En mars 2010, la Grèce était notée BBB et nous titrions un article « L'euro et la Grèce :
Au bord du gouffre
Le pays, sous totale perfusion financière, est au bord du gouffre, enregistrant cinq années consécutives de récession ; il est d’abord exsangue sur le plan financier, il est ensuite et surtout à la merci des émeutes sociales pouvant dériver d’un jour à l’autre. Le salaire minimum brut vient d’être fixé à 586 euros, 15 000 emplois publics seront supprimés en 2012, les salaires du privé sont gelés et un programme de privatisation est lancé pour 45 milliards d’euros… De facto, les Chinois investiront-ils davantage dans les infrastructures grecques, à l’instar du rachat du centre de conteneurs du Pirée en décembre 2008 ?
Le 1er février 2012, Poul Thomsen, chef de mission du FMI en Grèce, reconnaissait des erreurs dans le pilotage du pays, déclarant que « l’adaptation budgétaire a été fondée de manière exagérée sur les hausses d’impôts, nous aurions dû mettre davantage l’accent sur la limitation des dépenses. […] Les réformes et l’effort nécessaire ont perdu de leur dynamique, nous devons la retrouver ». Il ajoutait cependant que « les salaires grecs sont trop élevés par rapport à la productivité des Grecs » ! Le lendemain, la Troïka réclamait 325 millions d’euros d’économies budgétaires supplémentaires.
Le plan de sauvetage
Le 24 février 2012, après plusieurs semaines de tractations et réflexions, l’échange de dette était lancé,
La faillite est-elle évitée ?
Comme en 450 avant notre ère, les Grecs ont gagné la bataille de Marathon, mais les ennemis d’aujourd’hui ne sont plus les Perses, mais les marchés. Le soldat qui a couru vers Athènes pour porter le message de joie s’appelle en 2012 J.-C. Juncker, qui déclarait le 9 mars : « Les conditions nécessaires sont en place pour lancer les procédures nationales requises en vue de l’approbation finale de la contribution de la zone euro au financement du second plan d’ajustement grec. » La première guerre médique se termine.
Quelques années plus tard, la guerre du Péloponnèse a participé à la fin de l’hégémonie d’Athènes tandis qu’elle trouvait son origine dans le détournement de fonds opéré par Périclès pour ériger un monument en l’honneur d’Athéna. N’est-ce pas là la même chose que la falsification des comptes de la nation opérée par Goldman Sachs lorsque la Grèce devait répondre aux exigences de l’Union monétaire ?
À l’issue de l’échange de dette, les marchés saluaient l’évitement du défaut de la Grèce qui aurait pu arriver le 20 mars, date du remboursement de 15 milliards d’euros de dettes. Entre-temps, Fitch avait abaissé la note du pays à RD-défaut restreint, pour la remonter le 13 mars à B-.
Dès lors, l’échange de dette n’est-il la solution du « reculer pour mieux sauter » ? En attestent les tergiversations de l’
Alors, faillite de la Grèce ou non ? Dès le lendemain de l’échange de dette, les nouvelles obligations se traitaient avec une décote de 20 à 25 %, démontrant la méfiance des investisseurs.
Des plans d’assainissement…
Dans le chant XII de l’Odyssée, Homère retrace la trajectoire de retour d’Ulysse lors de son passage dans le détroit de Messine et nous livre les éléments suivants : « Comme nous quittions l’île, je vis tout aussitôt la vapeur de grandes houles et j’en entendis le fracas. Mes gens prirent peur. […] “Amis, nous ne sommes plus sans expérience des épreuves. […] À toi, pilote, voici mes ordres : […] Dirige la [nef] en dehors de cette vapeur et de cette houle ; longe bien l’autre écueil, de peur qu’à ton insu elle ne sorte de sa ligne, ne se jette là-bas et que tu ne nous précipites dans le malheur”. […] Je ne parlais plus de Scylla, l’inévitable fléau ; car peut-être mes gens, pris de peur, cesseraient de ramer pour se blottir en tas à fond de cale. […] Nous regardions Charybde, dans notre crainte de la mort ; à ce moment, Scylla dans le creux du vaisseau emporta six de mes hommes. […] Puis, quand nous eûmes échappé aux Écueils, à la terrible Charybde, à Scylla, nous parvînmes aussitôt à l’île admirable du dieu ».
