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Pendant près de quatre décennies de Great Moderation de l’inflation, la mondialisation désinflationniste et la baisse tendancielle des taux d’intérêt ont offert à l’allocation d’actifs un environnement exceptionnel. Lorsque la croissance ralentissait, les banques centrales pouvaient assouplir leur politique et les obligations souveraines retrouvaient leur fonction protectrice. La diversification entre actions et obligations constituait ainsi l’un des piliers de la construction des portefeuilles.
La période postpandémique a malmené cette mécanique. Elle ne suffit plus à construire des portefeuilles aussi robustes et diversifiés que par le passé et incite l’investisseur à solidifier son arche. Le cycle indique où nous sommes, le régime détermine dans quel monde nous investissons.
Winter of Our Discontent, quand
la dette reprend ses droits
The Winter of Our Discontent, pour reprendre l’expression de Shakespeare, pourrait marquer la fin d’une illusion, celle d’un monde où la mondialisation contenait les prix, où des taux historiquement bas facilitaient l’endettement et où les États pouvaient répondre aux crises sans véritablement s’interroger sur le coût de leurs interventions.
Pendant des décennies, la baisse des taux avait rendu l’accumulation de dette relativement indolore. Les États pouvaient amortir les crises par la dépense publique tandis que les banques centrales disposaient d’une marge de manœuvre considérable. Ce confort s’est progressivement dissipé.
Selon le Fonds monétaire international, la dette publique mondiale, proche de 94 % du PIB en 2025, devrait atteindre 100 % dès 2029. Dans le même temps, défense, vieillissement démographique, transition énergétique, infrastructures et souveraineté technologique réclament des investissements considérables. Les États doivent donc investir davantage pour réduire leurs dépendances stratégiques au moment même où leur autonomie budgétaire se restreint.
Le risque ne réside pas seulement dans le stock de dette. Il apparaît lorsque se conjuguent déficits primaires persistants, croissance nominale insuffisante et coût de refinancement croissant.
L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en donne une illustration éclairante. Un tiers de l’encours de dette obligataire souveraine à taux fixe de ses membres arrive à échéance entre 2026 et 2028. Or, depuis 2023, les rendements souverains à dix ans sont supérieurs d’environ deux points de pourcentage à ceux auxquels avaient été émises les obligations arrivant à maturité. Les charges d’intérêts atteignaient déjà 3,3 % du PIB de l’OCDE en 2025.
La contrainte budgétaire ne prend donc pas nécessairement la forme d’un défaut souverain ou d’une crise de financement. Elle peut se traduire plus insidieusement par une compression durable des marges de manœuvre publiques, une part croissante des recettes finançant les engagements passés plutôt que les investissements futurs.
La France illustre cette nouvelle hiérarchie des vulnérabilités. À son niveau d’endettement s’ajoute la capacité politique à mettre en œuvre une trajectoire crédible de consolidation. L’écartement du spread entre obligations assimilables du Trésor (OAT) et Bund traduit cette exigence accrue de visibilité, sans constituer à lui seul le signe d’une crise systémique imminente.
La composition des détenteurs de dette devient également déterminante. Une base d’investisseurs plus internationale, mobile ou sensible aux valorisations peut amplifier les mouvements de prix. L’OCDE souligne le recul relatif des banques centrales parmi les détenteurs de dette souveraine au profit d’investisseurs davantage sensibles aux prix.
Pour l’allocataire, le constat est important. La dette souveraine peut conserver sa qualité de crédit et sa liquidité tout en devenant une source significative de volatilité. La solvabilité d’un État, la liquidité de sa dette et le pouvoir protecteur de ses obligations sont trois réalités distinctes.
L’archipel des dépendances
La mondialisation avait installé l’idée d’une économie mondiale fluide où la spécialisation internationale et l’optimisation des chaînes de production permettaient de réduire continuellement les coûts. Derrière cette fluidité s’est pourtant construite une architecture de dépendances très concentrées.
