Le bitcoin ne parvient pas à s’imposer en tant que monnaie

Créé le

07.12.2023

-

Mis à jour le

21.12.2023

Adopté comme monnaie légale au Salvador en septembre 2021, l’usage du bitcoin s’avère très limité, les Salvadoriens lui préférant et de loin le dollar. Les spécialistes s’interrogent sur le bien-fondé d’une telle mesure, le bitcoin se révélant davantage un actif financier qu’une monnaie.

Au mois de juillet 2021, Nayib Bukele, alors président du Salvador depuis 2019, surprenait la communauté financière internationale en indiquant sa volonté d’établir le bitcoin comme une monnaie à cours légal au côté du dollar américain. Dès le 7 septembre, l’expérience fût lancée. Elle s’est accompagnée d’autres annonces spectaculaires comme la volonté de créer « Bitcoin City », une nouvelle ville alimentée par l’énergie d’un volcan et financée par de la dette en bitcoin. Il était aussi question d’attirer plus massivement des touristes issus de la cryptosphère sur les plages du Pacifique... tout en permettant au pays d’être moins dépendant du dollar.

Pour la population locale, l’adoption du bitcoin avait vocation à renforcer l’inclusion financière, dans un pays où 70 % des habitants n’ont pas accès à un compte bancaire et où 30 % se situent sous le seuil de pauvreté. Elle devait aussi permettre d’abaisser les coûts de transaction sur les flux de capitaux en provenance de la diaspora salvadorienne présente aux États-Unis. « Les États-Unis comptent environ deux millions de travailleurs originaires du Salvador. Leurs transferts de revenus vers leur pays d’origine ont été équivalents ces dernières années à environ 20 % du PIB du pays », détaille Michaël Goujon, chercheur au Cerdi, CNRS, IRD, Université Clermont Auvergne.

De multiples incitations

Pour mener à bien son projet, le gouvernement a lancé une plateforme de transaction appelée Chivo et a attribué 30 dollars à tous les habitants afin de disposer d’un portefeuille (wallet) en bitcoin. Il a également promis un rabais sur certaines dépenses, comme l’essence, si elles sont acquittées en bitcoin.

Un peu plus de deux ans après le début de l’expérience, force est de constater qu’elle ne rencontre pas le succès. Selon les données de la Banque Centrale du Salvador, 1,6 % des flux de capitaux des migrants ont été réalisés en bitcoin en 2022 et 1,1 % en 2023. En matière d’usage local, le recours au bitcoin est limité. Selon une étude du NBER (National Bureau of Economic Research) de l’Université de Cambridge aux États-Unis, si la moitié des ménages du pays a rapidement téléchargé l’application pour bénéficier d’un portefeuille en bitcoin et surtout des 30 dollars déposés par le gouvernement sur le compte de chacun, les transactions se sont souvent arrêtées là. Parmi ceux qui ont téléchargé l’application, 60 % se sont contentés de dépenser les 30 dollars et 20 % ne les ont même pas dépensés. Autre enseignement de cette enquête : la population qui a le plus facilement adopté le bitcoin est celle des jeunes hommes éduqués et disposant déjà d’un compte bancaire. Nous sommes donc loin de la cible.

L’une des principales explications de cet échec réside dans les aspects pratiques. « Les Salvadoriens ne sont pas tous équipés d’un téléphone portable afin de réaliser les transactions en bitcoin et plus généralement les accès à internet sont limités. De même, il existe peu de bornes d’accès à la plateforme Chivo en dehors des zones touristiques », détaille Jean-Michel Servet, professeur honoraire à l’Institut des hautes études internationales et du développement (IHEID). De plus, pour le spécialiste, une monnaie doit avoir un pouvoir libératoire, ce qui n’est pas le cas du bitcoin. « Une monnaie doit être acceptée dans les échanges, si elle n’a pas de pouvoir libératoire, elle ne peut pas être considérée comme telle. Le bitcoin est davantage un actif financier qu’une monnaie », poursuit Jean-Michel Servet.

