Blockchain et marchés financiers : la révolution silencieuse

Créé le

20.05.2026

-

Mis à jour le

28.05.2026

La tokenisation de la finance est en marche et rebat les cartes des introductions en Bourse. Retour d’expérience de Montpensier Arbevel lors de l’IPO sur Lise de ST Group en avril dernier.

Dans sa lettre 2025 aux actionnaires de BlackRock, Larry Fink expliquait la mutation en cours dans les marchés financiers mieux que ne saurait le faire un long rapport  : « Si SWIFT est le service postal, la tokenisation est l’e-mail lui-même : les actifs circulent directement et instantanément, en contournant les intermédiaires. » Pendant que les places boursières historiques fonctionnent encore sur des cycles de règlement hérités du papier, une infrastructure parallèle se met en place. Discrète, technique, mais désormais opérationnelle.

Le coût caché de l’infrastructure historique

Le système actuel mobilise des montants considérables pour gérer le simple fait qu’une transaction met un à deux jours à se dénouer. La DTCC, dépositaire central américain, exigeait avant le passage à T+1 environ 13,4 milliards de dollars de collatéral quotidien auprès de ses membres pour couvrir le risque de contrepartie sur les opérations en cours de règlement. Le passage à T+1 le 28 mai 2024 a permis de réduire de 41 % la composante volatilité de cette marge. L’Europe, le Royaume-Uni et la Suisse ne basculeront vers T+1 qu’au quatrième trimestre 2027, créant pendant trois ans des frictions sur les flux transatlantiques que l’AFME (Association des marchés financiers en Europe) estime structurellement coûteuses.

La promesse de la blockchain est précisément d’éliminer cette latence par l’atomic settlement : titre et cash s’échangent simultanément, dans la même transaction, en quelques secondes. Sans risque de contrepartie résiduel, sans collatéral mobilisé inutilement.

La fin de la cotation discontinue

Le second chantier est celui des horaires. Les marchés actions américains fonctionnent encore entre 9 heures 30 et 16 heures, heure de New York, soit six heures et demie par jour, cinq jours sur sept. Une anomalie dans un monde où les crypto-actifs s’échangent en continu, et où une part croissante des flux de particuliers vient d’Asie et d’Europe, en décalage horaire avec Wall Street.

Robinhood a ouvert la voie le 30 juin 2025 à Cannes, en lançant à destination des investisseurs européens des tokens représentant plus de 200 actions et ETF américains. Concrètement : un investisseur européen achète un token qui suit en continu le cours d’Apple, Tesla ou n’importe quel ETF, négociable 24 heures sur 24, 5 jours sur 7. La technologie repose sur une blockchain (Arbitrum, une couche d’Ethereum), mais l’expérience reste celle d’un courtier classique.

En septembre 2025, le Nasdaq a demandé à la SEC l’autorisation de faire cohabiter sur son marché les actions classiques et leurs versions tokenisées, au choix de l’investisseur. La SEC a donné son feu vert en mars 2026 ; les premières transactions réglées en tokens sont attendues fin 2026. L’idée est simple : ne pas créer un marché parallèle, mais ajouter une couche blockchain au-dessus de l’existant. L’émetteur reste maître de son registre d’actionnaires, mais celui-ci devient consultable et transférable on-chain.

Le NYSE, propriété d’Intercontinental Exchange, a fait l’inverse. Le 19 janvier 2026, il a annoncé le développement d’une plateforme entièrement nouvelle, dédiée aux titres tokenisés, avec règlement instantané, cotation 24/7 et financement en stablecoin (dollar digitalisé sur la blockchain). Là où le Nasdaq greffe la blockchain sur son marché existant, le NYSE construit une Bourse parallèle taillée pour ce nouveau monde. Deux philosophies, un même constat : la blockchain n’est plus optionnelle.

L’Intercontinental Exchange est d’ailleurs allé un peu plus loin en investissant 2 milliards de dollars dans Polymarket, la première plateforme mondiale de marchés prédictifs, valorisée 8 milliards. Polymarket fonctionne intégralement sur la blockchain et en permanence.

Enfin, Cboe Global Markets explore également les applications blockchain pour le clearing et le règlement, sujet cité par son CEO, Craig Donohue, lors des résultats du premier trimestre 2026 comme l’un de ses chantiers d’investissement prioritaires.

