L’Europe semble se débattre dans des problèmes de goodwill : la prolongation de la crise économique provoque une succession de dépréciations sur les acquisitions d’avant crise. Les goodwills sont au centre des préoccupations, alors qu’ils représentent des montants très significatifs des bilans des sociétés européennes.
La question que l’on pourrait se poser est : « comment en est-on arrivé là ? ». Plusieurs explications sont avancées : l’abondance de liquidités bon marché avant 2007, les défauts des systèmes de gouvernance et d’incitation, l’hybris des dirigeants poussés à la faute par leurs conseils, la pression des marchés à la croissance externe, la brutalité d’une rupture que personne n’avait anticipée… Tous ces éléments peuvent effectivement expliquer la démultiplication de dépréciations d’acquisitions qui apparaissent désormais surpayées ou avec une légitimité stratégique faible.
Une bulle mondiale
Ce qui nous apparaît le plus marquant est la large absence de cette problématique dans l’abondante littérature académique sur la crise financière. Étudier le phénomène de la « bulle financière » (déconnexion entre les prix et les fondamentaux de flux à venir et de risque) revient à évoquer la bulle de la « nouvelle économie » des années 2000 aux États-Unis, celle du crédit hypothécaire américain de 2007 ou encore la bulle de crédit sur des émetteurs publics de la zone euro de 2008 (collectivités, États…) ; en revanche, la référence à la bulle mondiale des fusions acquisitions dans la période exceptionnelle de croissance, entre 2002 et 2007, et son rôle dans les modifications très rapides de notre environnement, les emplois que nous créons, l’origine des biens que nous consommons, l’apparition dans les pays émergents d’une classe moyenne et de super-riches, la mondialisation des
Le deuxième facteur d’étonnement est qu'alors que les normes comptables ont été largement discutées (ont-elles été un facteur déclencheur ou accentueur de la crise ?) dans le domaine de la juste
Nous nous attacherons dans un deuxième
Enfin, un troisième et dernier
Le marché des fusions acquisitions sur la période 2002-2007
Le Tableau 1 présente les rachats d’entreprises mondiaux sur la période 2000-2008. Il s’agit des investissements de type « brownfield » (acquisition d’une entreprise existante, financée en général par émission de titres de capitaux propres), par opposition aux investissements de type « greenfield » (création d’une nouvelle unité de production, en général par émission de titres de dette).
Ces investissements brownfield ont été un moyen privilégié pour réallouer à l’échelle mondiale les capitaux dans un environnement marqué par l’abondance de liquidités, la dérégulation des marchés de capitaux et l’ouverture de nombreux marchés soucieux de rattraper les standards de développement occidentaux. Pour les entreprises, il s’agissait d’atteindre la taille critique de manière bien plus rapide que par la croissance organique, et de se rapprocher des marchés de demain tout en bénéficiant de coûts de production compétitifs. Pour les gestionnaires d’actifs (notamment les fonds de pension), il s’agissait de trouver des opportunités de rendements dans des pays où les besoins étaient importants (en termes de consommation, d’infrastructure ou de modernisation) et les capacités d’épargne faible. Les pays tiers étaient soucieux de moderniser leur économie, d’assurer la croissance de leur consommation par l’émergence d’une classe moyenne et de bénéficier de transferts technologiques.
