L’insolente forme des banques américaines peut-elle durer ?

Créé le

28.10.2025

-

Mis à jour le

30.10.2025

Malgré des résultats bancaires solides et une rentabilité au plus haut, les marchés retiennent leur souffle.

Il aura suffi de l’annonce, le 15 octobre dernier, par deux banques régionales de taille moyenne, Zions Bancorp et Western Alliance, d’un risque de défaut sur des prêts octroyés à un même emprunteur, pour semer la panique sur les places mondiales. Et les investisseurs de se demander avec fébrilité : serait-ce le signe avant-coureur d’une nouvelle crise du système financier américain, 17 ans après 2008 ? Cette fébrilité n’est pas le fruit du hasard.

Le marché garde en mémoire la subite faillite de la Silicon Valley Bank (SVB) et de Signature Bank : en 2023, elles avaient fait trembler le système bancaire américain. Les pertes liées à l’évaluation au prix du marché des titres et des prêts détenus par certaines banques régionales avaient alors entraîné un retrait massif des dépôts de près de 185 milliards de dollars. Le problème avait été contenu par l’intervention expresse de la Réserve Fédérale américaine (Fed) et la reprise par JP Morgan de First Republic Bank emportée dans la tourmente. Mais depuis, ces dernières sont sous surveillance rapprochée. Le contraste est saisissant. Ce coup de froid intervient en effet alors même que les banques américaines, et en particulier les plus grandes d’entre elles, viennent de publier des résultats exceptionnels, affichant une santé éclatante.

Excellents résultats au troisième trimestre

Les géants bancaires ont en effet largement dépassé les prévisions en matière de chiffre d’affaires et de bénéfices au troisième trimestre. JP Morgan Chase, Bank of America, Citibank, Wells Fargo ainsi que U.S. Bank, les cinq premières banques par actifs (voir tableau), ont toutes publié des résultats record. Pour Christopher Wolfe, Managing Director chez Fitch, ce trimestre a été marqué par une victoire quasi générale des banques américaines. « Les résultats ont été vraiment très favorables, dans l’ensemble pour les grandes banques, avec des revenus nets d’intérêts positifs, des résultats commerciaux très solides, une hausse des activités bancaires d’investissement et une augmentation de la gestion de patrimoine », explique-t-il.

À commencer par JP Morgan, la plus grande banque américaine par la taille de ses actifs. L’établissement a vu son bénéfice net trimestriel bondir de 12 % en un an tandis que son produit net bancaire a dépassé les 47 milliards de dollars, en hausse de 9 % sur la même période. Selon son patron, Jamie Dimon, « la société a enregistré d’excellents résultats au troisième trimestre, avec un bénéfice net de 14,4 milliards de dollars et un rendement des capitaux propres (ROTCE) de 20 %. » Pour Gerard Cassidy, analyste chez RBC Markets, ces résultats ont été tirés par la très bonne santé des activités sur les marchés, notamment la banque d’investissement et le trading. « JP Morgan, Citigroup, Bank of America, ainsi que Goldman Sachs et Morgan Stanley, ont toutes affiché des résultats supérieurs aux prévisions grâce à la hausse de leurs revenus générés par les marchés financiers », souligne-t-il.

Le boom des fusions-acquisitions

Dans leur ensemble, les banques ont profité à plein de l’envolée des fusions-acquisitions. Les volumes de transactions au troisième trimestre ont dépassé 1 000 milliards de dollars, soit le deuxième plus haut niveau jamais enregistré. Selon S&P Global Intelligence, 51 transactions bancaires ont été annoncées au troisième trimestre, contre 32 à la même période l’année dernière. « Je pense que cela a été l’été le plus chargé que nous ayons connu depuis longtemps en termes d’opérations de fusion-acquisition annoncées », a reconnu Jeremy Barnum, directeur financier de JP Morgan.

Ainsi, la hausse substantielle du volume des fusions-acquisitions s’est répercutée sur les commissions bancaires d’investissement. Elles ont augmenté de 16 % sur un an pour JP Morgan alors qu’elles grimpaient respectivement de 42,5 % et 43 % pour Goldman Sachs et Bank of America (voir graphique). Quant à Morgan Stanley, les revenus de sa banque d’investissement ont atteint 2,1 milliards de dollars, soit une hausse exceptionnelle de 44,1 % sur un an et de 36,9 % sur les trois derniers mois grâce à une vague frénétique d’activités de transactions et d’introductions en bourse. Ted Pick, PDG de la banque new-yorkaise, confirme que la reprise de l’environnement opérationnel a permis des fusions-acquisitions stratégiques et un rebond des activités de financement.