Taïwan occupe une position centrale dans la fabrication des semi-conducteurs avancés. Le détroit d’Ormuz constitue un passage stratégique pour les hydrocarbures. La Chine domine plusieurs segments de transformation des minerais critiques. Les équipements de lithographie d’ASML aux Pays-Bas constituent un autre maillon essentiel de cette chaîne.
Ces points forment un véritable archipel des dépendances, composé de territoires et d’infrastructures dispersés mais reliés par des interdépendances dont la rupture peut affecter l’ensemble du système économique.
La mondialisation ne cesse pas d’être interdépendante. Elle découvre que ses interdépendances peuvent devenir des instruments de puissance.
Après la mondialisation heureuse du moindre coût vient celle du coût de la souveraineté. La crise énergétique de 2026, après celle de 2022, illustre ce basculement. Un choc pétrolier ne se résume plus à une hausse du prix du baril. La désorganisation des capacités de raffinage a montré que la contrainte pouvait se déplacer du pétrole brut vers les produits indispensables à l’économie réelle comme le diesel, le kérosène ou l’essence.
Selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), l’activité mondiale de raffinage restait, en août 2026, inférieure de 4,2 millions de barils par jour à son niveau d’un an auparavant. Début septembre, les prix du diesel aux États-Unis étaient environ 94 % supérieurs à leur niveau d’avant-guerre, une progression nettement plus forte que celle du pétrole brut. Les exportations combinées de diesel du Moyen-Orient et de Russie ont chuté de 75 % sur un an en août dernier.
Le problème ne réside donc plus uniquement dans la disponibilité de la matière première, mais dans la capacité industrielle à la transformer et à la distribuer. L’indisponibilité d’infrastructures en Russie, en Ukraine ou dans les pays du Golfe peut prolonger les tensions même lorsque les flux de brut commencent à se rétablir.
L’enjeu décisif est moins l’amplitude du choc initial que sa persistance. Prolongé, il se diffuse aux coûts de transport, aux prix industriels, aux anticipations d’inflation et potentiellement aux salaires. Les banques centrales doivent alors contenir les effets de second tour sans provoquer un ralentissement excessif de l’activité.
Relever les taux ne crée cependant ni barils supplémentaires, ni raffineries, ni terminaux gaziers. La politique monétaire peut contenir la propagation inflationniste, mais elle ne résout pas une contrainte d’offre. Innovation, substitution entre ressources et diversification des approvisionnements peuvent restaurer des capacités d’ajustement, mais ces adaptations mobilisent du capital, prennent du temps et transforment les prix relatifs.
Pour l’investisseur, la géopolitique cesse ainsi d’être seulement un choc exogène provoquant ponctuellement une correction. Elle devient un facteur structurel des coûts, des dépenses d’investissement et, in fine, des primes de risque et des conditions financières.
L’IA, révolution productive
ou choc de capital ?
L’intelligence artificielle (IA) est souvent analysée sous l’angle des valorisations des grandes entreprises technologiques. Ses implications débordent pourtant largement les marchés actions. Elle constitue simultanément une promesse de gains de productivité futurs et une mobilisation massive et quasi immédiate de capital.
Centres de données, semi-conducteurs, réseaux électriques et infrastructures numériques nécessitent des investissements considérables, de l’ordre de 1 trillion. Leur financement accroît la demande de capitaux et sollicite des ressources énergétiques et industrielles parfois déjà contraintes.
Ce mouvement intervient au moment où les États cherchent eux aussi à financer réarmement, infrastructures et souveraineté économique. La concurrence entre besoins de financement publics et privés pourrait donc entretenir des tensions sur les taux réels et les primes de terme, même si son effet dépendra de l’évolution de l’épargne et des conditions financières.
L’ambivalence est profonde. Une technologie à terme potentiellement désinflationniste par ses gains de productivité peut exercer des pressions inflationnistes pendant sa phase de déploiement.
