards ! Un bien joli gâteau... Près de 15 000 milliards, c’est le poids du patrimoine des ménages français. Presque cinq fois le montant de la dette du pays ou le total des capitalisations des valeurs listées sur Euronext Paris. Un espace de business, et de marges, pour les établissements financiers, qu’ils soient banquiers, assureurs, gestionnaires d’actifs et autres distributeurs. Autant dire que le marché de l’épargne attire toutes les convoitises.

Le vent est en train de tourner sur ces marchés. Voici pourquoi. La France a la réputation d’avoir un taux d’épargne élevé, soit 18,8 % du revenu brut disponible au 1er trimestre 2025. Mais que nous dit ce chiffre ? Rappelons-nous un instant sa méthode de calcul, dans la comptabilité nationale. Sont d’abord évalués les revenus des ménages. Bon à savoir, ils incluent les revenus du patrimoine, même si ces derniers sont capitalisés, comme par exemple en assurance vie. Parallèlement sont évaluées les dépenses des ménages.

La différence entre les revenus et dépenses détermine l’épargne brute. Celle-ci sert avant tout à faire de l’investissement immobilier. Pas de méprise sur ce point : en comptabilité nationale, il n’est pas question des transactions entre particuliers, car au pays des grandes masses, ils ne forment qu’un. L’investissement immobilier, ici, c’est la partie impliquant deux agents économiques de nature différente : les sociétés et les ménages. Bref, pour schématiser, le neuf ou les gros travaux. Une fois l’épargne initialement calculée minorée de ces investissements immobiliers, vous avez le montant de l’épargne financière. Elle n’est donc que résiduelle...

Aussi intéressant soit-il, le taux d’épargne n’est sur le papier qu’un des éléments du potentiel du marché. Car les volumes investis dépendent aussi du crédit immobilier. Illustration : un jeune couple emprunte 200 pour acheter un logement ancien à un couple de seniors. Lequel ne réinvestit pas dans la pierre. Bilan des courses : il va placer 200 sur des produits financiers. La comptabilité nationale, de son côté, n’a rien comptabilisé dans le taux d’épargne.

Les ressources des ménages pour investir regroupent donc non seulement leur épargne comptable, mais également une partie de la production de crédit. En 2019, sur 391 milliards de ressources, le crédit pesait 86 milliards, soit plus de 20 %. En 2024, sur 349 milliards, il n’est plus que de 3,2 milliards. La production de crédit n’ayant pas vocation à repartir fortement à la hausse, il y a donc matière à moins d’investissement. Premier vent tournant.

Dans l’univers des placements, le second vent tournant concerne la nature des produits souscrits. Le début des années 1980 fut marqué par une volonté des Pouvoirs publics de mettre en avant les marchés financiers. Ce fut la loi Monory, le compte épargne en actions (CEA) et, pour finir, les Sicav monétaires. Puis, au milieu des années 90, le monde de l’épargne s’est très largement orienté vers l’assurance vie. Depuis le début du siècle, son encours a triplé, dépassant désormais la barre des 2 000 milliards d’euros.

Aujourd’hui, les marchés de l’épargne traditionnelle sont portés par trois tendances lourdes, qui viennent d’une demande des consommateurs, de l’agilité des producteurs et d’un fléchage réglementaire motivé par le financement de l’économie :

– l’explosion du développement des produits structurés. Selon un récent rapport du pôle commun de l’AMF et de l’ACPR, la collecte brute aurait été de 43 milliards en 2023 ;

– la montée en puissance des ETF, ces fonds cotés qui séduisent notamment une clientèle de jeunes, sous l’impulsion de nouveaux entrants ;

– le développement du private equity, né sous forme de financement de jeunes sociétés et qui essaime sur la dette privée, le secondaire...

Sur ces sujets, Olivier Gentier (AFPBD), Damien Cadillon (Amundi) et Alexis Dupont (France Invest) nous apportent leur éclairage.

Pour les acteurs, ces vents tournants changent assez sensiblement la donne, notamment pour le monde de la gestion collective traditionnelle. D’autant que l’équilibre entre producteurs et distributeurs a évolué à l’avantage des seconds. Et un robinet de l’épargne moins généreux n’est pas de nature à changer la donne. Bertrand Merveille (BDL Capital Management) nous propose des pistes pour ce secteur.

L’autre vent tournant est lié à la démographie. La France vieillit, ce qui, au vu des règles de connaissance client, a pour effet de désensibiliser les patrimoines. Avec un effet aussi bien sur les marges que sur le financement de l’économie. La dernière étape du vieillissement est malheureusement bien connue... Aurélie Gressier et Michel Mathieu (PMP Strategy) ont ainsi analysé pour nous la perte d’encours et de produit net bancaire, lié au fait que 3 000 milliards de patrimoine vont prochainement changer de main. L’occasion de constater qu’à l’exception de l’immobilier, la majorité des placements ne survivent pas au décès de son titulaire. Il y a là une piste de réflexion pour des Pouvoirs publics désireux d’allonger la durée des placements.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº905