État des lieux

L’investissement responsable passe à la vitesse supérieure

Créé le

17.05.2021

Après s’être développé auprès de la clientèle institutionnelle, l’investissement responsable gagne petit à petit le marché des épargnants particuliers. Une bascule difficile qui nécessite que les sociétés de gestion adaptent leurs gammes et que les distributeurs les mettent en avant.

ISR et ESG : deux acronymes incontournables aujourd’hui dans le monde financier mais qui n’ont pas toujours été pris au sérieux. La dernière décennie a vu ces sujets croître considérablement, en France mais aussi en Europe. Cette croissance s’explique à la fois par la pression sociétale, par la tenue d’événements internationaux majeurs comme la COP-21 ainsi que par la volonté des législateurs et des régulateurs. L’Investissement socialement responsable (ISR) et les fameux critères ESG (environnementaux sociaux et de bonne gouvernance) ont donc gagné en notoriété et se sont diffusés très largement, que ce soit dans les milieux financiers, mais aussi, dans une moindre mesure, auprès du grand public et des épargnants.

L’impulsion des investisseurs institutionnels

En France, l’investissement responsable a d’abord été adopté par certains investisseurs institutionnels, notamment ceux de la sphère publique (Caisse des dépôts, Établissement de la retraite additionnelle de la fonction publique, Fonds de réserve des retraites, Ircantec) mais aussi, progressivement, auprès des assureurs, des mutuelles, etc. En parallèle, les gérants d’actifs, petits et grands, ont eux aussi sophistiqué leur offre en la matière. Cette évolution a été très largement encouragée par l’article 173-VI de la loi de transition énergétique pour la croissance verte (TECV) de 2015. Cette dernière demandait à chaque investisseur d’expliquer si, oui ou non, il prenait en compte le climat et les questions ESG dans ses décisions d’investissement et, si c’était le cas, comment il le faisait. Cette avancée réglementaire a largement participé à la « mainstreamisation » de l’ESG, car aucun investisseur ne peut raisonnablement dire qu’il ne met rien en œuvre en la matière. Aujourd’hui, l’inclusion de ces dimensions dans les investissements se fait avec une intensité variable et, s’il n’y a pas que des premiers de la classe, cela entraîne néanmoins tous les investisseurs institutionnels à se poser de bonnes questions et à y apporter des réponses. En cascade, ces investisseurs vont demander à tous leurs fournisseurs (consultants et gérants notamment) de réfléchir avec eux et d’intégrer ces enjeux.

Épargnants individuels : un potentiel de développement indéniable

Pour le grand public aussi, le sujet est monté en puissance. Le sondage mené en 2020 par l’Ifop pour le Forum pour l’investissement responsable (FIR) et Vigeo Eiris (V.E.) montre que deux tiers des Français considèrent qu’il est important d’intégrer les dimensions ESG dans les décisions de placement. Parmi les sujets qui leur paraissent les plus importants à prendre en compte, on trouve un mélange de questions sociales et environnementales avec, dans l’ordre : l’emploi (79 %), les pollutions (78 %), des droits humains (77 %), puis le changement climatique (74 %). Les particuliers ont d’abord été exposés à l’investissement responsable au travers de l’épargne salariale, sans d’ailleurs toujours en être conscients. Ce sont les syndicats qui ont enclenché cette dynamique, en créant au début des années 2000 le Comité intersyndical de l’épargne salariale (CIES). Le Comité est constitué de représentants de la CFDT, la CFE-CGC, la CFTC et la CGT et au travers de leur label, dont le cahier des charges vient d’être révisé, il permet aux salariés de choisir des produits ISR. En 2020, un tiers de l’épargne salariale (hors actionnariat salarié) est ISR ou solidaire.

Aujourd’hui, le potentiel de diffusion de l’investissement responsable directement auprès du grand public n’est certainement pas atteint, car le choix de l’épargne fonctionne principalement comme un marché d’offre et pas de demande. L’épargnant choisira dans ce qui lui est proposé par son conseiller financier, mais encore faut-il que celui-ci soit formé et incité à mettre en avant des produits de finance durable. En ce qui concerne l’offre à proprement parler, la loi PACTE de 2019 est une avancée significative, car elle oblige à proposer des supports responsables (ISR, solidaires et verts) dans le cadre des produits d’assurance vie en unités de compte. On observe d’ailleurs depuis quelques mois que de grands réseaux de distribution bancaire et assurantiel (Banque Populaire, La Banque Postale, Caisse d’épargne, Maif…) ont lancé de vastes campagnes à la radio ou à la télévision pour promouvoir les produits responsables, preuve d’une certaine maturité de leur part pour parler de produits financiers responsables.

Les labels, un indicateur de la diffusion grand public

Le développement des labels, principalement destinés au grand public, est un bon indicateur de cette maturité. Si l’on considère le seul label ISR français, on a observé ces derniers mois une explosion du nombre de fonds qui ont concouru et obtenu ce signe de qualité. Début mai 2021, on compte plus de 700 fonds, de plus de 100 sociétés de gestion françaises et étrangères pour des encours globaux supérieurs à 500 milliards d’euros. À titre de comparaison, en décembre 2019, 321 fonds de 59 sociétés de gestion pour un encours de 121 milliards d’euros avaient été labellisés.

Cependant, si le label ISR est un succès quantitatif indéniable, il fait désormais face à des enjeux importants pour le futur. Le label doit évoluer en adoptant les meilleures pratiques et se rendre plus lisible pour les épargnants. De surcroît, les labels se multiplient en Europe. Même si les marchés de l’épargne n’ont pas les mêmes caractéristiques selon les pays ni les citoyens les mêmes attentes, il faudra travailler à faire converger ces labels afin de rendre l’offre plus lisible.

Les obstacles au développement

Si l’investissement responsable est indiscutablement en forte croissance en raison des attentes sociétales et individuelles, il existe encore des obstacles à son adoption par les épargnants. D’abord, il y a une question d’éducation financière : les Français, comme leurs voisins au demeurant, connaissent peu les produits financiers et leur fonctionnement. Ils sont donc moins enclins à choisir les supports les plus adaptés à l’ISR que sont notamment les fonds actions.

Par ailleurs, les fonds « best-in class » qui sélectionnent les meilleures entreprises en matière d’ESG, quel que soit leur secteur d’activité, sont très présents en France (63 % des fonds ISR fin 2019). Or, s’ils correspondent aux attentes de beaucoup d’investisseurs institutionnels, il n’en va pas de même pour les épargnants individuels. Ceux-ci sont très étonnés d’y retrouver des entreprises du secteur du pétrole et du gaz, par exemple. Dans ce cas, il y a un grand décalage entre l’attente implicite – investir dans une économie décarbonée – et le fait d’avoir en portefeuille des entreprises d’un secteur aussi controversé que celui des énergies fossiles. Dans ce contexte, il apparaît particulièrement difficile, face à un épargnant individuel, de rentrer dans le débat sur la nécessité d’accompagner de la transition de tous les secteurs et sur le rôle des stratégies d’engagement actionnarial qui doivent la stimuler. À moins d’un effort pédagogique intense dans lequel, à ma connaissance, aucun distributeur de produits ne s’est lancé, ces stratégies ne pourront pas être massivement adoptées par les épargnants.

L’épargnant comprendra plus aisément un produit dont l’objectif est explicite, plus lisible. Dans ce contexte, les fonds thématiques (11 % des fonds ISR fin 2019) ont fait la démonstration ces dernières années qu’ils pouvaient être attractifs pour des individus en quête de sens pour leur épargne. Il existe désormais une grande variété de thématiques très parlantes pour les épargnants et susceptibles de les attirer : eau, emploi, énergies renouvelables, santé, silver economy, alimentation durable…

L’impact, nouvelle frontière de la finance responsable

Les critères environnementaux, sociaux et de bonne gouvernance sont des outils utiles pour une gestion avisée du risque et pour sélectionner les meilleures entreprises, les meilleurs émetteurs. Nombreux disent qu’inclure ces critères dans les décisions, c’est tout simplement investir sérieusement et avec professionnalisme. Les critères ESG ne sont pas intrinsèquement porteurs d’une intentionnalité, contrairement à la finance à impact. Quel impact est recherché par les investissements : s’agit-il de créer des emplois, développer les énergies renouvelables ou l’économie circulaire, favoriser l’égalité femme homme, réduire les inégalités… ? Cette intentionnalité est constitutive de la finance à impact et elle doit s’accompagner d’une contribution effective (additionnalité) de l’investissement à l’objectif qu’il poursuit. Naturellement, pour assurer la cohérence de cette démarche, il faut mesurer cet impact recherché et aligner les intérêts des investisseurs sur cet objectif d’impact.

Une telle finance, dotée d’objectifs sociétaux clairs, est de nature à convaincre les épargnants individuels car elle répond à leurs attentes. Désormais, c’est aux gérants de les fabriquer et aux réseaux de distribution de les proposer.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº857