Le 7 septembre 2018, la députée Olivia Grégoire, présidente de la Commission spéciale chargée d'examiner le projet de loi relatif à la croissance et la transformation des entreprises, dite « loi PACTE », s’enthousiasmait sur Twitter (voir Capture d'écran) de l’abrogation à venir de l’indicateur 050 du fichier bancaire des entreprises (FIBEN).
Cette décision signait la fin d’un marquage au fer rouge pour les chefs d’entreprise qui avaient connu deux liquidations judiciaires en cinq ans. Le 1er octobre 2018 était en effet acté le droit à l’oubli bancaire, à partir du 1er janvier 2019, pour les entrepreneurs post-faillite. Au-delà de l’affichage politique, reste à savoir ce qu’en pensent les principaux intéressés : les entrepreneurs et les banquiers.
À cette fin, nous croisons ici les points de vue de Claudine Péry, présidente de l’association Entraide & Entrepreneurs, spécialisée dans l’aide aux entrepreneurs en difficulté, et celui de Jérôme Beauquel, directeur des engagements de la Banque Populaire Aquitaine Centre Atlantique. Tous deux participent au projet de recherche « Banque & entrepreneur en rebond » (BEER).
La notation 050 du FIBEN a été supprimée. Ce droit à l’oubli bancaire est-il une bonne chose ?
Claudine Péry (C. P.) : Pour les banques, le droit à l’oubli bancaire casserait les carcans d’analyse passéistes, qui les enferment dans un raisonnement du type « qui a bu, boira » ou « qui a échoué, échouera ». Pour les entrepreneurs, ce serait le retour de la confiance. Moins fébriles, ils feraient moins d’erreurs, comme cacher des informations à leur banquier ou prendre des décisions risquant d’aggraver leurs difficultés. S’il est appliqué, le droit à l’oubli bancaire est un moyen de faciliter les échanges entre les entrepreneurs et les banquiers, qui n’existent plus vraiment aujourd’hui. Le droit à l’oubli bancaire pourrait ainsi leur permettre de devenir enfin des partenaires économiques.
Jérôme Beauquel (J. B.) : Lorsqu’on reçoit un porteur de projet, on aime avoir son historique. Et pour instaurer une relation de confiance avec la banque, il ne doit rien cacher. Les informations FIBEN font partie des informations de base qu’on met dans un dossier de crédit avant de le monter. Supprimer la notation 050 fait disparaître un élément important pour la décision. Pour l’entrepreneur, cela lui permet d’éluder une mauvaise expérience, mais je reste persuadé qu’il doit informer la banque de ses échecs, surtout s’ils ont renforcé ses capacités de dirigeant. Je préfère quelqu’un qui m’explique ses expériences passées, plutôt que de les découvrir quelques mois après. Le droit à l’oubli permet certainement de favoriser l’esprit d’entreprendre. C’est juste la manière dont cela est fait qui pose un problème : on cache une information pour dire qu’on ne considère pas l’échec comme une information négative.
Que change le droit à l’oubli dans la relation entre un entrepreneur post-faillite et une banque ?
C. P. : C’est la prise de risque qui génère l’énergie pour l’entreprise. Le droit à l’oubli bancaire autorise justement la libéralisation de celui ou celle qui souhaite redevenir un entrepreneur, malgré un échec. C’est l’espoir retrouvé, c’est le gaspillage réduit, c’est enfin un banquier qui joue son rôle et un entrepreneur qui assume ses devoirs dans une relation claire et productive, et pas seulement pour le seul gain d’une des parties.
J. B. : Quand j’ai commencé à travailler sur le marché des professionnels, dans les années 1990, la première chose que je faisais quand je recevais des prospects, c’était de chercher le fichier FIBEN. S’il y avait une cotation 050, je refermais tout de suite le dossier. On ne peut plus faire ça aujourd’hui. On se doit d’écouter la personne qui nous expose son projet afin d’en comprendre les tenants et les aboutissants et d’éviter les a priori négatifs. Pour autant, je ne peux pas accompagner un projet sans connaître l’homme ou la femme qui le porte. Il faut simplement qu’on change de paradigme, qu’on digère différemment l’information sur ce qui s’est passé avant, en se disant qu’il y a peut-être des explications et que ce n’est pas rédhibitoire pour l’avenir.