Inquiétudes relatives sur les subprimes

Parallèlement, la banque de détail reste en bonne santé et les consommateurs sont résilients. Certes, Christopher Wolfe reconnaît que le segment subprime, qui regroupe les tranches de revenus plus basses ou moins solvables, est en difficulté. Toutefois, les banques ne sont pas, selon lui, trop exposées dans les prêts à la consommation à risque. « En conséquence, les chiffres relatifs aux impayés des consommateurs et aux pertes sur créances des grandes banques sont maîtrisés, contrairement à certains chiffres que vous voyez dans le segment subprime, où les pertes augmentent » explique l’analyste. Côté rentabilité, les signaux sont également au vert. Globalement, la marge d’intérêt nette des banques – un indicateur clé de la rentabilité de l’activité de prêt – continue de progresser de même que le rendement des actifs.

Pour Gerard Cassidy, la rentabilité des grandes banques s’est améliorée au cours du troisième trimestre, car le rendement des capitaux propres et le rendement des capitaux propres tangibles ont continué d’augmenter. De plus, quelques banques, dont Bank of America et Wells Fargo, ont relevé leurs objectifs de rentabilité pour les 12 à 24 prochains mois. Wells Fargo vise désormais un rendement des capitaux propres tangibles (ROTCE) de 17 % à 18 % à moyen terme. C’est un signe clairement positif pour les investisseurs, après la suppression fin juin du plafond d’actifs imposé à la banque par la Réserve fédérale depuis 2018 suite au scandale des comptes fantômes. JP Morgan a, pour sa part, affiché un rendement des capitaux propres tangibles de 20 %. Un résultat bien supérieur à son objectif de 17 %.

La marge nette d’intérêt bien portante

Comme le souligne Nathan Stovall, analyste chez S&P Global Market Intelligence, on constate une réelle augmentation des marges nettes d’intérêt en 2025. Cela vaut non seulement pour les grandes banques, mais aussi pour les banques régionales, ce qui permet une plus grande stabilisation des coûts de financement. Parallèlement, il observe une hausse des rendements des actifs productifs. « La plupart des banques continuent de tirer leurs revenus principalement des dépôts qu’elles placent à des taux plus élevés », note-t-il.

Lors de la publication des résultats trimestriels, les dirigeants des grands établissements bancaires ont cependant tenu à tempérer l’enthousiasme du marché, signalant des risques accrus. Comme à son habitude, Jamie Dimon s’est voulu prudent et a mis en garde contre les « cafards » de la dette privée, suite à la faillite de Tricolor et de First Brands. « Quand on voit un cafard, il y en a probablement d’autres », a averti le patron de JP Morgan, alertant sur les risques potentiels des nouveaux prêteurs non bancaires du secteur.

Inquiétudes à cause du shadow banking

Principale ombre au tableau, les soubresauts du marché du crédit privé ont surtout mis en lumière la vulnérabilité des banques régionales (voir encadré p.42). L’annonce du défaut de paiement des deux acteurs de la filière automobile a pris tout le monde de court et manifesté au grand jour l’opacité des acteurs du crédit privé non bancaire faisant craindre l’existence d’autres pertes. Il faut dire que les prêts accordés par les banques américaines aux institutions financières non dépositaires (NDFI) ont atteint près de 300 milliards de dollars. Il existe aussi 285 milliards de dollars supplémentaires de prêts aux fonds de capital-investissement et 340 milliards de dollars d’engagements non utilisés à la disposition de ces emprunteurs, d’après un récent rapport de Moody’s. L’agence de notation a averti que les petits prêteurs pourraient être confrontés à des risques accrus si les normes de souscription s’affaiblissaient.

Là encore, Gerard Cassidy se veut rassurant. « À ce stade, nous pensons que ces pertes sont ponctuelles ou spécifiques. Les pertes des entreprises de renom comme Tricolor ou First Brands sont le résultat de fraudes » explique l’analyste. Pour lui, les banques concernées ont été victimes de fraudes et ont donc subi ces pertes. « C’est quelque chose que nous attendions. Nous ne minimisons pas ces fraudes, et elles doivent être surveillées et analysées, et non ignorées. Mais jusqu’à présent, rien n’indique qu’elles entraîneront d’autres pertes par contagion dans d’autres portefeuilles », précise-t-il.

Le bureau de protection financière
des consommateurs
out !