Toujours selon l’enquête du NBER, seules 20 % des entreprises interrogées ont déclaré accepter les paiements en bitcoin et seules 11 % d’entre elles ont affirmé avoir déjà reçu un règlement par ce moyen. Au total, les auteurs de cette étude estiment qu’environ 5 % des ventes sont réglées par son intermédiaire. Mais surtout, 88 % des entreprises en ayant reçu déclarent les convertir immédiatement en dollars, un signe manifeste de méfiance. De même, les transferts de fonds n’ont pas été facilités. « D’un point de vue technique, l’avantage du bitcoin n’est pas prouvé ; les transferts via celui-ci se sont avérés plus lents et plus coûteux que certains autres et ils sont davantage liés à la conjoncture aux États-Unis qu’aux coûts de transaction », indique Michaël Goujon. Enfin, la dette publique est toujours libellée en dollar. « La dette publique est libellée en dollar et reste dépendante de paramètres traditionnels comme la notation des agences internationales ou encore son attrait pour les investisseurs étrangers », détaille Michaël Goujon.

Un geste plus politique
qu’économique

Ces évolutions étant finalement attendues, les spécialistes s’interrogent sur les raisons de cette réforme. D’autant plus que la volonté de changer de monnaie intervient en général dans des pays confrontés à de forts déséquilibres monétaires, ce qui n’est pas le cas du Salvador, qui dispose d’une inflation sous contrôle. En 2020, l’inflation était même négative puisqu’elle ressortait à -0,37 (voir encadré). L’une des raisons avancées par les spécialistes est politique. La popularité du président Nayib Bukele a surtout reposé sur sa stratégie de lutte contre les gangs (maras) et sur les résultats obtenus en matière de réduction de la criminalité. Le Salvador était en effet considéré jusqu’en 2019 comme l’un des pays les plus dangereux au monde par Human Rights Watch. Dès 2020, la répression de la criminalité a été violente et elle s’est traduite par une baisse des homicides. Pour aller plus loin dans la politique sécuritaire, certains évoquent la possibilité d’une entente avec les gangs. « 70 000 individus appartiennent à des gangs dans un pays qui compte 6,4 millions d’habitants. Le président aurait passé un accord avec ces derniers afin de réduire la criminalité en contrepartie de la possibilité de blanchir plus facilement les capitaux », soupçonne Jean-Michel Servet. Les spécialistes soulignent en effet le manque de transparence associé à une telle initiative. Et cela même si Nayib Bukele, qui vient de démissionner pour préparer la campagne présidentielle de 2024, affirmait récemment dans un tweet que la hausse récente du bitcoin avait permis à l’État de faire des bénéfices.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº887-888
Le Salvador, un pays en croissance et avec peu de déséquilibres macroéconomiques
Malgré une pauvreté endémique, les indicateurs macroéconomiques du Salvador sont plutôt positifs. Le rebond post-Covid a été relativement rapide. L’économie salvadorienne a enregistré une croissance du PIB de +2,8 % en 2022, portée par la consommation, le tourisme et le transfert de fonds des migrants (selon les données de la Banque Centrale). Si l’inflation a été en hausse après la crise sanitaire, de 3,47 % en 2021 et de 7,2 % en 2022, elle a rapidement donné des signes de ralentissement. Fin septembre 2023, elle était retombée à 4,42 % en données annuelles, sans pour autant affecter la croissance. Au deuxième trimestre 2023, la progression du PIB est encore en hausse à 3 %.
Contrairement aux craintes des investisseurs et des bailleurs internationaux, le pays honore ses dettes. En janvier 2023, une échéance majeure a ainsi été remboursée. « Les investisseurs craignaient un défaut de remboursement de dette publique début 2023, du fait de l’adoption du bitcoin, qui n’a pas eu lieu, les prochaines grandes échéances de remboursement interviendront en 2025, 2026 et 2027 », précise Michaël Goujon, chercheur au Cerdi, CNRS, IRD, Université Clermont Auvergne. Des échéances qui seront scrutées par les marchés financiers.