Est-il plus facile aujourd’hui pour un entrepreneur post-faillite de bénéficier d’une seconde chance de la part d’une banque ?
C. P. : Non, car la Banque de France et les banques ont mis au point un classement interne des entrepreneurs encore plus inquisiteur que le précédent, qui était un peu rustique, mais avait le mérite d’être clair. Là, c’est plus dangereux, car l’entrepreneur se fait juger par des employés munis du sacro-saint ordinateur, qui va canaliser les données en les rapprochant des statistiques qui régissent le monde. On vient certes de voir deux cotations disparaître en l’espace de quelques années (la 040 et la 050), mais les entreprises sont quand même cotées et l’ignorent. Les commerciaux en agence n’ont aucune empathie vis-à-vis de celui qui a échoué. Ils n’en sont pas responsables : leur hiérarchie les a enfermés dans cette manière de penser, un véritable carcan.
J. B. : C’est trop tôt pour le dire. C’est un changement culturel pour les banques. Il faut qu’on apprenne à voir les choses autrement, en supprimant des automatismes pris en début de carrière. À l’époque, c’était même une faute professionnelle pour un employé de banque de monter un dossier alors que le dirigeant avait subi une liquidation judiciaire ! Il nous faut vraiment changer complètement de vision quant à la manière d’appréhender cette information. Donc je pense que, oui, ça va être plus facile pour un entrepreneur qui a connu des difficultés de bénéficier d’une seconde chance, mais ça ne se fait pas en quelques jours.
Quels sont les chantiers prioritaires pour faciliter la relation entre un entrepreneur post-faillite et une banque ?
C. P. : Avoir un interlocuteur bancaire formé à l’écoute et à l’analyse objective d’un projet et de celui qui le porte. Assister obligatoirement le créateur d’entreprise en lui donnant une connaissance de la gestion et en l'informant sur les partenaires indispensables à la vie de son entreprise : banquier, expert-comptable, organismes sociaux. Améliorer la prise de risques par l’acceptation, par la banque elle-même, de ses propres erreurs. Quand la banque met en provision une créance douteuse, ce n’est pas valorisant et le responsable de ce compte défaillant sera mal vu de sa hiérarchie. Améliorer le regard de la banque sur l’entreprise, être un véritable acteur et non pas un simple pourvoyeur, améliorer la communication, former une équipe avec l’entreprise. Enfin, faire un peu cesser l’escalade de l’intelligence artificielle au profit de l’humain.
J. B. : Il faut changer les mentalités, et pas seulement chez les banquiers. En France, l’échec est considéré comme une honte. Alors, forcément, l’entrepreneur qui a subi une faillite le vit mal. Il faut donc redonner confiance aux entrepreneurs ayant vécu des expériences difficiles. Cela étant, le droit à l’oubli nous empêche d’identifier le vrai escroc du chef d’entreprise qui a connu un échec pour X raisons, qui ne sont pas forcément de sa faute. Là, le chantier est plutôt au niveau des tribunaux de commerce. Un échec dû à l'impayé d’un client qui précipite la chute de la boîte, l’entrepreneur n’y est pour rien et je comprends qu’on ne fige pas négativement cette expérience. En revanche, certains entrepreneurs ne sont pas dignes de confiance et font les choses sciemment. Ceux-là, j’aimerais qu’ils ne recommencent pas, pas seulement pour les banques, mais pour tous les partenaires de l’entreprise qui en sont victimes ! Il faudrait connaître l’origine de la liquidation judiciaire – escroquerie ou pas –, et pouvoir la notifier différemment.
On le voit, la confiance est le point fondamental de convergence des attentes. Pour autant, si les deux professionnels s'y réfèrent, ils présentent deux versants d’une même réalité : pour Claudine Péry, la confiance exclut la stigmatisation ; Jérome Beauquel y voit un enjeu de transparence. Leurs témoignages mettent ainsi en lumière la dimension prismatique de la relation banque-entrepreneur en difficulté, voire l’existence d’un schisme. Pour être plus qu’un fétiche, le droit à l’oubli bancaire appelle une convergence de ces points de vue.
