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La mesure phare du programme du candidat Donald Trump porte sur les droits de douane. Les économistes s’inquiètent des conséquences d’une telle stratégie. Certes, lors de son premier mandat, les tarifs douaniers mis en place n’avaient pas eu de conséquences majeures. Pourquoi alors cette inquiétude ? Pour comprendre, comparons d’abord les mesures prises lors du premier mandat et celles anticipées après la nouvelle élection de Donald Trump. Lors du premier mandat, le tarif douanier était de 20 % environ sur des produits chinois spécifiques, particulièrement ciblés. Ils représentaient un montant total d’environ 300 milliards de dollars. Cette fois, les mesures qui pourraient être mises en œuvre portent sur 10 à 20 % sur tous les produits entrants aux États-Unis. Tous les pays seront touchés, y compris le Mexique et le Canada, pourtant partie intégrante de l’Alena, l’accord de libre-échange nord-américain. La Chine, elle, aura droit à un tarif de « faveur » à 60 %. Ces mesures porteraient alors sur plus de 3 100 milliards de dollars. D’un mandat, à l’autre, l’échelle serait donc multipliée par dix.
Le rôle clef de Robert Lighthizer
Pourquoi cette accélération du mouvement ? Trump et son entourage considèrent que le libre-échange est le facteur qui a engendré la désindustrialisation de l’Amérique et d’importantes pertes d’emplois. Des régions entières ont été paupérisées par la libéralisation des échanges internationaux. Robert Lighthizer, qui, selon toute vraisemblance, mettra en scène cette politique protectionniste, est un opposant farouche au libre-échange. Il était déjà très influent lors du premier mandat, il le sera encore davantage dans le second, car le nouveau président américain reprend ses thèses et les applique ! Ajoutons que les tarifs douaniers peuvent être avantageux, pour compenser une fragilité temporaire sur un secteur d’activité particulier ou pour favoriser le développement d’un type de produit.
Si l’on entre dans les détails, tous les pays qui commercent avec les États-Unis seront affectés. Pour la zone euro, cette mesure sera forcément pénalisante, car le solde commercial est largement excédentaire, avec des exportations qui ont rapidement progressé. Cette hausse des tarifs douaniers serait pénalisante pour les industriels européens, notamment pour l’Allemagne. Elle affectera inévitablement la croissance européenne.
Il va de soi que ces mesures provoqueront des représailles. Cela pourrait alors affecter l’ensemble du commerce mondial et peser sur la conjoncture un peu partout dans le monde. Les hausses brutales et importantes des tarifs douaniers mettent généralement un coup d’arrêt aux échanges, au risque d’entraîner des conséquences récessionnistes. Il y a eu des exemples dans le passé, notamment en 1930, avec les mesures Smoot Hawley, où les taxes douanières avaient été revalorisées de 20 %. Cela avait été un facteur majeur de la propagation de la récession américaine vers le reste du monde.
Quitte à évoquer les représailles, autant s’intéresser au cas spécifique de la Chine, avec 60 % de droits de douane. Bon à savoir : selon plusieurs études, l’économie américaine est désormais plus dépendante des technologies chinoises que l’inverse. Cela peut rapidement impacter l’enthousiasme face aux effets bénéfiques du protectionnisme...
Le retour de Trump pose aussi des questions structurelles. Depuis la Seconde Guerre mondiale, l’économie mondiale s’est développée sur l’intensification des échanges. Les pays les plus ouverts ont bénéficié de l’effet d’entraînement du commerce mondial.
La fin du multilatéralisme
Après la Seconde Guerre mondiale, que ce soit pour éviter les conflits à grande échelle ou pour repousser le risque de la grande dépression qui a caractérisé les années 1930, des institutions et des règles ont été mises en place pour tenter de mettre en place à la fois des informations communes, pour plus de transparence, mais aussi des modes de réactions cohérents entre les pays adhérents au Fonds monétaire international, à la Banque Mondiale ou encore aux Nations unies.
