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Approuvés depuis 2021 en Europe et lancés en août dernier sur la bourse Euronext d’Amsterdam, les fonds indiciels cotés investis directement dans le bitcoin pourraient faire leur entrée attendue sur le marché américain en 2024. « Il s’agit d’une étape historique pour les investisseurs américains, l’écosystème bitcoin et tous ceux qui ont plaidé pour une exposition au bitcoin grâce aux protections supplémentaires de la structure ETF (Exchange Traded Fund, ou tracker, ndlr) », a déclaré Michael Sonnenshein, P-DG de Grayscale dans un communiqué.
Ce serait l’aboutissement d’un long feuilleton pour les cryptos. Cela fait une dizaine d’années que les professionnels du secteur cherchent à faire coter un ETF Bitcoin basé sur le marché au comptant pour ouvrir les cryptomonnaies au grand public. Jusqu’à présent, l’autorité des marchés s’y est toujours refusée, invoquant notamment les risques de manipulation du marché. L’agence a validé en 2021 les ETF de contrats à terme sur le bitcoin basés sur les prix à terme du Chicago Mercantile Exchange (CME), et étroitement réglementés par la Commodity Futures Trading Commission (CTFC) mais a opposé une fin de non recevoir à toute demande d’ETF Spot bitcoin depuis 2013.
La SEC au pied du mur
Le 15 juin dernier, c’est au tour du géant mondial de la gestion BlackRock de déposer une demande auprès de la Security Exchange Commission (SEC), suivi par Fidelity et Invesco. Face à ces demandes en cascade, la SEC freine des quatre fers, repoussant sa décision à maintes reprises. Mais l’échéance finale approche et douze grands noms de l’investissement – dont BlackRock, WisdomTree et Valkyrie – pourraient bien obtenir son feu vert dès janvier. Celui-ci pourrait intervenir entre le 10 janvier, date butoir à laquelle l’autorité de régulation doit se prononcer sur la proposition d’Ark Invest et de 21Shares, et fin mars en cas de vague simultanée d’approbations.
« Je suis prudemment optimiste quant à l’approbation prochaine des douze demandes d’ETF sur le bitcoin, et ce pour plusieurs raisons. Premièrement, BlackRock a de très bons antécédents en matière d’approbation de ses ETF (et entretient d’excellentes relations avec la SEC). En fait, je ne pense pas qu’une demande d’ETF lui ait jamais été refusée. Deuxièmement, il y a quelques semaines, la SEC a émis un ordre public qui va dans ce sens », note Vivian Fang, professeure de finance à l’université de l’Indiana. Selon elle, certaines parties de cette ordonnance indiquent que l’agence est favorable à l’idée d’approuver un ETF bitcoin au comptant. « Troisièmement, ajoute la professeure, la SEC a récemment perdu le procès contre Grayscale et n’a pas l’intention de faire appel. »
La défaite judiciaire historique du gendarme boursier face au gestionnaire d’actifs numériques Grayscale le met en effet au pied du mur. En août dernier, une cour d’appel fédérale a jugé « arbitraire et capricieux » son rejet de la demande de Grayscale de convertir son Bitcoin Trust, doté de 6,7 milliards de dollars en un fonds coté alors qu’elle autorise les véhicules d’investissement pour les contrats à terme sur bitcoin. « En l’absence d’une explication cohérente, ce traitement réglementaire différent de produits similaires est illégal », a statué la cour, la sommant de réexaminer la demande. La SEC n’ayant pas fait appel de cette décision, le marché anticipe une décision imminente. « Il y a un sentiment d’inévitabilité autour des cryptos et d’un ETF Spot bitcoin aux États-Unis », a fait remarquer Patrick McHenry, président du Comité des services financiers de la Chambre des représentants.
Nouvelle donne
Un enjeu de taille qui pourrait changer la donne. Ces fonds indiciels procureraient de fait aux investisseurs un moyen réglementé et structuré de s’exposer au bitcoin sans posséder la cryptomonnaie elle-même. Cela légitimerait aussi le bitcoin en tant qu’actif d’investissement et favoriserait l’institutionnalisation du marché et l’intégration des cryptomonnaies aux portefeuilles d’investissement traditionnels. Ces perspectives ainsi que le halving (la division par deux du nombre de bitcoins émis lors de la création d’un nouveau bloc) prévu au printemps poussent le cours du bitcoin à la hausse.
Le courtier Alliance Bernstein prédit que le secteur de la gestion des fonds cryptographiques pourrait voir ses actifs sous gestion grimper de 50 à 650 milliards de dollars dans les cinq ans. Un rapport de Galaxy estime que les flux entrants de la gestion de fortune dans les trackers en bitcoin pourraient atteindre près de 39 milliards de dollars d’ici trois ans. Si le BTC était adopté par 10 % des fonds avec une allocation moyenne de 1 %, la collecte nette potentielle des ETF en bitcoins se situerait entre 125 et 450 milliards de dollars.
Pour Mark Thielen, directeur de la recherche de DeFiResearch.com, le bitcoin pourrait surtout faire partie des portefeuilles institutionnels et être utilisé pour garantir des actifs. Cela pourrait créer un effet de levier ou optimiser les portefeuilles. Selon lui, la capitalisation boursière des ETF de métaux précieux aux États-Unis est de 120 milliards de dollars et 77 % des personnes de moins de 40 ans préfèrent le bitcoin à l’or comme valeur refuge. Si 20 % de ces avoirs en métaux précieux étaient transférés dans un ETF bitcoin, il en résulterait un afflux de 24 milliards de dollars. Au final, le bitcoin pourrait représenter entre 0,5 % et 10 % des portefeuilles institutionnels.
Parmi les risques soulevés par la SEC, le vol ou la perte des bitcoins détenus par l’ETF reste problématique. « Les actifs sous-jacents étant détenus dans un portefeuille cryptographique, il existe un risque de piratage ou d’autres atteintes à la sécurité », reconnaît Vivian Fang. En outre, les ETF au comptant seraient soumis à la volatilité et aux fluctuations du cours du bitcoin. Pour y parer, BlackRock s’est engagé le 4 décembre dans un amendement à son application à surveiller les mouvements de prix inhabituels de son ETF Spot bitcoin et à garantir la conformité en matière de lutte contre le blanchiment d’argent. « Nous travaillons avec nos régulateurs car, comme pour tout nouveau marché, si le nom de BlackRock doit y figurer, nous allons nous assurer qu’il est sûr, solide et protégé », a assuré le patron du premier gestionnaire d’actifs mondial Larry Fink.