Modèle bancaire

Vers une finance durable

Créé le

20.11.2011

-

Mis à jour le

30.11.2011

La crise montre qu’il faut revenir aujourd’hui à moins de démesure dans la sphère financière : c’est le but de la finance durable, c'est-à-dire une finance humainement acceptable, moins centrée sur la création forcenée de valeur, moins complexe. Demain, les réflexions aujourd’hui en cours devront se traduire  en actes.

Certains ne voient dans la finance durable qu'un vœu pieu : les banques font les profits les plus élevés possibles ; il revient aux régulateurs de fixer des limites. Qu’en pensez-vous ?

Dhafer Saïdane : Le paradigme financier dominant est un héritage de la révolution industrielle. Il a besoin d’être revisité. Il est aujourd’hui confronté, au niveau de son organisation, à des problèmes de type « aléa moral » (relations banques et banques centrales) et « conflit d’intérêts » (frontière entre décideurs publics et privés, hégémonie des agences de notation). À cela se rajoutent la complexité des produits financiers, les excès et la démesure en matière de rentabilité. La finance durable est une voie qui permet un atterrissage en douceur à un système qui s’est emballé durant ce dernier quart de siècle. C’est un moyen de ramener l’appareil financier vers sa vocation première : le financement de l’économie réelle. Ce n’est donc pas un vœu pieu, mais une exigence permettant à la finance de retrouver sa raison d’être.

Pascal Grandin : Certains professionnels voient effectivement la finance durable comme un vœu pieu, lorsqu’on la présente comme une finance alternative qui ferait table rase du système financier actuel. Or ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mais avant tout de redéfinir un cadre légal qui réconcilie l’activité des institutions financières et des marchés avec les besoins des différents acteurs : épargnants, entreprises, État, etc. Lorsque l’on parle de redéfinir un cadre légal, il ne s’agit d’ailleurs pas de plus de réglementation : le secteur financier est déjà très réglementé. Il y a de nouvelles préoccupations qu’il faut intégrer : un souci croissant autour du développement durable, du respect des parties prenantes, de faire émerger des comportements éthiques.

Plus globalement, les banques, qui font commerce d'argent et ont pour rôle de financer l'économie, ont-elles plus que d'autres secteurs économiques la nécessité d'être éthiques ?

D. S. : Le modèle économique dominant de type néoclassique s’est posé principalement le problème de la maximisation des ressources et des profits à court terme. L’éthique n’est donc pas dans son champ d’analyse. Peut-on traverser le XXIe siècle ainsi en continuant à minimiser l’éthique, l’humain et le long terme ? Cela paraît difficile.

P. G. : Ce qui différencie les banques des autres secteurs économiques est avant tout leur environnement réglementaire très spécifique qui, comme on l’a vu ces dernières années, les a malheureusement poussés à prendre des risques inconsidérés. Leur demander d’être vertueuses et d’adopter un comportement éthique est illusoire. Cela ne signifie d’ailleurs pas que les salariés de ces institutions, et notamment leurs dirigeants, ne soient pas individuellement soucieux d’éthique. Il s’agit juste de souligner que dans un univers concurrentiel où elles doivent faire des profits en étant en partie protégée contre le risque de faillite, il n’est pas étonnant qu’elles soient fréquemment sur le fil du rasoir.

Sont-elles mobilisées sur le sujet ?

D. S. Les responsables du développement durable des banques sont à pied d’œuvre. La tâche est difficile et les défis sont nombreux. Des changements internes et externes sont indispensables (ingénierie des produits, transparence dans la communication, confiance à consolider…). De plus, chaque banque a son histoire et donc des pratiques propres. La finance durable ne peut pas constituer une manne céleste et s’imposer de manière réglementaire ; elle doit se construire dans le cadre d’un projet collectif, au sein duquel le respect des traditions et l’art de la banque sont de mise.

Les banques mutualistes pratiquent-elles par nature une finance plus durable que les autres ?

D. S. : Dans leur forme originelle, les banques mutualistes présentent un business model soutenable, c’est-à-dire bâti sur des principes qui visent le financement des territoires et des projets qui les constituent. Ces banques ont été endogénéisées par les opérateurs qu’elles servent et donc répondent à leurs besoins réels. Ont-elles maintenu le cap sur ce modèle d’origine ? La déréglementation, l’ouverture des marchés de capitaux et la concurrence n’ont pas été neutres sur leur mode de gouvernance. Mais tout dépendra de leurs évolutions juridiques et de l’attirance qu’elles manifesteront vis-à-vis des marchés.

P. G. : Dans un univers concurrentiel, les banques mutualistes sont soumises aux mêmes contraintes de marché que les banques classiques et partagent un environnement réglementaire en grande partie commun. Leur statut différent n’est pas suffisant pour les éloigner de la tourmente.

La finance islamique est-elle un exemple de finance durable ?

D. S. : La finance islamique est une finance qui se veut tangible. On ne finance pas seulement un projet : on participe à un projet, et on partage les gains et les pertes. La finance islamique est bâtie sur un altruisme intergénérationnel et non pas sur l’individualisme méthodologique [1] . Dès lors, elle présente les attributs d’une finance durable. Mais des zones d’ombre demeurent notamment en matière de création monétaire : la finance islamique en refuse le principe [2] , par l'interdiction du prêt à intérêt, ce qui limite sa capacité d’intervention.

P. G. : La finance islamique n’est actuellement pas autonome, elle ne peut pas vivre en dehors de la finance conventionnelle et je partage l’idée que des zones d’ombre demeurent. Il est toutefois intéressant de remarquer que ses fondements sont parfois identiques à ceux de la finance classique dans sa version la plus libérale, comme le fait de ne pouvoir mettre à disposition, pour éviter de « prêter », que l’épargne disponible. Nous revenons à un modèle dans lequel les dépôts font les crédits, et pas l’inverse.

La finance durable est depuis peu enseignée dans certains cursus d'études supérieures. Va-t-on vers une nouvelle génération de banquiers ?

D. S. : La finance durable n’est ni une finance prosélyte, ni une finance qui fait table rase de la finance conventionnelle. Elle tente de comprendre les écarts de nos systèmes financiers contemporains, de les analyser et de les rectifier. C’est donc une force de proposition qui s’appuie sur des méthodes de recherche innovantes. Elle ne peut s’épanouir que grâce aux regards croisés des chercheurs universitaires et des professionnels de la finance. Parallèlement à la recherche, il y a en effet la formation. C’est un autre défi pour cette nouvelle finance.

P. G.: Une nouvelle génération de banquiers verra le jour si les partenaires de ces établissements font jouer la concurrence en intégrant leurs préoccupations éthiques dans leurs décisions. Si ce n’est pas le cas, il sera difficile de demander aux banquiers d’être éthiques tous seuls. En tout cas, l’enseignement de l’éthique dans les cursus de finance ne peut qu’aider à développer des comportements responsables.

1 L'individualisme méthodologique explique les phénomènes économiques à partir des actions et interactions entre les individus. 2 Cf. article Dhafer Saïdane, Mehrez Ben Slama et Rym Ammar, « La finance islamique est-elle vecteur de croissance ? », Revue d’Économie Financière, à paraître.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº742
Notes :
1 L'individualisme méthodologique explique les phénomènes économiques à partir des actions et interactions entre les individus.
2 Cf. article Dhafer Saïdane, Mehrez Ben Slama et Rym Ammar, « La finance islamique est-elle vecteur de croissance ? », Revue d’Économie Financière, à paraître.