Les banques européennes, nouveaux architectes de
la transition énergétique

Créé le

18.07.2022

-

Mis à jour le

02.09.2022

La science a confirmé que l’objectif de 1,5 °C de l’Accord
de Paris est de moins en moins atteignable1. Le cycle
des affaires est désynchronisé du temps géologique,
par conséquent, la nécessité d’investir pour concilier croissance et climat augmente. Nous sommes convaincus que les banques sont un des leviers les plus puissants
en Europe pour contribuer à cet objectif, car environ 70 % de l’économie est financé par des emprunts bancaires.
Les investisseurs sont donc fortement incités à agir auprès des banques dans leurs portefeuilles.

Au début de cette année, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a annoncé que pour atteindre l’objectif de 1,5 °C, les émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) devraient atteindre un pic au plus tard avant 2025. Or, la réalité est bien loin de cela. Les GES continuent d’augmenter, bien que le taux de croissance ait ralenti, et les engagements et objectifs des pays ne permettent toujours pas d’atteindre cet objectif.

Une augmentation de la température exacerbera les événements climatiques et aura un impact sur la biodiversité. Ces phénomènes entraîneront des coûts exponentiels pour la société, en raison de l’aggravation des problèmes de santé, de la sécurité alimentaire, des tensions entre les peuples pour se partager les ressources, et des flux migratoires, entre autres.

Une étude récente estime qu’en 2050, le PIB mondial pourrait être amputé de 18 % si aucune mesure n’est prise pour lutter contre le changement climatique (scénario d’une augmentation des températures à 3,2 °C) et de 14 % si certaines mesures d’atténuation sont prises (scénario d’une augmentation des températures à 2,6 °C). Cependant, il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin dans le temps pour comprendre l’impact croissant du changement climatique. Selon le Swiss Re Institute, les catastrophes naturelles assurées au niveau mondial ont représenté 112 milliards de dollars en 2021, soit le quatrième montant le plus élevé jamais enregistré2. Les pertes économiques ont également été particulièrement élevées avec 259 milliards de dollars, soit une augmentation de 20 % par rapport à 2020 et de 13 % par rapport à la moyenne de la décennie précédente.

À titre d’exemple, l’Europe a été touchée d’abord en avril avec la vague de froid en France, dont le coût économique s’est élevé à 5,6 milliards de dollars(0,22 % du PIB de la France en 2021), puis en juillet avec les inondations en Europe occidentale et centrale, dont les pertes économiques se sont élevées à plus de milliards de dollars3.

Doubler les investissements n’est pas suffisant

Selon le GIEC, pour espérer atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, les investissements annuels moyens devraient être multipliés, par un facteur de 2 à 5 pour le secteur de l’électricité, de 7 à 8 pour le secteur des transports, de 10 à 29 pour le secteur AFOLU (agriculture, foresterie et autres utilisations des terres) et de 2 à 7 pour le secteur de l’efficacité énergétique. D’un point de vue régional, le GIEC estime que les besoins d’investissement des pays en développement sont le double de ceux des pays développés4. L’Europe est l’une des régions où l’augmentation relative nécessaire est la plus faible, avec une augmentation des besoins en investissements annuels d’un facteur de deux à trois (voir le graphique).

D’où proviendront les capitaux de la transition ?

Selon la Climate Policy Initiative (CPI), en 2021, les flux financiers liés au financement du climat au niveau mondial étaient principalement dirigés par les Institutions financières de développement (IFD) (35 %), les banques commerciales (19 %) et les entreprises (20 %)5,6. Malheureusement, ces données ne sont pas disponibles au niveau européeen, mais ils peuvent être très différents car le rôle des IFD est moins prononcé. Par exemple, l’Institute for Climate Economics (I4CE) a fait une analyse similaire pour la France et constate que les entreprises et les banques commerciales ont une contribution légèrement plus élevée, 33 % et 26 % respectivement, tandis que l’État contribue à 18 % des financements7.

Toutefois, les banques constituent la principale source de financement de la zone euro, puisqu’elles financent environ 70 % de l’économie8. Les prêts des banques européennes aux entreprises de l’économie réelle en Europe représentaient environ 4 700 milliards d’euros en 20209. Une économie qui est aujourd’hui loin d’être décarbonée et qui a encore besoin d’importantes innovations technologiques pour atteindre le niveau de décarbonisation requis. Le secteur financier peut donc contribuer davantage à la réalisation des objectifs de décarbonisation de l’Europe. Toutes les parties prenantes à l’écosystème de la finance durable ont un rôle à jouer pour inciter les banques de toutes tailles à flécher l’octroi de crédit vers les initiatives réductrices d’émissions de gaz à effet de serre.

