Donner un sens à l’intelligence artificielle : pour une stratégie nationale et européenne » : voici le titre de l’ambitieuse mission d’information confiée par le Premier Ministre au mathématicien et député de l’Essonne Cédric Villani. Largement médiatisé et suivi au plus haut niveau de l’État, avec la conférence de haut niveau #AIforHumanity du 28 mars 2018 au Collège de France, le rapport constitue une étape dans la mise en place d’une stratégie française et européenne en la matière.
Si, comme le souligne le rapport, « la discipline de l’IA s’est toujours développée de concert avec les imaginaires les plus délirants, les plus angoissants et les plus
Toutefois, l’étude du rapport amène également à constater ses limites, il n’est en réalité qu’une étape nécessaire mais inaboutie sur le chemin de la construction d’un écosystème européen pouvant accompagner les start-up dans leurs ambitions mondiales, leur permettre de s’insérer au mieux dans la chaîne de valeurs naissante de l’IA, de participer pleinement à la course technologique en mobilisant les meilleurs talents. Afin de réaliser la mise en œuvre de l’ensemble de ces objectifs, de prochaines étapes seront nécessaires.
I. METTRE L’ÉTAT EN ORDRE DE BATAILLE POUR LES PROCHAINES ETAPES
Le rapport Villani a eu le mérite de permettre une mobilisation de l’ensemble des acteurs français travaillant sur le secteur de l’intelligence artificielle (IA). Il remplit son rôle de mobilisation d’un écosystème en souhaitant affirmer un principe de souveraineté en matière d’IA, et en définissant des secteurs stratégiques au risque parfois de se concentrer étroitement sur le marché français.
Affirmer sa souveraineté en matière d’intelligence artificielle
La souveraineté en matière d’IA ne peut être séparée d’une réflexion plus large sur la souveraineté numérique de la France et de l’Europe, notamment au sujet de ses données, le « nouveau pétrole » de l’IA.
Catherine Morin-Desailly (sénatrice de Seine Maritime), dans un rapport du Sénat en 2013 (et cité dans le rapport Villani), avait montré le risque pour l’Europe de tomber dans le statut de « colonie
Or, force est de constater que le champ de l’IA s’enracine dans le monde numérique plus général. L’affirmation de la souveraineté en matière d’IA ne peut se comprendre si l’on ne part pas des précédents débats liés en la matière sur le cloud souverain et sur les plateformes souveraines. Ainsi, le cloud est solution technologique permettant le stockage des données, mais cette technologie n’offre que peu de garanties sur la localisation de celles-ci. L’idée de cloud souverain découle de la nécessité pour les acteurs publics de se donner des garanties afin que ces données soient hébergées sur le territoire français, et que l’entreprise qui les héberge soit une entité de droit français, soumise aux lois françaises. Lancé sous le Président Sarkozy en 2009, enterré en 2015, ce projet refait actuellement surface dans des entreprises comme
Par ailleurs, comme l’affirme Thomas Fauré (P-DG fondateur de Whaller), « il est inutile que l’Europe s’engage dans l’IA si elle n’a pas d’abord été capable de déployer ses propres plateformes numériques
Le rapport Villani entend bien réaffirmer, grâce au rôle de l’État, une véritable politique d’indépendance et de souveraineté qui ne peut résulter que du simple jeu du marché. Plus encore, le rapport entend faire de l’État l’acteur à même de donner un sens au développement de l’IA, et notamment de structurer une politique industrielle.
Définir des secteurs prioritaires et stratégiques
L’affirmation de la souveraineté doit se compléter d’une stratégie industrielle à même de définir des priorités stratégiques.
À ce sujet, le rapport se caractérise par un volontarisme affiché mettant en avant quatre domaines : la santé, l’agriculture, les transports, et enfin la défense-sécurité. À cela s’ajoute un intérêt particulier pour le domaine de l’éducation. Dans ces différents domaines, le rapport insiste sur le caractère novateur de l’IA : pour l’éducation, permettre de former un grand nombre d’individus de manière personnalisée et adaptative, développer des compétences créatives, sociales et situationnelles, ou de transformer les politiques éducatives. Les ruptures proposées en santé ne sont pas moindres, selon le rapport : stimuler l’innovation thérapeutique et pharmacologique, repenser le rôle et l’utilisation de santé, entraîner et expérimenter des IA à des fins médicales, conduire des politiques de prévention sanitaire prédictives, plus ciblées et individualisées, trouver des régulations positives. Dans le domaine de l’agriculture augmentée, de la sécurité et de la défense ou des transports, le rapport propose de se saisir des nouvelles opportunités offertes en la matière, à l’aide de l’exploitation des données.