Ce cadre a été essentiel à la fois pour comprendre la croissance rapide des pays développés dans les années 1950 et, après, pour bien appréhender le rattrapage des pays émergents, notamment après l’entrée de la Chine au sein de l’Organisation mondiale du commerce, en décembre 2001.
A priori, avec Trump, les États-Unis ne souhaitent appliquer que les règles favorables à l’Amérique. Le cadre préexistant n’est donc plus celui qui prévaudra. La politique internationale américaine de Trump a une préférence pour le bilatéral plutôt que le multilatéral. Cela avait été clair lors du premier mandat. N’oublions pas non plus que Trump est imprévisible, ce qui risque d’engendrer davantage d’incertitudes sur la dynamique de l’économie mondiale.
Heureusement, le pire n’est jamais certain. Et il est important de s’intéresser aux forces de rappel. Beaucoup d’entreprises américaines, même dans l’entourage du nouveau président élu, ont un intérêt au développement des échanges internationaux. Cela peut être un important contrepoids. Prenons le cas d’Elon Musk : comme il a beaucoup investi en Chine pour les automobiles Tesla, les mesures chocs de la nouvelle administration pourraient entraîner une forte dépréciation du capital investi dans l’Empire du milieu. En outre, SpaceX qui domine le marché des lanceurs de satellites dans le monde pourrait être directement affecté. Ce contrepouvoir n’est pas à écarter, car les entreprises souhaitent aussi une forme de stabilité réglementaire et fiscale pour se développer.
Un impact incertain sur le consommateur américain
Au-delà de l’impact des droits de douane sur la croissance mondiale, il faut aussi s’interroger sur leur incidence sur le consommateur américain. Donald Trump espère collecter des revenus importants par la hausse des tarifs douaniers. Cela lui donnerait une opportunité de baisser les impôts des citoyens américains. Indépendamment du chiffrage de la mesure, cela donne une idée de la volonté isolationniste du nouveau gouvernement : il espère faire payer au reste du monde le prix de la croissance américaine, le prix du « Make America Great Again ».
En attendant, les consommateurs commenceront par payer la note avec ces taxes sur les produits importés : ils devront débourser davantage pour acheter un téléphone portable, un ordinateur ou l’un des très nombreux biens importés. D’autant que de très nombreux biens essentiels au consommateur ne sont pas produits aux États-Unis.
Le choc sur la dynamique des prix pourrait être significatif. Deux économistes américaines ont calculé que, pour un ménage typique, le coût supplémentaire des mesures douanières serait de l’ordre de 2 600 dollars rien que sur les produits importés. C’est beaucoup et pourrait avoir des effets persistants sur le niveau des prix. Et donc sur le taux d’inflation.
Si le consommateur est directement pénalisé par les produits finis qu’il achète, les entreprises vont elles aussi acheter des produits étrangers, comme biens intermédiaires, pour la mise en œuvre de leur production. Cela entraînera des coûts supplémentaires, avec des risques de rupture dans la chaîne de valeur si le choc tarifaire est trop important. Il y a ici une fragilité sur la dynamique de production au moment où la politique industrielle, visant à relocaliser la production aux États-Unis, retrouve un intérêt de la part des décideurs politiques. S’ajoute aussi l’effet inflationniste puisque les entreprises devront répercuter au moins une partie de ces hausses de coûts sur le prix final.
Le retour de l’inflation
aura un prix politique
Sur ce sujet, Trump joue gros. Car le principal grief fait à la candidate démocrate Kamala Harris a été l’incapacité du gouvernement Biden à maîtriser l’inflation, situation synonyme de perte de pouvoir d’achat pour les ménages. Une nouvelle hausse de l’inflation pourrait rapidement rendre le gouvernement moins populaire.
Sur ce point, se pose inévitablement la question de la réaction de la banque centrale américaine (Fed). A priori, toute hausse de l’inflation doit entraîner un durcissement de la politique monétaire et une augmentation des taux d’intérêt. Mais, pour Donald Trump, l’indépendance de la Fed est une source de nuisance pour l’économie américaine, car elle a la possibilité de maintenir des taux d’intérêt trop élevés, trop longtemps, pénalisant selon lui la dynamique de l’activité. Le président élu voudrait avoir son mot à dire dans la détermination du niveau des taux d’intérêt. Il considère que, lui étant élu, il est légitime pour intervenir dans la définition de la politique monétaire. Cette question a déjà été évoquée lors de son premier mandat. Il s’était d’ailleurs interrogé sur l’ennemi principal de l’économie américaine, dans un tweet lors de la conférence de Jackson Hole, avec cette question : « Qui est l’ennemi principal de l’économie ? Jerome Powell ou le président chinois Xi ? » À cette époque, la Fed était entrée dans un cycle de hausse des taux...
Quel avenir pour Jerome Powell ? Président de la Fed jusqu’en mai 2026 – irrévocable selon les textes –, « Jay » Powell en restera encore administrateur jusqu’en janvier 2028. Il a d’ailleurs indiqué qu’il ne démissionnerait pas si le président élu le lui demandait. Seule Adriana Kugler partira du conseil de la Fed pendant le mandat de Trump. Cela ne permettra pas à ce dernier de nommer des membres qui lui soient redevables. Certains membres du conseil pourraient démissionner. Cela s’est déjà vu, mais on ne dispose pas encore d’éléments concrets sur ce point. S’il veut infléchir la position de la Fed en faveur de ce que lui souhaite, Donald Trump devra intervenir autrement. C’est une procédure qui pourrait être longue et passer par une décision de la Cour Suprême.
L’indépendance des banques centrales
La vision trumpiste de la banque centrale interpelle les économistes. Car l’indépendance des banques centrales est probablement une explication majeure du faible niveau de l’inflation depuis une trentaine d’années, jusqu’à l’épisode commencé au printemps 2021. C’est aussi une explication de sa faible volatilité. Le risque, quand la banque centrale n’est pas indépendante, c’est de subir la pression du gouvernement pour faciliter le financement de sa politique économique. Les gouvernements ne sont pas tous raisonnables et cela se traduit généralement par un taux d’inflation élevé et persistant. Les taux d’intérêt de long terme intègrent alors de façon permanente une prime d’inflation. Ce qui pourrait se passer aux États-Unis aurait nécessairement des effets sur le niveau des taux d’intérêt européen et nous serions, nous aussi en Europe, pénalisés par cette perte d’indépendance. Cette tension sur l’indépendance sera certainement un élément clé du second mandat.
Une réorientation des dépenses en Europe
La victoire de Trump a enthousiasmé le marché des cryptos. Or, pour mémoire, les États-Unis disposent de l’actif sans risque. Se posent donc des interrogations sur les cryptomonnaies en tant que telles, car elles vont entrer en concurrence avec le dollar, à un moment où la dette publique américaine va encore s’accroître de façon significative. Il ne paraît pas certain que cela soit efficace, car cela provoquera de l’incertitude macroéconomique. Mais il y a probablement des gains à faire à titre individuel. C’est cela qu’il faut garder à l’esprit : Trump n’a qu’une vision microéconomique de l’économie, et aucune vision macro. Cela peut engendrer beaucoup d’incohérence. C’est un risque pour l’économie américaine, mais aussi pour le reste du monde.
Pour conclure, la stratégie de mépris vis-à-vis du reste du monde pourrait dépasser le cadre économique. En Europe, les États-Unis restent très présents, notamment via l’OTAN. Quelle sera la stratégie vis-à-vis de l’OTAN et de l’Europe ? C’est pour nous, Européens, une question majeure, également sur le plan politique, car une moindre puissance de l’OTAN en Europe pourrait favoriser l’influence de la Russie, alors que les divergences sur l’attitude envers le Kremlin sont importantes au sein même de l’Union européenne. L’autre point est qu’une réduction de la protection de l’OTAN obligerait l’ensemble des pays européens à réviser leur stratégie de défense et les moyens à y consacrer, ce qui se traduirait alors par d’importants arbitrages de dépenses.