Réorienter les portefeuilles
de prêts bancaires

Depuis la COP 21, nous avons constaté des progrès dans la manière dont l’écosystème de la finance durable a abordé la crise climatique. Les investisseurs ont été exhortés à aligner leurs portefeuilles sur les objectifs de l’Accord de Paris ou sur des émissions nettes nulles d’ici à 2050. Cependant, si l’on cherche à comprendre la « théorie du changement » qui sous-tend l’action climatique10 des investisseurs, il s’avère que la plupart des ressources et des efforts ont été consacrés aux entreprises de l’économie réelle, laissant les banques de côté. Nous pensons qu’il s’agit d’une lacune dans la théorie du changement des investisseurs, en particulier dans le cas des entreprises européennes de l’économie réelle. Ils pourraient négliger non seulement l’une des sources de financement les plus importantes des entreprises, si ce n’est la plus importante, qui se trouve dans leur portefeuille, mais aussi la principale source de financement des entreprises à forte et faible intensité de carbone en dehors de leur portefeuille.

La bonne nouvelle est que la plupart des acteurs de l’écosystème de la finance durable se sont déjà penchés, d’une manière ou d’une autre, sur le secteur bancaire. Vous trouverez ci-dessous un résumé non exhaustif des actions menées par ces principaux acteurs.

Les Organisations non gouvernementales (ONG) assument différents rôles, allant de la fourniture d’une expertise technique (par exemple en partageant les meilleures pratiques en matière d’intégration du climat) à la réalisation de campagnes ou d’outils permettant d’identifier les bons et mauvais élèves du secteur bancaire dans la transition.

Leur partenariat avec des chercheurs et leur recours à la science ont rendu leur contribution plus solide et plus convaincante. Ce travail est très pertinent pour les investisseurs et peut être une contribution utile aux outils climatiques internes ainsi qu’aux engagements avec les banques.

Les coalitions d’investisseurs agissent en tant que rassembleurs de différents types d’initiatives :

– des initiatives menées par l’industrie qui visent à améliorer les pratiques des banques telles que la Net Zero Banking Alliance et le Collective Commitment to Climate Action ;

– des initiatives d’engagement collectif avec les banques sur des sujets liés au changement climatique.

Les avantages de ces deux types d’initiatives sont très différents mais complémentaires. Le premier type d’initiative aboutit généralement à plus de transparence en termes de méthodes utilisées mais aussi de résultats qui peuvent être utilisés pour mieux alimenter les outils internes et l’engagement avec les banques, tandis que le second type permet aux investisseurs d’améliorer leur stratégie d’engagement et potentiellement son impact.

Les think tanks ont joué un rôle déterminant dans la proposition et la mise en œuvre des pratiques de demain et dans l’identification de la « face cachée » de la finance durable. Qu’il s’agisse de développer le concept d’alignement des portefeuilles financiers sur les objectifs de l’Accord de Paris et de mettre au point les outils de mesure correspondants, ou de proposer des pistes pour l’intégration du changement climatique dans le mandat des superviseurs et des régulateurs.

Les groupes de réflexion ont également fait la lumière sur les pratiques de greenwashing et les contradictions entre le discours et les actes.

Les superviseurs et régulateurs : l’intégration des considérations relatives au changement climatique par les superviseurs et les régulateurs est principalement abordée sous l’angle du risque climatique, le changement climatique constituant une menace pour la stabilité financière. Elle diffère donc de la principale motivation pour intégrer le changement climatique abordée par les acteurs mentionnés ci-dessus, qui mettent l’accent sur la contribution aux objectifs de l’Accord de Paris. L’Autorité Bancaire Européenne (ABE) et la Banque Centrale Européenne (BCE) ont été particulièrement actives au cours des deux dernières années, ce qui s’est traduit par une amélioration des pratiques des banques, mais il reste encore une importante marge d’amélioration.

L’ABE a publié plusieurs documents de réflexion sur l’intégration des risques ESG (y compris le changement climatique) dans les trois piliers du cadre prudentiel bancaire et a réalisé un exercice pilote pour avoir une première idée du statu quo des expositions des banques aux risques climatiques et aux actifs verts11. L’ABE a proposé des normes contraignantes sur les informations à fournir dans le cadre du troisième pilier, qui exigent des informations : i. qualitatives sur la stratégie et les processus, la gouvernance et la gestion des risques ; et ii. quantitatives, notamment un Green Asset Ratio (GAR), un Banking book Taxonomy Alignment Ratio (BTAR) et différentes métriques de proxy de risque (par exemple, l’alignement du portefeuille sur les scénarios climatiques, l’exposition aux vingt premières entreprises à forte intensité de carbone12.