En 2007, le montant des investissements mondiaux représentait 4 600 milliards de dollars sur un nombre record de 40 000 opérations, soit un montant en valeur supérieur de 40 % au point haut de la bulle de 2000 (3 300 milliards de dollars). C’est un montant absolument significatif qui représentait 8,5 % du PIB mondial de 2007, évalué à 54 200 milliards de dollars. Il est intéressant de souligner que cette bulle a concerné tous les secteurs (alors que les valeurs technologiques et de l’Internet pesaient un poids majeur en 2000), toutes les zones géographiques (alors qu'en 2000 les États-Unis étaient la destination de 60 % des investissements, ils ne représentaient plus que 40 % des investissements en 2007), et que les fonds de capital investissement, recourant aux leviers de la dette pour financer les acquisitions, y jouèrent un rôle majeur. Sur la période 2005-2008, l’industrie du capital investissement a levé 1 800 milliards de
Enfin, il faut souligner la forte corrélation entre la progression des Bourses, des produits intérieurs bruts et de ces investissements, la progression des uns alimentant les autres. Cette corrélation est rompue à partir de 2008 : on constate un effondrement du marché des fusions acquisitions, alors que les marchés financiers restent malgré tout très actifs, grâce aux flux de liquidité assurés par la politique monétaire accommodante des banques centrales et la montée des déficits
La place de l’Europe dans ce boom
Le poids de l’Europe au sens large (avec la Russie, la Turquie, la Norvège, la Suisse…) a été déterminant en tant que zone de destination de ces investissements. En 2007, les Amérique (du Nord et latine) représentent 1 900 milliards de dollars des investissements mondiaux, soit le même niveau qu’en 2000. L’Europe représente en 2007 1 800 milliards de dollars, contre 1 100 milliards en 2000, soit une progression en valeur supérieure à la zone Asie Pacifique.
La croissance annuelle du PIB des pays d’Europe centrale et de l’Est (Bulgarie, Croatie, Tchéquie, Hongrie, Pologne, Roumanie, Slovaquie et Slovénie) a été ainsi, sur la période 2000-2008, de 4,8 %, soit la 3e position mondiale après la Chine (+10 %) et l’Inde (+5,6 %). Sur la même période, l’Union européenne (UE) hors ces pays a enregistré une progression de 1,4 % et les États-Unis de
Le Tableau 2 présente, en pourcentage du PIB, l’évolution parallèle du déficit budgétaire des pays de l’UE comparé aux investissements de fusion acquisition ayant pour cible l’Europe. Le coefficient de corrélation entre les deux variables (les déficits se creusent quand l’investissement privé chute et inversement) est particulièrement élevé (entre 0,75 et 1) et s’élève à 0,83.
Le rôle de l’Europe a été également important en tant qu’investisseur et participant à ce mouvement de redéploiement du capital à l’échelle mondiale, quelle que soit la zone géographique cible. Les chiffres traités par la banque Houlihan Lockey (European Goodwill impairment Study) à partir des données des entreprises européennes cotées de l'Euro Stoxx 600 sont présentés dans le Tableau 3. En 2007, point haut du marché, les investissements effectués par ces entreprises étaient de 573 milliards d’euros. Le premier secteur était la banque avec 177 milliards d’euros (31 %), bien avant le secteur de l’énergie (2e secteur, avec 17 %, le segment étant représenté par des entreprises comme Total, ENEL, GDF, Véolia, BP…), les métaux (3e secteur, avec 8 %, et des entreprises comme Arcelor, Rio Tinto, Xstrata, ThyssenKrupp…) et l’assurance (4e secteur, avec 7 % des investissements, soit 42 milliards d’euros en 2007).
L’impact de la croissance externe sur l’activité économique
La notion de « bulle » sous-entend qu’il y a eu déconnexion entre la réalité et une allocation raisonnable de ressources vers les opérations de rachat d’entreprise. Les ressources (capitaux et hommes) sont alors orientées de manière excessive vers les entreprises cotées finançant par le marché des politiques de croissance externe, quelle que soit la pertinence réelle de leur stratégie, au détriment des activités centrées vers l’amélioration de la croissance organique.
Les prix des transactions gonflent et vont « monétiser » des espérances de profits futurs au-delà du raisonnable, qui vont bénéficier de manière réelle au vendeur ou aux parties prenantes. Ces liquidités, suivant la mécanique du multiplicateur, vont se réinjecter dans l’économie réelle via l’investissement et la consommation, ou dans la sphère financière, jusqu’à un point de rupture où certains acheteurs (et leurs actionnaires du moment) devront constater le caractère irréaliste de leurs espérances et la perte de valeur de leurs actifs.
