Sécurité alimentaire : le G20 prendra-t-il les mesures nécessaires ?

Créé le

02.03.2011

-

Mis à jour le

15.03.2011

Alors que l’indice des prix alimentaires de la FAO a atteint un niveau record en janvier, le G20, sous l’impulsion de la France, a inscrit la lutte contre la volatilité des prix des matières premières à son agenda. Mais pour être efficace et prévenir les crises alimentaires, les réformes ne doivent pas se faire a minima.

Et c’est reparti ? Le Mozambique en septembre dernier, l'Algérie, la Tunisie et la Jordanie en ce début d'année ont connu de violentes manifestations, certes nourries par d’autres facteurs mais dont le déclenchement a été motivé par la hausse des prix alimentaires. La Chine, comme d’autres pays, a déjà dû réagir par une série de mesures sur les prix. Olivier De Schutter [1] , rapporteur spécial des Nations unies, prévenait le 11 janvier : « Nous vivons aujourd'hui le début d'une crise alimentaire similaire à celle de 2008 ».

Un nouveau record pour l’indice des prix

L’indice des prix alimentaires de la FAO, calculé sur un panier de cinq groupes de produits (céréales, huiles et graisses, produits laitiers, viande et sucre), vient d’atteindre un record [2] , dépassant son niveau le plus élevé jusqu’alors,·qui datait de ​juin ​2008. Il s'est envolé en janvier 2011 à 245 contre 151 en juin 2010 pour les céréales, à 278 contre 168 pour les huiles et graisses, à 166 contre 137 pour la viande et à 420 points contre 225 pour le sucre. L'augmentation en 2010 du prix des grains concerne surtout le blé (+ 50 %), le maïs (+ 50 %) et le soja (+ 34 %). Le riz, resté stable jusque-là en raison de stocks importants, commençait en début d’année à subir la hausse générale. Quant à la facture alimentaire pour les pays importateurs, elle est déjà proche du pic atteint en 2008. Compte tenu du délai de transmission des prix mondiaux aux marchés locaux, les prix aux consommateurs (urbains, mais aussi les petits agriculteurs, majoritairement non autosuffisants, et les éleveurs) pourraient encore augmenter dans les mois qui viennent. Les pays les plus vulnérables se situeraient au Sahel, dans la corne de l’Afrique, ainsi qu’en Asie centrale.

Vers une prise de conscience politique ?

Dans ce contexte, la priorité donnée par la présidence française du G20 à la lutte contre la volatilité des prix est plus que jamais pertinente. Car au-delà de la flambée, c’est bien la volatilité qui pose problème : incertitude pour le consommateur, mais aussi risque pour le revenu du producteur, ce qui peut le décourager à investir et menace ainsi le développement agricole à long terme. Mais la priorité donnée par la présidence française constitue également un test de crédibilité et d’efficacité pour l’action du G20. Cela peut même sembler un pari hasardeux, tant les réactions de la communauté internationale à la crise de 2008 n’ont pas donné lieu, jusqu’à présent, à des mesures structurelles de relance de l’agriculture ou de régulation des marchés. On peut ainsi dire que, aussi incroyable que cela puisse paraître au XXIe siècle, le principal facteur de la « pause » dans la crise alimentaire de 2008 réside… dans le hasard des cieux, c’est-à-dire la succession exceptionnelle de trois excellentes récoltes au niveau mondial, principalement due à des conditions climatiques favorables.

Les envolées des prix du blé suite aux incendies en Russie en août 2010 ou aux inondations en Australie en janvier dernier (voir Encadré) révèlent à nouveau la scandaleuse réalité : des marchés agricoles livrés aux humeurs des spéculateurs, des stocks de régulation ou d’urgence quasi disparus, des règles commerciales qui ruinent des filières locales par la « libre-concurrence » avec des produits étrangers plus compétitifs, enfin des pays en développement qui ont acté leur dépendance aux marchés mondiaux par un sous-investissement dans leur appareil de production agricole.

Une situation, deux diagnostics

Quelle réponse pourrait alors apporter la communauté internationale, et en premier lieu le G20​, à la crise actuelle ? Deux visions continuent à s’affronter aujourd’hui. La première consiste à considérer que la volatilité n’est qu’une conséquence des aléas climatiques sur l’offre agricole. Il s’agirait donc de continuer à libéraliser les échanges, et d’élargir le marché mondial afin qu’excédents et déficits selon les régions puissent s’équilibrer et stabiliser les prix. Les réponses immédiates dans le cadre du G20 consisteraient à améliorer la transparence sur les transactions, et développer des instruments de couverture de risque basés sur les marchés. La deuxième vision, majoritairement portée par la société civile, consiste à rappeler que les marchés agricoles ne sont pas des marchés comme les autres : la rigidité de l’offre et de la demande ajoutée au ​risque climatique intrinsèque ​créent une volatilité structurelle qui brouille les fondamentaux du marché. L’élargissement et la globalisation des marchés ne conduisent alors qu’à amplifier les fluctuations de prix, si ces derniers ne sont pas régulés par des mécanismes d’intervention publique. Cette vision régulatrice est aujourd’hui en partie portée par la France, qui fait face toutefois à l’hostilité de la plupart de ses partenaires et a déjà dû revoir à la baisse ses propositions : la détermination d’un lieu de gouvernance fort de régulation de ces marchés a par exemple été retiré des priorités, de même que la proposition que chaque pays du G20 ait l’obligation de constituer un stock minimal sur certains produits. Les premiers débats au sein du G20 ne semblent pas présager la prise en compte des mesures nécessaires.