Ce travail servira à développer les lignes directrices de l’ABE sur la gestion des risques ESG et l’intégration des risques climatiques dans les lignes directrices du processus de surveillance et d’évaluation (SREP) qui doivent encore être publiées.

D’autre part, la BCE a publié ses attentes en matière de surveillance concernant la gestion et la divulgation des risques13, ce qui a entraîné des changements dans les pratiques des banques en matière d’intégration de la prise en compte du changement climatique, mais des lacunes importantes subsistent selon l’évaluation des progrès réalisée par la BCE14. En outre, la BCE a publié sa feuille de route sur le changement climatique, dans laquelle elle s’engage à intégrer le changement climatique dans : i. sa modélisation macroéconomique ; ii. développement des indicateurs ; iii. les tests de résistance ; et iv. dans sa politique monétaire par le biais du cadre de garanties et du programme d’achat d’actifs du secteur privé15.

Cette vue synthétique n’inclut pas les investisseurs. La raison principale étant qu’il n’y a pas assez de visibilité sur les meilleures pratiques qu’ils mettent en œuvre pour traiter le secteur bancaire en dehors de celles qui sont menées par les organisations mentionnées ci-dessus. Il y a deux raisons principales qui expliquent cela :

– l’écart dans la théorie du changement expliquée ci-dessus ;

– les difficultés associées à l’obtention des bonnes données (c’est-à-dire les données au niveau du portefeuille) pour analyser et comparer les banques.

Afin de surmonter ces obstacles, Axiom AI a développé, depuis plus de trois ans, un outil propriétaire : l’Axiom Climate Readiness Score.

Nous encourageons les autres investisseurs à réfléchir aux idées présentées dans le cadre de cet article. En effet, comme nous le rappelle la science, nous manquons de temps. En tant que principales courroies de transmission entre la finance et l’économie réelle, les banques sont un des rouages essentiels pour répondre aux enjeux actuels.

$!<span class=mln_small-caps_mln>Flux moyens d’investissements dans l’atténuation (barres bleues) et besoins d’investissements (barres grises - moyenne jusqu’en 2030), dans différents secteurs, types d’économie et régions. Les données sur les flux d’investissement dans l’atténuation sont basées sur une série unique de rapports de l’initiative sur la politique climatique (IPVC) qui rassemblent des données provenant de sources multiples. Les données sur les flux d’investissement dans l’efficacité énergétique proviennent du Climate Policy Initiative (CPI), avec un point de données supplémentaire provenant de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).</span>
À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº870
Notes :
1 https://www.ipcc.ch/report/sixth-assessment-report-working-group-3/
2 https://www.swissre.com/media/press-release/nr-20211214-sigma-full-year-2021-preliminary-natcat-loss-estimates.html
3 Counting the cost 2021: A year of climate breakdown, Christian Aid
4 https://report.ipcc.ch/ar6wg3/pdf/IPCC_ AR6_WGIII_FinalDraft_FullReport.pdf
5 https://www.climatepolicyinitiative.org/publication/global-landscape-of-climate-finance-2021/
6 90% of these financial flows go to climate mitigation.
7 https://www.i4ce.org/wp-core/wp-content/uploads/2021/03/Panorama-des-financements-climat-2020.pdf
8 https://www.ecb.europa.eu/pub/pdf/fie/financialintegrationineurope201105en.pdf
9 https://www.ebf.eu/wp-content/uploads/ 2022/01/FINAL-Banking-in-Europe-EBF-Facts-and-Figures-2021.-11-January-2022.pdf
10 Le terme « action climatique» est utilisé ici pour définir toute action visant à réduire les émissions de GES dans les portefeuilles, que ce soit « artificiellement » (par exemple en désinvestissant) ou non.
11 https://www.eba.europa.eu/eba-publishes-results-eu-wide-pilot-exercise-climate-risk
12 https://www.eba.europa.eu/eba-publishes-binding-standards-pillar-3-disclosures-esg-risks
13 https://www.bankingsupervision.europa.eu /ecb/pub/pdf/ssm.202011finalguideonclimate-relatedandenvironmentalrisks~58213f6564.en.pdf
14 https://www.bankingsupervision.europa.eu/ press/pr/date/2022/html/ssm.pr220314~37303fd463.en.html
15 https://www.ecb.europa.eu/press/pr/date/ 2021/html/ecb.pr210708_1_annex~f84ab35968.en.pdf