Un paradoxe de société
De telles divergences questionnent le lien entre l’éthique des affaires et la technique bancaire. Le métier de banquier s’est construit historiquement sur la capacité à « bien décider un dossier », c’est-à-dire à maîtriser le risque dans l’allocation des fonds confiés par les agents à capacité de financement. D’un point de vue managérial, il est donc essentiel pour les banques de disposer de l’information, tant dans l’intérêt du banquier que de l’entrepreneur et de la société en général. On trouve là un paradoxe de société entre la prise de risque que d’aucuns situent au cœur de la pratique entrepreneuriale, et l’accès à la ressource financière sans laquelle l’entreprise ne peut dégager son plein potentiel. Cette technique reste l’instrumentation d’une idéologie et d’un ensemble de croyances qui ont conduit par le passé à blackbouler de façon systématique des entrepreneurs ayant connu la faillite. Mais ces témoignages soulignent aussi qu’en France la banque reste le passage obligé pour les entrepreneurs en quête de ressources financières.
Sur le plan sociétal, le droit à l’oubli est un enjeu pour faire bouger les lignes et les consciences face à une problématique qui est devenue légitime dans les pratiques de financement. La théorie peut nous aider à comprendre l’institutionnalisation de cette mécanique conduisant à l’exclusion des entrepreneurs post-faillite.
Le devoir d’apprentissage de l’entrepreneur
Sur un plan cognitif tout d’abord l’échec reste méconnu que ce soit dans les formations bancaires où le formateur adresse d’un air entendu le fameux adage à ses disciples « Courage fuyons » ou à l’école. Des facteurs coercitifs ensuite ont été portés par les politiques de crédit des établissements, les procédures internes, le système de délégation et la hiérarchie managériale pour sanctionner l’accompagnement des dossiers où une première faillite invoque un risque que la banque n’est pas prête à supporter. Enfin, pilier normatif, la faillite focalise les attentes du banquier lors de la découverte du dossier et conduit mimétiquement, ou pour le moins sans analyse approfondie, le banquier à rejeter le dossier.
Cette dernière clé de lecture ouvre de nouvelles perspectives pour comprendre le droit à l’oubli bancaire. Celui-ci s’interprète en termes de signal comme la volonté du législateur d’effacer dans le processus de décision de la banque une première étape, au cours de laquelle le banquier se fait un premier avis permettant d’étiqueter l’entrepreneur et son projet. Si l’un et l’autre soulignent combien le droit à l’oubli fait sens de ce point de vue, il n’en demeure pas moins que l’objectif reste symbolique et passe sous silence le devoir d’apprentissage de l’entrepreneur. En effet, en tant qu’expérience, un échec doit être une occasion d’apprendre « grâce » aux erreurs de gestion, autant sinon plus que de causes externes, par exemple l'impayé d’un client. Nombre d’entrepreneurs à succès ont découvert les clés de leur réussite en tirant les leçons d’un revers précédent.
Mieux connaître et accompagner
Le principe de réalité nous rattrape au passage : l’échec continuera d’exister et à être pris en compte d’une façon ou d’une autre. Parce que la culture française et ses faits stylisés n’autorisent pas l’échec, on nie à la fois l’échec et l’expérience qui l’accompagne, annulant par la même un morceau de vie de l’entrepreneur. Le droit à l’oubli constitue ainsi une première étape. Mais il ne doit pas cacher la réalité d’un problème qui appelle des solutions : des sources de financement alternatifs et plus mobilisés, des systèmes de garantie rassurants pour la banque et les entrepreneurs, des systèmes d’évaluation du risque plus fins au niveau des entrepreneurs, etc. Le champ des possibles reste immense mais appelle aussi en amont un effort de formation des plus jeunes, tant des entrepreneurs que des banquiers pour mieux connaître le phénomène de l’échec entrepreneurial et l’accompagner.