C’est une barre symbolique que s’apprête à franchir l’industrie mondiale de la gestion d’actifs : fin mars 2021, selon les calculs de Morningstar
Un univers très hétérogène
Les motivations des sociétés de gestion pour opérer une mue aussi rapide sont multiples. Si les convictions éthiques ont été particulièrement mises en avant dans un premier temps, ce sont de plus en plus les aspects financiers qui sont utilisés dans les argumentaires. Tenir compte des risques extra-financiers auxquels s’exposent les entreprises dans lesquelles on investit permettrait de limiter les pertes au moment où une crise éclate, comme l’ont montré les cas de Volkswagen ou encore Bayer. Certains acteurs font ainsi valoir que, pendant la crise sanitaire, les entreprises les plus vertueuses sur le plan ESG ont dégagé de meilleures performances financières. Un constat que les académiques ont toutefois du mal à confirmer (lire l'article de Gunther Capelle-Blancard). Une chose est certaine : la demande pour les produits financiers responsables explose. Selon Morningstar, la collecte des fonds durables a quadruplé entre le premier trimestre 2020 et la même période en 2021. Tirée par la clientèle des investisseurs institutionnels, cette demande gagne aujourd’hui l’univers des épargnants particuliers, soucieux de « donner du sens à leur épargne » en période de crise (lire l'article de Grégoire Cousté). Cette bascule vers le « retail » est d’ailleurs largement accompagnée par les régulateurs, qui multiplient ces derniers mois les initiatives pour créer un cadre porteur à la finance durable (lire Interview de Philippes Sourlas et Julie Ansidei).
Cette effervescence ne facilite pas la compréhension de ce nouveau paysage de la gestion d’actifs. Les pratiques des asset managers sont en effet très variées. Quand certains s’en tiennent à des exclusions sectorielles, d’autres poussent plus loin l’analyse pour sélectionner des émetteurs bien positionnés à la fois sur les aspects financiers et extra-financiers, voire des entreprises qui ont un impact positif sur un objectif de développement durable. Au fil du temps, les concepts de l’investissement responsable ont évolué, du « best-in-class » à l’« intégration ESG » en passant par la « gestion thématique » ou encore l’« impact investing ». La plupart des gestionnaires d’actifs y ajoutent désormais des efforts d’« engagement actionnarial » par lesquels ils dialoguent avec les entreprises pour les amener à évoluer (lire l'article de Michael Herskovich). Mais toutes ces pratiques restent très hétérogènes d’un acteur à l’autre. Le régulateur essaie de mettre de l’ordre, via notamment son règlement SFDR
Une question de souveraineté
Derrière ces questions techniques, l’enjeu est pourtant majeur : mettre en place un écosystème de l’investissement responsable cohérent et crédible est indispensable au bon fléchage de l’épargne vers le financement des projets d’avenir, dans le contexte de relance post-crise. L’Europe, pionnière sur ces sujets, a clairement une carte à jouer, mais elle n’est plus seule à décider. Depuis l’élection de Joe Biden, les Etats-Unis ont repris le sujet à bras-le-corps et ils mettent les bouchées doubles pour rattraper leur retard. Des enjeux de standardisation commencent à apparaître sur la scène internationale, à l’instar des débats autour des données extra-financières (lire l'article de Marie-Pierre Peillon). L’Europe parviendra-t-elle à défendre sa vision de l’ESG ou sera-t-elle noyée sous cette déferlante ? C’est tout l’enjeu des mois qui viennent.