Dernier sujet majeur : la régulation des banques. La plupart des réglementations mises en place à la suite de la crise de 2008 sont toujours en vigueur, même si elles ont été partiellement assouplies dans certains domaines, par exemple, avec l’augmentation significative des seuils de taille pour les banques soumises aux exigences renforcées en matière de tests de résistance et de liquidité. Autre bémol, les récentes propositions de la Réserve Fédérale visant à alléger les exigences de fonds propres et à revoir les stress tests imposés aux grandes banques. Mais, comme l’explique Michael Ohlrogge, professeur de droit à la New York University, le recul le plus significatif est sans doute le démantèlement quasi complet du Bureau de protection financière des consommateurs (CFPB). La légalité de cette décision est toujours en cours d’évaluation par les tribunaux. Un autre changement récent potentiellement important est la réduction drastique des effectifs des agences de régulation bancaire américaines. « Il y a lieu de s’inquiéter de savoir si cela réduira leur capacité à détecter et à traiter de manière proactive les problèmes dans les banques, mais il reste à voir quel sera l’impact final de cette mesure », reconnaît Michael Ohlrogge. Pour lui, de nouveaux régimes de solidité financière sont également en cours de démantèlement. Par exemple, les banques n’avaient auparavant pas le droit d’accorder des prêts garantis par des monnaies numériques, mais cette interdiction est en train d’être assouplie. Il est également de plus en plus facile pour les entreprises de technologie financière d’obtenir des licences bancaires ou de s’associer à des banques afin d’accéder à l’infrastructure financière du système bancaire selon le professeur.

La consolidation se poursuit

En tout cas pour l’instant, les menaces systémiques semblent limitées. « À l’heure actuelle, le secteur bancaire dispose de réserves importantes. Nous sommes très optimistes quant à notre capacité à conserver une longueur d’avance sur ce sujet » a tenu à rassurer Kevin Hassett, actuel directeur du Conseil économique national des États-Unis et proche du président américain. Gerard Cassidy confirme que les niveaux de capital du système bancaire américain sont aujourd’hui deux fois plus élevés qu’avant la crise financière, et les niveaux de liquidité sont également nettement plus importants. Selon lui, le système bancaire américain est donc en très bonne santé et peut résister à toute perte potentielle qui pourrait se profiler à l’horizon.

Par ailleurs, les perspectives des banques restent favorables. Les analystes s’attendent à une nouvelle baisse des taux d’intérêt par la Fed au cours des trois à six prochains mois. Ce qui est positif pour les banques, en particulier pour les banques régionales. À cela s’ajoute une consolidation accrue dans le secteur bancaire. « Nous avons assisté à une transaction importante lorsque Fifth Third Bank a racheté Comerica pour 10,9 milliards de dollars. Cette consolidation va se poursuivre à l’avenir » prédit Gérard Cassidy. Sont d’ores et déjà annoncées l’offre de rachat de 8,6 milliards de dollars de Pinnacle Financial Partners sur Synovus Financial et celle de PNC sur FirstBank en septembre dernier pour un montant de 4,1 milliards de dollars. Ironie de l’histoire : les déboires des banques régionales pourraient encore renforcer la consolidation et donc... doper les transactions dans le secteur bancaire. De quoi, au final, venir alimenter les profits des banques de financement et d’investissement américaines !

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº909
Les banques américaines, globalement domestiques
La banque d’investissement a le vent en poupe
$!L’insolente forme des banques américaines peut-elle durer ?
Pourquoi les banques régionales américaines inquiètent
Supervisées par la Fed et assurées par la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC), les banques régionales jouent un rôle clé dans l’économie américaine et accordent 70 % des prêts commerciaux. Opérant dans un ou plusieurs États, elles concentrent chacune de 10 à 100 milliards de dollars d’actifs. Fin 2022, on en comptait 134 avec plus de 13 000 agences bancaires, contre 31 grandes banques.
Cette fois, ce sont les pertes inattendues de deux d’entre elles – Zions Bancorp et Western Alliance – qui ont alerté les marchés mondiaux et provoqué la chute des actions et de l’indice KWB des banques régionales américaines. Zions Bancorp. a annoncé 50 millions de dollars de pertes sur deux prêts commerciaux et industriels contractés par sa division californienne tandis que Western Alliance, a engagé des poursuites en justice pour 100 millions de dollars. Les banqueroutes du prêteur subprime indépendant Tricolor et du fabricant de pièces détachées automobiles First Brands révèlent en effet des risques de crédit cachés dans ces banques, susceptibles de mener à un retrait rapide des dépôts, à la manière de SVB, et engendrer des risques plus importants pour le système financier.
Contrairement aux géants bancaires, ce groupe est plus vulnérable et exposé à leurs activités de prêt. Les banques régionales réalisent 70 % de leurs revenus, dont 75 % de leurs marges, grâce aux prêts. Elles n’ont pas non plus d’autres activités liées à Wall Street, comme la banque d’investissement, le trading ou la gestion de patrimoine, leur permettant de compenser les pertes de crédit. Or, d’après Fitch, ce sont aussi celles pour lesquelles la croissance des prêts aux institutions financières non dépositaires (NDFI) a enregistré la croissance la plus rapide, avec une hausse d’environ 35 % sur les cinq dernières années contre 11 % pour l’ensemble du secteur. À suivre donc.