Plus de stocks et moins de spéculation…

Il serait pourtant indispensable aujourd’hui d’engager une action résolue autour de trois axes majeurs.·

Premièrement, reconstituer des stocks de régulation. Les pays du G20, qui représentent aussi les grandes puissances agricoles mondiales, doivent assumer un rôle de « stockeurs » mondiaux (détention d’un seuil minimum), que les États-Unis et l’Union européenne ont abandonné à la fin des années 1990. Mais la question de la gouvernance est majeure et un rôle pourrait être redonné au Conseil international des céréales afin de définir des règles de transparence ainsi qu’un code de bonne conduite sur les actions de stockage/déstockage. Par ailleurs, un mécanisme de réaction rapide doit être envisagé, capable de prendre des mesures coordonnées en cas de risque de crise sur les marchés agricoles et alimentaires.

Deuxièmement, empêcher la spéculation. De nombreux rapports d’experts [3] ont souligné le lien entre la spéculation, physique ou financière, et la volatilité des prix. Alors que les investissements financiers sur les marchés agricoles ont été multipliés par 25 ces dix dernières années, 85 % des acteurs n'ont rien à voir avec le monde agricole. Le volume des transactions est tel aujourd'hui qu'il ne reflète plus l'offre et la demande sur les marchés physiques, et fausse la formation des prix, dévoyant ainsi l'objectif initial des marchés à terme. Une obligation de transparence sur les acteurs et leurs transactions est indispensable ; elle doit permettre d’instaurer des limites de position. Au-delà, c’est la présence même d’acteurs financiers non agricoles qui doit être remise en cause, dans la mesure où leur présence sur des paniers diversifiés de matières premières n’est liée qu’à un but spéculatif et n’apporte rien à la sécurité alimentaire.

… dans un environnement commercial refondu

Enfin ​et surtout, troisièmement, relégitimer les outils nationaux de régulation commerciale. Les pays qui sont aujourd’hui les plus vulnérables [4] aux chocs sur les marchés internationaux sont aussi ceux qui ont le plus ouvert leur marché, sacrifiant au passage leur secteur agricole et leurs populations paysannes. Les outils de régulation des marchés agricoles, tels que les stocks régulateurs, mais aussi les mesures de contrôle aux frontières des flux d’importation et exportation, peuvent être de puissants leviers pour encourager l’investissement agricole à long terme, diminuer la dépendance alimentaire des pays et donc leur vulnérabilité. C’est là sans doute l’enjeu essentiel, bien que cela s’inscrive aujourd’hui à contre-courant de la doxa idéologique de la majorité des puissances agricoles du G20.

Toutefois, la menace d’une prochaine crise alimentaire pourrait faciliter les travaux engagés par la présidence française du G20 ​et convaincre les réticences de pays ou organisations souvent rétifs à toute intervention ou régulation. Les prétentions des pays du G20 à constituer un lieu efficace de gouvernance économique vont ainsi être testées quant à leur capacité à apporter, au-delà de l’urgence, des mesures structurelles de long terme. Les populations les plus vulnérables devront-elles, comme au Moyen Âge, ne voir leur assiette se remplir qu’au gré de la météo ? Ou les pays riches du G20 auront-ils la volonté de venir à bout de la faim, techniquement à portée de main ?

1 Conférence de presse du 11 janvier 2011. 2 "Global food price monitor" de la FAO du 14 janvier 2011. 3 Un groupe d’ONG, dont le CCFD-Terre solidaire, a réalisé une liste de ces rapports en annexe d’un courrier au Commissaire européen au marché intérieur Michel Barnier, soulignant les effets de la financiarisation des marchés des matières premières : http://www2.weed-online.org/uploads/letter_barnier_mifid.pdf. 4 Les PFRDV (pays à faible revenu et à déficit vivrier), selon une définition onusienne. D'après la liste de 2011, on en compte 70. Voir le site de la FAO : http://www.fao.org/countryprofiles/lifdc.asp?lang=fr.

À retrouver dans la revue
Banque et Stratégie Nº290
Notes :
1 Conférence de presse du 11 janvier 2011.
2 "Global food price monitor" de la FAO du 14 janvier 2011.
3 Un groupe d’ONG, dont le CCFD-Terre solidaire, a réalisé une liste de ces rapports en annexe d’un courrier au Commissaire européen au marché intérieur Michel Barnier, soulignant les effets de la financiarisation des marchés des matières premières : http://www2.weed-online.org/uploads/letter_barnier_mifid.pdf.
4 Les PFRDV (pays à faible revenu et à déficit vivrier), selon une définition onusienne. D'après la liste de 2011, on en compte 70. Voir le site de la FAO : http://www.fao.org/countryprofiles/lifdc.asp?lang=fr.