À plus long terme, l’automatisation, la réduction de certains coûts et l’amélioration de l’efficacité productive pourraient soutenir les marges des entreprises et relever la croissance potentielle. Encore faut-il distinguer l’investissement dans l’infrastructure, l’adoption effective de la technologie et la captation des gains économiques.
Les premiers bénéficiaires de l’IA ont été les producteurs de semi-conducteurs et les fournisseurs de capacités de calcul. Une deuxième phase pourrait bénéficier aux secteurs utilisateurs tels que l’industrie, la logistique, les services financiers, la santé ou la robotique. L’Europe, moins présente dans la conception des grands modèles d’IA, pourrait trouver dans cette diffusion de nouvelles opportunités, notamment grâce à son tissu industriel et à la physical AI.
Pour l’investisseur, la difficulté consiste à distinguer la réalité de la transformation, la capacité des entreprises à en tirer profit et le prix payé pour accéder à ces bénéfices. Le marché scrute les résultats trimestre après trimestre. L’investisseur de long terme doit aussi s’interroger sur la durée et la diffusion du cycle bénéficiaire.
Il ne s’agit plus uniquement d’identifier ce que le consensus valorise mal, mais de comprendre ce que le monde est en train de devenir.
Rénover son arche pour investir
La corrélation entre classes d’actifs doit davantage être considérée comme une variable du régime économique que comme une constante du portefeuille. Un portefeuille réparti entre actions, obligations et crédit peut rester fortement exposé à une hausse des taux réels, à une contraction de la liquidité ou à une surprise inflationniste.
La diversification apparente ne garantit donc pas celle des risques. L’enjeu n’est plus seulement de répartir les capitaux entre classes d’actifs, mais de diversifier les sources de performance, y compris au sein de chacune d’elles. Il faut identifier les expositions à la croissance, à l’inflation, aux taux réels et à la liquidité, mais aussi aux transformations liées à l’IA, à la sécurité économique et aux vulnérabilités géopolitiques.
Derrière l’archipel des dépendances se dessine également une nouvelle géographie des opportunités. Infrastructures, capacités industrielles, ressources stratégiques et gains de productivité pourraient durablement modifier la hiérarchie des rendements.
Les obligations indexées sur l’inflation, l’or, certaines matières premières ou les stratégies de protection optionnelle peuvent renforcer la robustesse des portefeuilles dans certains scénarios, sans constituer une assurance universelle. Les obligations indexées restent sensibles aux taux réels et à la liquidité, les matières premières sont volatiles et l’or peut traverser de longues périodes de sous-performance.
Dans un environnement de primes de terme élevées, les maturités courtes et intermédiaires peuvent également présenter un profil attractif, combinant portage et moindre sensibilité aux mouvements des taux longs. Cette préférence doit néanmoins pouvoir être révisée si un choc déflationniste redonne à la duration longue sa fonction protectrice.
C’est ici que la distinction entre cycle et régime prend tout son sens. Le régime détermine l’architecture stratégique du portefeuille. Le cycle en ajuste l’expression en fonction des surprises de croissance, d’inflation, de politique monétaire ou de valorisation.
Cette articulation évite de transformer une conviction structurelle en position permanente. Anticiper une inflation structurellement plus volatile ne signifie pas sous-pondérer systématiquement la duration. Reconnaître le potentiel de l’IA ne justifie pas d’acheter les valeurs technologiques à n’importe quel prix. À l’inverse, une correction boursière peut modifier le point d’entrée sans remettre en cause une dynamique économique de long terme. Il faut conjuguer la patience des convictions et l’agilité de leur expression.
Cette exigence rejoint une maxime attribuée à Warren Buffett : « Prévoir la pluie ne suffit pas. Ce qui compte, c’est de construire une arche. » Appliquée à l’allocation d’actifs, elle rappelle que la robustesse d’un portefeuille ne consiste pas à prévoir exactement la prochaine crise, mais à identifier les risques auxquels il reste exposé lorsqu’un changement de régime de croissance et d’inflation survient, comme en 2022 ou 2026.