Les différents domaines mentionnés correspondent à autant d’annexes, faisant suite aux six parties du rapport : ce dernier commence par la description de ce que pourrait être une politique économique articulée autour de la donnée. Il cherche ensuite à développer une recherche agile et diffusante en matière d’IA. Il développe également la réflexion pour l’anticipation et la maîtrise des impacts de l’IA sur le travail et l’emploi. Ensuite, il prend le parti de réfléchir à l’émergence d’une IA au service d’une économie plus écologique. Le rapport poursuit avec la question de l’éthique de l’IA, qui prend également tout son sens dans ce cadre. Enfin, le rapport prend position en faveur d’une IA inclusive et diverse.
Sélectionner des secteurs précis sur lesquels exceller, notamment en fonction de la disponibilité des données, semble être l’essence même de la stratégie. Pour autant, selon un observateur comme Olivier Ezratty (auteur du rapport du
Par conséquent, le rapport Villani ne peut se concevoir sans un prolongement européen.
II. UN ECOSYSTEME EUROPEEN QUI RESTE A CONSTRUIRE
En matière d’IA, aucun pays européen ne peut atteindre la masse critique seul pour développer une industrie autonome. Si l’Europe ne dispose pas d’un lieu comme la Silicon Valley, cette dernière est peut-être un écosystème particulier et difficilement copiable pour les Européens, qui devront trouver leur propre voie.
Faire de l’Europe une puissance normative de l’intelligence artificielle
L’Europe occupe une place à part dans les relations internationales, étant moins qu’un État et plus qu’une organisation internationale. Le politologue Zaki Laïdi, dans son ouvrage La norme sans la
On peut donc avancer que l’Europe peut à l’avenir jouer ce rôle de « puissance normative » de l’IA : à défaut de bénéficier actuellement de la force des plateformistes chinois et américains, l’Europe peut néanmoins participer à la définition de nouvelles régulations en matière d’IA, à même de devenir des standards internationaux comme le RGPD. Ce dernier pose explicitement la question des données privées à l’heure des scandales liés à l’utilisation de celles-ci par Facebook et d’autres acteurs, condamnant l’idée même selon laquelle une simple autorégulation des acteurs suffirait. Malgré d’innombrables défis qui se présentent face à l’UE, la capacité européenne en matière de compromis et de régulation peut donner un rôle à celle-ci sur le plan international, faisant de l’Europe une championne de l’intelligence artificielle
Si le concept de « puissance normative » n’est pas employé dans le rapport, il traduit pourtant bien les préoccupations éthiques qui animent celui-ci, ainsi que son souhait de lui donner du sens. La prise en compte de la préoccupation écologique fait partie des préférences européennes observées avec régularité, ainsi que la nécessité d’être inclusive (limitant l’accroissement des inégalités socio-économiques, voire contribuant à les réduire).
Construire un écosystème européen et trouver l’ambition des futures ruptures technologiques
Face aux États-Unis (GAFA) et à la Chine (BATX), l’Europe n’a d’autre choix que de jouer collectif pour exister sur la scène internationale ; comme le concède le rapport Villani, « parce qu’à bien des égards, la France et l’Europe peuvent déjà faire figure de “colonies numériques”, il est nécessaire de ne céder à aucune forme de déterminisme, en proposant une réponse coordonnée au niveau européen » (p. 11). Cette réponse coordonnée doit permettre de surmonter le défi suivant : en l’absence de plateformistes européens, comment permettre aux grandes entreprises, aux laboratoires de recherche et aux start-up d’Europe de profiter d’un écosystème européen à même de permettre un développement endogène de l’IA, en France et en Europe ?
Pour la France, le rapport mentionne par exemple la volonté de fédérer les acteurs de la recherche autour de la création d’instituts interdisciplinaires d’intelligence artificielle (3IA), répartis sur l’ensemble du territoire national et diversifié thématiquement, et jouant sur l’interdisciplinarité notamment avec les sciences humaines et sociales. D’autres mesures vont également dans le sens d’un accompagnement du développement de l’écosystème français de l’IA (création de labels, politique d’achat public, installation d’un coordinateur interministériel pour la mise en œuvre de la stratégie, revalorisation des carrières d’enseignants-chercheurs, etc.), mais il est illusoire de vouloir se cantonner à la taille du marché intérieur français pour se forger des champions de taille mondiale. Cela explique certainement pourquoi le rapport peine à montrer quelles sont les véritables stratégies de rupture : on voit mal dans le rapport les services et les produits qui feront de la France un leader mondial en la matière.
À ce sujet, l’absence d’un équivalent européen de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency), l’agence destinée aux usages militaires des nouvelles technologies, peut être déplorée. L’agence américaine est en effet à l’origine des innovations majeures comme Internet, le GPS, les voitures sans conducteurs, la technologie de la furtivité, SpaceX et Siri, qui n’auraient pas vu le jour sans elle. L’initiative JEDI (Joint European Disruptive
L’écosystème se trouve aujourd’hui trop fragmenté pour être réellement compétitif, alors même que des atouts existent ; selon un rapport du cabinet Roland Berger, si les États-Unis représentent 40 % des start-up innovantes en matière d’IA et la Chine 11 %, l’Europe des 28 en représente 22 %, même si aucun État membre isolé ne parvient à disposer d’une masse critique à lui