Industrie du titre

Des changements considérables

Créé le

02.04.2015

-

Mis à jour le

27.05.2015

Du découpage des coupons à la dématérialisation, Pierre Colladon retrace le chemin parcouru par l’industrie des titres. Automatisation, industrialisation, temps réel, standardisation et spécialisation des fonctions sont les maîtres mots de cette évolution.

Une histoire du siècle dernier aurait pu commencer par l’entretien d’embauche d’une jeune couturière offrant au service Titres d’une banque son expertise pour couper à la chaîne des coupons de titres physiques, tant ces compétences étaient alors reconnues et recherchées. Cette histoire aurait pu trouver sa suite avec l’ouverture du coffre ultra-sécurisé de cette même banque où les titres physiques des clients sont entreposés. Pour planter un décor digne d’un film d’espionnage, l’action aurait pu se situer dans une salle des coffres étanche, telle celle de l’immeuble de la Société Générale situé à l’époque dans le quartier du Trocadéro et dont la particularité était d’être engloutie, chaque soir, sous les eaux de la Seine. Le matin, alors que l’eau était évacuée, elle donnait l’occasion aux anciens de piéger amicalement les nouveaux arrivants, en les invitant à se précipiter vers les portes de ce bijou de technologie, rendues accessibles par des ponts-levis mais encore inondées. L’histoire ne serait pas complète sans la venue d’un fourgon blindé, dont les convoyeurs viendraient chercher, sous haute protection, des titres physiques à livrer dans une autre banque, du fait de leur cession d’un client de la première au profit d’un client de la seconde.

Ces images illustrent à leur manière la mesure du chemin parcouru, alors que la Place française vient tout juste de célébrer les 30 ans de la dématérialisation. Elles raisonnent néanmoins avec une forme d’actualité en lisant la réglementation européenne sur les dépositaires centraux publiée le 28 août 2014 et qui imposent une dématérialisation (ou immobilisation) de l’ensemble des titres émis au sein de la Communauté Européenne au plus tard pour le 1er janvier 2025.

Une course contre la montre

Du reste, ce règlement européen révèle différents aspects de l’évolution du post trade. À titre d’exemple, ce texte impose que la livraison d’un titre et son règlement associé interviennent dans les deux jours suivant sa négociation et cette simple disposition témoigne de la course contre la montre permanente que connaît le secteur. Cette course alimente une industrialisation constante des fonctions de back-office, pour répondre à la réduction des délais de transmission de tout type d’information (évolution de statuts, confirmation…) alors même que les volumes connaissent une croissance constante.

L’effet de ciseau provoqué par ces deux tendances antagonistes nécessite un effort constant d’automatisation des traitements, ce qui a un effet direct sur la gestion des organisations et des ressources, dans un mouvement général de globalisation qui se heurte aux différences fondamentales pouvant exister en matière légale ou réglementaire.

La course contre la montre des services assurant le traitement post-négociation d’une opération ne touche pas seulement les cycles de dénouement souvent mis en exergue. Il est vrai que ces derniers ont franchi différentes étapes dont les principales ont sans doute été le passage d’un règlement livraison situé à 5 jours après le jour de négociation (T +5) à 3 jours (T +3) en 1995 aux Etats-Unis, puis de T +3 à T +2 le 6 octobre 2014 en Europe. L’industrie européenne des titres a en effet, de sa propre initiative et sous l’impulsion de la Place française, fixé ce jour de bascule à T +2, en prévision de l’échéance imposée par la CSDR [1] . La prochaine étape devrait être la bascule nord américaine vers T +2 à un horizon encore indéterminé.

En temps réel

Cette course découle aussi de la généralisation parallèle du concept de « temps réel », derrière lequel se cache un simple souci de sécurité. La notion de temps réel consacre en effet le moment à partir duquel un investisseur a effectivement reçu, si possible de façon irrévocable, un titre ou un produit de ce dernier. Ce concept perd naturellement de sa force si les acteurs intéressés ne sont pas eux-mêmes avertis immédiatement ou dans un délai le plus proche de cette immédiateté de la finalité du traitement qui les intéresse.