Fin 2009, les grandes houles furent les découvertes des comptes publics, plus dramatiques que ne le laissaient croire les indicateurs avancés au moment de l’entrée dans la zone euro, puis les dégradations successives des agences de rating. Le fracas fut l’annonce par le gouvernement grec d’un plan d’assainissement de ses finances publiques permettant de revenir dans les limites du Pacte de stabilité européen en 2012, plan approuvé par la BCE le 3 février 2010. Force est de constater qu’en 2012, lesdites limites ne sont pas respectées, le déficit budgétaire attendu pour 2012 vient d’être revu à la hausse (6,7 %, contre une prévision de 5,4 %), comparé à la norme de 3 %. Le tourbillon de Charybde fut le maintien du pays dans la zone monétaire unique, à tout le moins en 2010 ; mais, afin d’éviter ce tourbillon, le monstre Scylla à six têtes déclencha six tranches d’aides financières décidées en mai 2010.
…à une nouvelle aide européenne
Compte tenu des efforts faits par la Grèce et de la contribution des investisseurs privés à l’abandon d’une partie des créances, l’Eurogroupe a décidé, le 21 février 2012, d’un nouveau plan d’aide à la Grèce à hauteur de 130 milliards d’euros de prêts, lequel a été définitivement approuvé le 14 mars. Est-ce là le retour triomphant d’Ulysse ?
Rien n’est moins sûr. Selon un rapport commun UE-FMI du 15 février 2012, Athènes aurait encore besoin d’aide supplémentaire pour assainir totalement ses finances publiques, en vue de ramener sa dette à 120 % du PIB d’ici à 2020. Selon ce rapport lu par l’agence Reuter, les écueils suivants sont possibles : « Si l'excédent budgétaire primaire ne dépasse pas 2,5 % du PIB, contre -1 % en 2012, la dette ne cessera d'augmenter ; si les revenus des privatisations n'atteignent que 10 milliards d'euros en 2020, au lieu des 46 escomptés, la dette atteindra 148 % du PIB ; si la croissance économique est supérieure à 1 % par an jusqu'en 2020, la dette tombera à 116 % du PIB, mais si elle reste inférieure à cette marque, elle montera à 143 % ; si les taux d'intérêt d'emprunt du Fonds européen de stabilité financière augmentent de 100 points de base, la Grèce, qui dépend de ce financement, verra enfin sa dette atteindre 135 % en 2020 ». In fine, le rapport conclut à un besoin supplémentaire d’aides en provenance des secteurs privé et public, faute de quoi la Grèce s’enfoncera dans une spirale infernale.
La zone monétaire fragilisée
Elle sortira alors de l’euro, créant un précédent qui fragilisera la zone monétaire. Charybde et Scylla étaient deux écueils dans le détroit de Messine, or Messine est une ville italienne… À ce jour, les investisseurs se focalisent sur le Portugal et l’Espagne, alors que les taux à 10 ans s’élevaient le 9 mars à 13,36 % pour le Portugal, 4,98 pour l’Espagne, 4,82 pour l’Italie, 33,02 pour la Grèce… 1,79 pour l’Allemagne et 2,89 pour la France.
La faillite est évitée à court terme, mais les réformes structurelles n’ont pas été menées à leur terme. Après un premier plan d’aide de 110 milliards d’euros, des rachats de dette par la BCE pour environ 50 milliards d’euros et un abandon de créances de 100 milliards d’euros, le nouveau plan d’aide est basée sur une croissance optimiste de 3 % en 2015. Ces injections financières ne seraient-elles pas la toile que Pénélope tissait le jour pour la défaire la nuit, et cela durant 3 ans ?
Achevé de rédiger le 16 mars 2012