Et si les banques européennes étaient de nouveau
dans la course ?

Créé le

29.10.2025

-

Mis à jour le

30.10.2025

Leur environnement macroéconomique est plus favorable et leur situation en capital réglementaire largement excédentaire. Ce n’est pourtant pas une raison de s’endormir
sur ses lauriers. Car il y a les moyens de rattraper le retard
sur les États-Unis.

À quoi reconnaît-on la bonne santé d’un secteur économique ? Les points de vue peuvent varier, mais la performance boursière de long terme permet souvent de dresser un bon diagnostic. Depuis la fin mars 2009, donc post la mémorable crise de 2008, liée à la crise des subprimes et à la faillite de Lehman Brothers, les banques européennes ont délivré une performance honorable : 7,1 % annualisés ! Mais les banques américaines ont fait bien mieux, à 10,1 % en moyenne. Soit plus de 50 % de plus.

Les raisons sont multiples. Les États-Unis ont bénéficié d’un contexte macroéconomique plus favorable, sans austérité budgétaire, ni de taux négatifs. Leur réglementation a été pragmatique, la compétitivité n’a jamais quitté l’esprit du régulateur. Conséquence, le secteur bancaire américain a été le grand gagnant de ces quinze dernières années : plus concentré, plus performant et dominant de nombreux segments de marchés notamment dans la banque d’investissement. En 2007, JP Morgan était une banque américaine ordinaire. Aujourd’hui, elle domine le monde !

Ouf, les taux négatifs, c’est fini !

Mais l’Europe semble aujourd’hui de nouveau dans la course. Déjà, parce que les taux sont redevenus positifs, mettant fin à une ère atypique mise en place par Mario Draghi, alors président de la Banque Centrale européenne pour lutter contre la déflation. L’excès de capital accumulé ces dix dernières années, sous la pression de la réglementation, est redistribué aux actionnaires ou mis en réserve pour les opérations de consolidations à venir. La rentabilité des fonds propres, ou return on equity (ROE) est depuis quelques trimestres en moyenne supérieures à ceux des banques américaines. Qui plus est, nos politiques ont replacé la compétitivité au cœur des réformes législatives et réglementaires. Mais attention, nos vieux démons ne sont jamais bien loin.

En 2025, l’écart macroéconomique entre les deux zones se creuse toujours. Mais l’Europe montre des signes de rebond. Aux États-Unis, le produit intérieur brut (PIB) croît de 1,8 %, porté par une consommation robuste et des investissements dans l’intelligence artificielle (+2,8 % en 2024), même si ces derniers ralentissent. L’inflation core descend vers 2 %, permettant à la banque centrale américaine d’anticiper des baisses de taux à 3,75 % fin d’année. Malgré ce reflux, la zone reste confortable pour les marges nettes d’intérêt bancaires.

Des projets de relance prometteurs

En zone euro, le tableau reste contrasté : la progression du PIB serait limitée à 1,0-1,2 %. D’un côté, l’impact de l’austérité résiduelle et des chocs énergétiques ; de l’autre, les effets favorables de deux relances fiscales prometteuses. L’Allemagne, sous l’impulsion du chancelier Merz, a ainsi approuvé un budget 2025 ambitieux avec des dépenses à hauteur de 2,4 % du PIB pour la défense et les infrastructures, marquant un virage vers plus d’audace budgétaire. Parallèlement, les programmes de la Commission européenne pour la transition verte – via le Green Deal et des appels à projets LIFE avec plus de 80 Md€ alloués en 2025 pour énergie, circularité et adaptation climatique – injectent un dynamisme industriel, visant 15 % du marché mondial des clean techs. L’inflation core à 2,1 % justifie une pause dans la baisse des taux de la BCE. Ils devraient rester à 2 % jusqu’en 2027 au moins sans le punch américain, mais avec un filet de sécurité croissant.

Bilan des courses macroéconomiques : les banques américaines surfent sur un cycle de crédit expansif, tandis que les européennes, profitent d’un cycle de taux positifs depuis quelques trimestres. Et elles espèrent que ces vents favorables ne faibliront pas face aux craintes de fragmentation de la dette souveraine européenne, liée à la situation particulière de notre pays ! L’Europe paie encore son excès de vertu fiscale passé et reste handicapée par l’absence d’approche globale de son approche budgétaire. L’Amérique récolte, elle, les fruits de son audace chronique. Leçon : la croissance naît du pragmatisme budgétaire ! Bonne nouvelle : l’Europe semble enfin l’avoir compris.

ROE : mieux que les États-Unis

Dans cet environnement, les ROE des banques européennes s’envolent à 12,3 % au second trimestre 2025 selon les chiffres de l’Autorité bancaire européenne. Ils sont portés par des marges nettes d’intérêts gonflées par un bon contrôle du coût des dépôts et une pentification de la courbe des taux dans la zone Euro, mais aussi par des commissions en hausse de +9 %. De surcroîts, les rachats d’actions à hauteur de 15 milliards d’euros prévus au 3e trimestre boostent les rendements. Certes aux États-Unis, les 13 banques de l’indice BANKX maintiennent 11 % de ROE moyen. En revanche, les banques régionales peinent sous les provisions liées à l’immobilier commercial. Elles progressent de 20 % en annuel de date à date.