De fait, la diffusion de l’information, les évolutions de statuts et tout rapport lié à un événement (opération sur titres, Assemblée générale, dénouement…) subit progressivement la contrainte du temps réel dans sa génération et sa diffusion. La pression induite du temps suppose en soit de suivre un traitement le plus automatisé possible et une transmission d’information permettant au receveur de l’intégrer sans intervention dans son système d’information, afin de ne pas faire obstacle à la contrainte de l’immédiateté.

Dans ce contexte général, passer d’un échange physique de titres à un échange électronique a constitué un prérequis indispensable pour favoriser ce mouvement de fonds.

Il a bien entendu fallu le compléter par la mise en place progressive de conventions permettant au receveur d’un message électronique de comprendre et d’intégrer les messages provenant d’un émetteur. En clair, le contexte favorable à l’harmonisation et la standardisation des messages et des traitements associés s’est progressivement imposé à toutes les fonctions du back-office (dénouement, conservation et traitement des opérations sur titres, reporting…).

Derrière ce passage du physique à l’électronique s’est alors dessiné un changement considérable dans la façon d’aborder le traitement des opérations. Progressivement, l’industrialisation est passée d’un traitement à la chaîne d’une masse d’opérations au suivi de l’intégration automatique de ces dernières par les équipes de back-office. Ce mouvement a eu deux corollaires.

La spécialisation des fonctions

Le premier est la spécialisation des fonctions et leur séparation progressive. L’industrie financière a dû revisiter son organisation. La spécialisation des tâches – qui vient d’un modèle industriel traditionnel de traitement de masse (de papier) –, a dû elle-même évoluer.

L’informatisation et la standardisation des traitements et des méthodes de travail ont transformé le visage des structures administrant les titres, en les faisant passer d’une mission de support technique, répondant aux besoins de fonctions internes de départements financiers, à la définition de pôle d’activité clairement identifié, offrant des services titres complètement orientés vers la satisfaction des besoins de clients.

Dans ce contexte, celui qui était autrefois un spécialiste d’une zone géographique est devenu progressivement un hyperspécialiste d’une fonction particulière (le dénouement, le traitement des opérations sur titres, la fiscalité…) sur une zone géographique déterminée.

Une meilleure qualification professionnelle

Le second corollaire résulte de l’automatisation des traitements qu’ont permis la standardisation et le recours à l’informatique. L’hyperspécialiste gère dorénavant des exceptions qui n’entrent pas dans des chaînes de traitements automatiques et, à mesure que cette automatisation progresse, plus complexes sont les exceptions à gérer nécessitant une qualification professionnelle de plus en plus poussée.

Les besoins des organisations en matière de ressources humaines ont de fait considérablement évolué. Les profils réclamés sont ceux de personnes qualifiées réunissant idéalement hyperspécialisation technique et capacité d’adaptation. Comment pourrait-il en être autrement dans un secteur passé, le temps d’une vie professionnelle, du traitement à la chaîne « de papier » (des titres physiques), au traitement électronique (des titres « virtuels » mais bien réels), nécessitant des échanges automatisés de masses d’informations, complétés d’interventions manuelles sur les cas les plus complexes ?

Être différent dans un monde qui se banalise

Finalement, notre histoire du siècle dernier pourrait se terminer comme suit : la couturière serait devenue avec le temps et un haut niveau de formation une spécialiste d’une fonction particulière des métiers titres ayant acquis une connaissance parfaite des outils, des standards et des spécificités locales de la zone géographique sous sa responsabilité. Elle pourrait déjeuner le midi avec un vieux collègue autrefois convoyeur et devenu un spécialiste des technologies de l’information capable de faire évoluer le système d’information de la banque pour faire face aux évolutions de l’environnement, incluant la réponse aux besoins spécifiques de clients et à ceux du cadre réglementaire. Leur sujet de conversation pourrait être la migration d’un nouveau client, pour qui l’équipe commerciale aurait défini une offre de service spécifique apte à répondre à ses besoins, tout en évoquant le bon vieux temps où tant de conservateurs existaient… avant de disparaître, pour avoir omis de se différencier dans un monde qui se banalise par la standardisation.

1 Central Securities Depositories Regulation.

À retrouver dans la revue
Banque et Droit NºHS-2015
Notes :
1 Central Securities Depositories Regulation.