ST Group sur Lise : l’IPO tokenisée vue de l’intérieur

Depuis mars 2023, un régime pilote européen permet à des plateformes de marché de faire tourner leur infrastructure directement sur la blockchain – négociation et règlement-livraison réunis dans une seule entité, là où la régulation historique imposait de les séparer entre une Bourse et un dépositaire-teneur de compte. Six plateformes ont reçu cet agrément en Europe à ce jour. Parmi elles, la française Lise, filiale de la fintech Kriptown, autorisée par l’ACPR et l’AMF en octobre 2025. Chaque action y est représentée sous forme de token et circule sur une blockchain permissionnée propre à la plateforme.

C’est sur Lise qu’a eu lieu, le 9 avril 2026, la première IPO tokenisée européenne : celle de ST Group, PME française de l’aéronautique et de la défense. Frais nuls sur le primaire, minimum d’investissement à une action, marché secondaire 24/7 sur Lise. Une opération qui n’aurait probablement pas vu le jour sur Euronext Growth, jugée trop petite et trop coûteuse pour les circuits traditionnels. CACEIS, BNP Paribas et Bpifrance figurent parmi les actionnaires de Kriptown : signal clair de l’engagement de la place financière française.

Montpensier Arbevel a participé à cette IPO dans le cadre de sa gestion. Ce qui nous a frappés, rétrospectivement, c’est précisément qu’il ne s’est rien passé d’inhabituel. Le déroulement s’est articulé en cinq étapes parfaitement conventionnelles : échanges en amont avec notre dépositaire CACEIS pour valider la faisabilité et cadrer le process ; ouverture d’un compte sur Lise et passage du KYC ; virement des fonds depuis le compte du fonds chez CACEIS vers le compte Lise ; saisie de l’ordre sur la plateforme ; transmission des informations au dépositaire et au valorisateur pour la prise en compte de la position. CACEIS, par ailleurs actionnaire minoritaire de Kriptown, avait préalablement conduit ses propres diligences sur Lise, ce qui nous a permis de disposer d’une documentation opérationnelle déjà structurée.

À aucun moment nous n’avons eu besoin de comprendre ce qu’était un smart contract ou un mécanisme de consensus. La blockchain était là, partout : elle exécutait le règlement-livraison atomique, tenait le registre des porteurs, programmait la circulation secondaire des tokens. Mais elle restait invisible pour nous. C’est précisément ce qui en fait, à notre sens, une technologie d’infrastructure et non un produit. Le gérant, le middle office, la conformité n’ont rien à réapprendre. Ils retrouvent leurs interfaces de souscription, leurs reportings au dépositaire, leurs calculs de valeur liquidative. Ce qui change est en arrière-plan : le règlement-livraison devient instantané, les frais quasi nuls, et la liquidité potentielle est disponible 24 heures sur 24.

Lise a donc réussi le pari technologique. Le succès de la plateforme repose maintenant en grande partie sur l’introduction en Bourse d’entreprises de qualité qui délivrent trimestre après trimestre.

L’institutionnalisation
est en marche

Cette discrétion de la couche technique est ce qui rend l’adoption institutionnelle possible. Larry Fink a martelé en mars 2025 que « chaque action, chaque obligation, chaque fonds – chaque actif – peut être tokenisé. Si cela se fait, cela révolutionnera l’investissement. » Sa lettre 2026 prolonge ce raisonnement en mettant l’accent sur l’interopérabilité entre infrastructures historiques et tokenisées, et sur les garde-fous indispensables : identité numérique vérifiée, standards de risque de contrepartie, protection des acheteurs.

Le fonds BUIDL, lancé par BlackRock le 21 mars 2024 sur Ethereum via la start-up Securitize, atteignait environ 2,5 milliards de dollars d’encours fin 2025 et était déployé sur huit blockchains. Son concurrent Franklin BENJI, premier fonds commun américain à utiliser une blockchain publique comme registre officiel, gère 1,98 milliard de dollars en avril 2026 sur neuf chaînes. L’agrégat des actifs tokenisés du monde réel (actions, obligations, fonds, etc...) a dépassé 25 milliards de dollars selon les recensements convergents de rwa.xyz et DefiLlama, avec les bons du Trésor américain comme catégorie dominante (12,9 milliards de dollars). Le marché potentiel ? BCG anticipe 16 100 milliards de dollars à 2030, McKinsey est plus prudent autour de 2 000 milliards, Citi entre 4 000 et 5 000 milliards.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº917