Les crédits carbone, entre démarche responsable et spéculation sur la pollution

Créé le

20.03.2024

-

Mis à jour le

25.03.2024

Synonyme de promesse environnementale pour les uns, simple droit à polluer pour les autres, le concept suscite la controverse, notamment sur le plan éthique.

Au cœur des débats sur la lutte contre le changement climatique, les crédits carbone se posent comme des solutions clés dans l’arsenal des outils pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Toutefois, derrière cette façade de solutions, se cachent encore des controverses au sein de la communauté internationale, qui nécessitent une analyse approfondie et une réflexion éthique. Controverses auxquelles la dernière COP28 n’a pas su apporter des réponses convaincantes.

Le concept est a priori séduisant. Réduction des émissions, flexibilité, attractivité financière, valorisation des technologies vertes, les crédits carbone sont souvent considérés comme des instruments clés pour aider les entreprises et les États à atteindre leurs objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Une récente étude de Trove Research a révélé que les investissements dans des projets de crédits carbone entre janvier 2021 et juin 2023 ont totalisé 18 milliards de dollars, dont 80 % destinés à des projets relatifs à la protection de la nature et des forêts.

Un marché en plein essor,
mais très fragmenté

Conçu dans le cadre du protocole de Kyoto signé en 1997, un crédit carbone correspond à une tonne de CO2 qui n’a pas été libérée dans l’atmosphère, soit parce qu’elle a été évitée grâce à des mesures de réduction des émissions, soit parce qu’elle a été capturée par des puits de carbone. La mise en place de ces crédits s’accompagne d’un mécanisme d’échange, dans lequel les entités qui émettent plus que leurs quotas peuvent compenser ces émissions en achetant des crédits aux entités qui éliminent ou réduisent leurs émissions de gaz à effet de serre. Ce mécanisme est appelé « marché du carbone ».

Le prix d’un crédit carbone dans le monde varie fortement, selon le type de projet et le label qui le certifie, de 1,15 euro à 300 euros (le prix moyen en France dans le cadre du Label bas carbone était de 33 euros en 2022).

L’article 6 de l’Accord de Paris sur le climat déploie ce marché à l’échelle interétatique, pour permettre aux États les plus polluants d’acheter des droits d’émissions aux États les moins polluants, ceci dans une démarche coopérative face aux enjeux climatiques. Les acteurs du secteur privé s’insèrent également dans ce système. Un tiers des investissements dans les crédits carbone (5 milliards de dollars depuis 2021) a été réalisé par des entreprises, dont en première ligne Shell & EKI, la Coalition LEAF, McKinsey, Hess & Guyana, Engie, ou encore Axa.

Depuis 2020, plus de 1 500 nouveaux projets de crédits carbone ont été enregistrés. Beaucoup sont dédiés à la protection de l’environnement (REDD+) et l’efficacité énergétique, en particulier dans les zones rurales d’Asie de l’Est et Pacifique, suivies par l’Asie du Sud et l’Afrique subsaharienne. Une estimation réaliste par Trove Research du bénéfice climatique de ces derniers projets serait une réduction des émissions de 150 à 300 Mt CO2 e/an. Pas moins de 1 500 projets supplémentaires sont en préparation, avec une économie potentielle supplémentaire d’environ 500 millions de tonnes de CO2 par an.

Début 2023, pour accompagner cette demande croissante de compensations carbone, neuf banques mondiales – dont BNP Paribas, CIBC, National Australia Bank, Standard Chartered, UBS – ont investi 45 millions de dollars dans Carbonplace, une plateforme destinée à accroître les transactions de crédits carbone et à faciliter la participation de leurs clients au marché. De quoi faciliter la mise en relation entre acheteurs et vendeurs de crédits (corporates, et peut-être les clients de détails à l’avenir) via les banques. Le marché global d’échange des crédits carbone est effectivement voué à accélérer, et pourra atteindre plus de 50 milliards de dollars d’ici à 2030. Mais il reste actuellement fragmenté entre divers acteurs (notamment AirCarbon Exchange, Carbon Trade Exchange, etc.).

Ces crédits carbone ne sont en outre pas exempts de controverses. Jusqu’en 2021, le double comptage des crédits, qui survenait lorsque deux entités de la même chaîne de valeur comptabilisent les émissions évitées grâce à une solution unique, soulevait des préoccupations quant à l’efficacité du processus. Cette pratique faisait doubler le mérite d’une réduction d’émissions et faussait les données. L’accord négocié à Glasgow en 2021 dans le cadre de la COP26 a permis d’écarter ce risque de double comptage pour les États, grâce à la mise en place d’un principe d’ajustement. Des inquiétudes perdurent néanmoins quant aux entreprises, qui ne sont pas soumises à la même obligation légale.

L’utilité des projets
remise en cause

En effet, le risque d’abus n’est pas nul, dans l’éventualité où des acteurs privés continuent de faire circuler sur le marché des crédits issus de projets non validés par les standards internationaux (dont Gold Standard, Verra). Le rôle de ces standards qui certifient et labellisent les réductions d’émissions des projets est donc essentiel pour assurer la rigueur du processus. Ainsi, adopter une législation ferme, pour toutes les parties prenantes, avec une quantification, une vérification, une attribution claire de chaque crédit, est devenu un prérequis incontournable pour un marché carbone plus fiable et transparent.

Plus structurant encore, les crédits carbone sont pointés du doigt relativement aux dérives des projets qu’ils concernent. Pensons à des scandales récents, à l’instar des crédits fantômes issus de projets de protection de forêts non menacées, révélés début 2023. Selon une étude d’un média britannique, 94 % des crédits liés à des projets en forêt tropicale n’ont pas d’effet bénéfique direct pour le climat. Il est donc urgent d’approfondir les méthodologies utilisées pour estimer les volumes de CO2 concernés et de réguler les projets, pour garantir que les crédits carbone contribuent réellement à la réduction des émissions, et éviter tout greenwashing.

La compensation par les crédits carbone doit-elle donc être considérée comme une démarche encourageante dans la course à une économie bas carbone, ou comme une nouvelle forme de spéculation sur la pollution éthiquement discutable ? La priorité n’est-elle pas d’assurer que chaque crédit carbone vendu contribue effectivement à la réduction des émissions ? La discussion stagne. En décembre dernier, la COP28, autour de laquelle se nourrissaient encore des espoirs pour la régulation du marché du carbone, n’a pas tenu toutes ses promesses. Les parties prenantes n’ont pas réussi à statuer sur une réglementation globale à adopter pour cadrer cette pratique controversée, laissant libre cours au jeu international des crédits – avec ses incohérences, voire ses abus –, au moins jusqu’au prochain rendez-vous à Bakou ,en novembre 2024.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº891