En France, le bitcoin n’a pas toujours bonne presse. Crypto-actif et non cryptomonnaie, selon ses détracteurs, il ne peut être une monnaie : il ne repose sur rien et n’a pas de valeur intrinsèque définie. En réalité, c’est tout l’inverse : le bitcoin a une valeur intrinsèque puisque c’est un réseau de paiement alors que la monnaie fiat émise par la banque centrale n’en a plus depuis l’abandon de l’étalon-or.
Autre reproche à l’encontre du bitcoin : il n’est pas une monnaie parce qu’il ne réunit pas les trois fonctions de moyen de paiement, réserve de valeur et d’unité de compte. La limite de cette approche est qu’une monnaie ne naît pas instantanément. La généralisation de son usage est le résultat d’un processus. Certes, l’usage transactionnel du bitcoin reste marginal au regard de sa dimension spéculative. Comme moyen de paiement, il est essentiellement utilisé dans des pays où la monnaie officielle est instable, même s’il rivalise difficilement avec le dollar.
Le bitcoin est utilisé dans les transactions illégales – surtout en ligne −, mais bien moins que le billet vert. L’étroitesse du marché en comparaison de celui du billet vert constitue un obstacle significatif à son usage massif dans le commerce illicite. En revanche, l’impossibilité de le censurer en fait un moyen idéal pour éviter les contrôles de capitaux et les interdictions en tout genre. L’avantage du bitcoin par rapport au dollar est son transport rapide à moindre coût. Le principal inconvénient est sa volatilité. Les stablecoins (monnaies stables) comme Tether permettent de s’en protéger.
Malgré les crises, le bitcoin a maintenu sa position de leader – 60 % de part de marché actuellement. Entre chaque crise, son prix n’a cessé de progresser. Après une période relativement atone entre juin 2022 et octobre 2023, entre 20 000 dollars et 25 000 dollars, un mouvement haussier semble s’être enclenché depuis mi-octobre (voir graphique) lorsque les rumeurs d’approbation de demande d’autorisation d’ETF Bitcoin au comptant par la Securities and Exchange Commission (SEC) se sont faites pressantes. Ce mouvement haussier s’accélère en décembre, libérant les projections les plus optimistes : 60 000 dollars en 2024, voire 100 000 dollars, niveau souvent évoqué avant l’ « hiver crypto » dans lequel a plongé le marché en novembre 2022, à la suite du scandale FTX.
Le halving, un facteur structurel
2024 s’annonçait depuis longtemps comme une « année bitcoin », pour une raison structurelle. Le bitcoin a été conçu avec une offre limitée à 21 millions, qui devrait être atteinte en 2140. 19,5 millions de bitcoins sont en circulation. Le rythme de croissance de la production du bitcoin est par construction décroissant : ses créateurs ont mis en place une règle : diviser par deux – d’où le nom de halving – la rémunération des mineurs. Cette baisse est programmée tous les quatre ans ou plutôt tous les 210 000 blocks. Le prochain halving est prévu en avril 2024, la rémunération des mineurs passera de 6,25 BTC à 3,125 BTC. Ce ralentissement de la production a un effet mécanique à la hausse étant donné la rigidité de l’offre. Néanmoins, cet événement est bien anticipé et a été déjà « pricé » par le marché.
La hausse récente est davantage due à des changements de perspectives sur la demande de bitcoins. Elle semble correspondre à la date à laquelle le gestionnaire d’actifs américain Blackrock a déposé une demande d’autorisation plus que crédible d’ETF Bitcoin au comptant auprès de la SEC.
La perspective d’un ETF Bitcoin au comptant
Fidelity, Invesco et Ark Invest ont entamé les mêmes démarches. La commercialisation d’ETF Bitcoin au comptant peut considérablement augmenter la demande de bitcoins si elle rencontre du succès. Compte tenu de la taille de BlackRock, même un faible pourcentage de clients prêts à détenir des ETF Bitcoin au comptant fera augmenter le prix. Cet ETF Spot Bitcoin pourrait connaître un succès plus large que les ETF Bitcoin à terme déjà existants : ces produits sont spéculatifs, ils jouent sur la variation des cours du bitcoin. Au contraire, dans l’ETF Bitcoin au comptant, les gestionnaires d’actifs détiennent réellement des bitcoins sans que les clients aient à s’en préoccuper, avec une garantie sur la sécurité des fonds : les acteurs sont réglementés, élément crucial dans le monde de l’après-FTX.
Les demandes d’ETF sont sur le bureau de Gary Gensler, président de la SEC, depuis deux mois. Chaque semaine s’accompagne de son lot de rumeurs confirmant l’approbation imminente. Mais toujours aucune fumée blanche en vue.
Pourquoi un tel optimisme quant à son autorisation, alors que Gary Gensler a fait preuve de sévérité à l’égard de nombreuses entreprises du secteur ?
En fait, refuser l’autorisation de commercialiser des ETF Bitcoin au comptant relèverait de l’incohérence car, selon Gary Gensler, le bitcoin est la seule cryptomonnaie qui n’est pas un titre financier et s’apparenterait davantage à une matière première – l’or 3.0 Il n’y a donc pas d’incertitude sur son avenir réglementaire.
Si l’autorisation est donnée et si ce produit rencontre le succès escompté, il provoquera sans doute des émules. Certains analystes prédisent d’ailleurs le retour du bitcoin à 65 000 dollars en 2024. Si de grands acteurs du marché le commercialisent, leur réputation pourra attirer les clients sceptiques quant aux cryptomonnaies. Ce marché sera alors animé par des achats et ventes récurrentes, augmentant sa profondeur et baissant la volatilité, principal obstacle à son usage dans les paiements.
La fin de la hausse des taux d’intérêt
Un autre facteur contribue à la hausse récente : la perspective d’un changement de politique monétaire. Les recherches académiques ont longtemps questionné la nature des cryptomonnaies : actif risqué, actif refuge ou bien nouvelle classe d’actif. Nombre d’études empiriques avant 2021 tendaient à montrer que la corrélation entre les marchés des cryptomonnaies et d’actifs traditionnels était faible.
Elle est devenue positive en 2021, jusqu’à l’hiver des cryptomonnaies en 2022. Le marché des cryptomonnaies avait fortement progressé en 2021, comme les marchés actions, et a lourdement chuté avec la remontée des taux d’intérêt, de façon similaire au NASDAQ – environ -70 %. Évidemment, la chute du cours du bitcoin alors que l’inflation battait son plein a contribué à contester son rôle comme réserve de valeur. Ses détracteurs expliquaient qu’en période d’inflation, le bitcoin aurait dû progresser. Cette explication ne prend en compte que la seule dimension de la réserve de valeur, alors que la demande de bitcoins – si on le considère comme une monnaie – est de trois types : de transaction, de spéculation et de réserve de valeur. Au moment de l’inversion des politiques monétaires aux États-Unis comme en Europe, la demande spéculative s’est effondrée. Le bitcoin et l’ensemble des cryptomonnaies se sont comportés davantage comme des actifs risqués depuis 2021. C’est donc sans surprise qu’avec l’inversion prochaine des taux d’intérêt, leur demande augmente.
2024 annonce le retour du bitcoin et des cryptomonnaies, une renaissance après le procès de FTX et le changement à la tête de Binance. Une page se tourne et après la crise d’adolescence, le marché s’achemine peut-être vers la maturité.