Côté valorisations, les banques européennes ont connu un parcours boursier spectaculaire depuis quelques trimestres. Mais elles restent sous-cotées avec un multiple de 9,2 fois les résultats 2026, contre 12,2 fois pour les banques américaines. Mais l’Europe redistribue enfin son surcroît de capital excédentaire par rapport à ses homologues – 15 % pour le CET 1, contre seulement 13 % pour les États-Unis – libérant 50 milliards d’euros pour les fusions – acquisitions. Attention toutefois : cette surperformance est conjoncturelle. Sans réformes, un retour aux taux bas éroderait ces gains, comme en 2010-2020 où l’Europe stagnait à 5 % de ROE sur son secteur bancaire.

À bas bruit, les règles évoluent

C’est ici que l’Amérique excelle. Le Basel Endgame américain, censé durcir les exigences en risques moyens pondérés, est en pleine simplification. Michelle Bowman, vice-présidente de la Fed en charge de la supervision, a repoussé le phase in de Bâle IV. Elle propose également des allègements pour les petites banques avec moins de 250 milliards de dollars d’actifs. Post-Dodd-Frank, les États-Unis ont allégé les règles pour les acteurs de moins de 100 milliards, favorisant les consolidations. Selon les estimations, le Basel Endgame pourrait libérer entre 100 et 150 milliards de dollars de capital. En Europe, le pragmatisme émerge enfin, mais tardivement. La suspension du FRTB (Fundamental Review of the Trading Book) jusqu’en 2027 annoncée par la Commission en juin 2025, évite un choc concurrentiel supplémentaire face aux États-Unis. La réforme de la titrisation donnerait aux banques européennes un outil de gestion bilantielle plus efficace qu’il ne l’est actuellement. D’autres réformes ont été récemment proposées. La France mène la charge sur les banques systémiques globales avec une proposition de fusion MREL/TLAC pour les G-SIBs, créant une seule exigence basée sur les risques moyens pondérés, supprimant les doublons en matière de besoins en fonds propres. Depuis septembre 2025, sous la houlette de la Bundesbank, l’Allemagne s’attaque aux plus petites banques avec un régime simplifié pour les banques de moins de milliards d’euros d’encours, limitant le reporting afin d’alléger les coûts pour 1 500 petites entités. Ces initiatives, inspirées du modèle américain, visent à contrer la « sur-réglementation » qui a dégradé la compétitivité du secteur depuis 2010. Mais ces chantiers avancent lentement et l’Europe risque de perdre son avance récente en matière de profitabilité.

Moins de risque, un atout certain

Il ne peut y avoir d’analyse pertinente des secteurs bancaires américains et européens sans analyse du risque. Et le résultat du match est formel : les banques européennes sont moins risquées. C’est la contrepartie de la dureté de la réglementation en Europe et de la prudence du régulateur. Aux États-Unis, les expositions à l’immobilier commercial sont élevées et peu performantes. Les rares banques européennes qui y sont exposées ont d’ailleurs enregistré des défauts aux cours des derniers trimestres, notamment la Deutsche Bank. Toujours aux États-Unis, les expositions des banques américaines aux NDFI (non-depository financial institutions) représenteraient environ 300 Md$ selon Moody’s. Voilà de quoi inquiéter depuis quelques trimestres du fait de certaines faillites et fraudes.

En Europe, le comité européen sur les risques systémiques a alerté les banques sur l’exposition aux NDFI, mais celles-ci sont plus limitées, comme les expositions à l’immobilier commercial. Elles représentent environ 10 % prêts, contre 30 % aux États-Unis. Enfin, les banques européennes disposent encore de provisions de précautions constituées pendant le COVID alors que les banques américaines les ont reprises. L’Europe, plus prudente résistera mieux en cas de choc de crédit.

Si les États pouvaient ne plus s’en mêler

En somme, le secteur bancaire européen flirte avec l’excellence : ROE supérieurs, capital excédentaire, profils moins risqués. Les projets de réformes récentes sont très encourageants pour l’avenir. Mais malgré ces aspects positifs, l’Europe reste fragmentée et donc peu compétitive par rapport aux banques américaines où la consolidation est largement achevée depuis une décennie. L’Europe doit accélérer sa propre unification bancaire afin d’améliorer sa compétitivité face aux géants nord-américains et asiatiques. Mais si nous voulons réduire l’écart, il faut tuer nos vieux démons protectionnistes.

Considérons un frein subtil mais récurrent à cette consolidation européenne : les contraintes sur le ratio prêts/dépôts, souvent imposées par les États pour forcer un financement domestique de l’économie réelle. L’exemple récent et caricatural : l’offre publique d’achat avortée d’UniCredit sur Banco BPM. Elle a été torpillée en 2025 par Rome via son « golden power », en exigeant un ratio prêts/dépôts élevé au prétexte de préserver le financement local. Voilà une parfaite illustration du piège. Plutôt que ces entraves protectionnistes, qui freinent les synergies transfrontalières et perpétuent la fragmentation, l’Europe gagnerait à accélérer les réformes qui permettent aux banques de mieux gérer leurs risques tout en continuant à financer l’économie. La réforme de la titrisation, un outil largement utilisé aux États-Unis depuis longtemps est de ce point de vue cruciale.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº909
En quinze ans, les États-Unis ont creusé l’écart
$!Et si les banques européennes étaient de nouveau dans la course ?