Enfin, soulignons qu’en période de boom, le potentiel d’un marché peut être monétisé plusieurs fois. Imaginons qu’un pays émergent (mais la logique est valable pour l’État français mettant aux enchères des fréquences hertziennes) ouvre aux capitaux étrangers un marché évalué en haut de cycle à 600 M€ (6 entreprises générant chacune un flux de 10 à l’infini actualisé à 10 %, soit 60 M€/10 %= 600 M€). La cession sera organisée pour pousser les enchères : on peut alors aboutir à ce que chaque société vendue à 6 groupes étrangers concurrents soit valorisée en supposant la captation à terme d’un tiers du marché, soit une valorisation de 200 M€ pour chaque structure. Le marché sera « sur-monétisé » puisque la valeur de 600 M€ correspondra à un produit pour le vendeur de 200 M€ x 6 entités = 1 200 M€, qui sera réinjecté dans l’économie.
Imaginons que la crise amène, quelques années plus tard, à revoir à la baisse de 25 % les perspectives du marché, nous aurons une valeur de 45 M€/ 10 % = 450, contre 600 M€. L’ajustement de 600-450 = 150 M€ est significatif, mais sera moins important que le constat d’échec sur la politique de croissance de certains acheteurs, puisque tous les élèves ne peuvent être dans la première moitié de la classe. L’ajustement total s’établira à 1 200-450 = 750 M€, dont 150 M€ sur la modification des perspectives économique due à la crise (c’est la part systémique de la dépréciation) et 600 M€, soit 4 fois plus, sur le surpaiement initial qui constitue la partie « spécifique ». Les annonces de dépréciation insisteront, bien sûr, sur l’aspect systémique de l’ajustement (révision à la baisse des perspectives économiques) sans permettre une réelle captation de sa partie spécifique.
L’éclatement de cette bulle, en stoppant l’injection massive de liquidités dans certains secteurs ou pays, et en constatant l’appauvrissement subi de certains acteurs, ne peut avoir qu’un impact sur l’économie réelle (la croissance du PIB), désormais soutenue par les déficits publics, et la création monétaire, qui peut être elle-même source de constitution de nouvelles bulles. Qui dit « bulle » sous-entend également des phénomènes de mimétisme et d’entraînement et, in fine, le constat de pertes souvent significatives, dont il faut gérer les conséquences tant financières qu’humaines et politiques.
L’impact de la croissance externe sur le résultat par action
Un des éléments importants expliquant cet emballement est l’impact mécanique d’une politique de croissance externe sur les indicateurs traditionnels de performance d’une entreprise. Dans un article du 23 février 2013, l’hebdomadaire britannique The Economist donne un exemple très éclairant des effets relutifs immédiats par la « magie des mathématiques » sur le résultat par action des groupes menant des politiques de croissance
Nous imaginons deux sociétés cotées A et B ayant exactement les mêmes paramètres financiers (un capital de 1 000, une rentabilité de 10 % et 100 millions de titres) à l’exception d’un prix de marché de 20 € par titre pour A et de 12 € pour B. Cet écart peut être expliqué par une moindre confiance des investisseurs dans le management, dans ses perspectives de croissance, une politique de communication financière maladroite ou inexistante. Si A propose aux actionnaires de B de racheter la totalité de leurs titres avec une prime de 20 % (soit 14,40 € le titre), il pourra financer cet investissement de 1 440 M€, en supposant l’émission de 72 millions de titres sans décote à 20 € (72x20 = 1 440 M€). Le nouvel ensemble constitué de A et de B aura donc un total de 172 millions de titres pour un résultat cumulé de 200 M€, soit un résultat par action de 1,16 € en augmentation mécanique de 16,3 %.
L’augmentation du résultat par action signifiera pour le marché une acquisition relutive (croissance du résultat par action) qui probablement nourrira la hausse du cours de la société A et la bonne réputation (ainsi que le salaire) des dirigeants qui auront réussi une acquisition créatrice de valeur pour leurs actionnaires. Il est intéressant de souligner que, dans cet exemple, rien n’a été fait en termes d’intégration, de mise en place de synergies, de redressement des résultats de la société achetée qui vont permettre effectivement à terme d’absorber le « surprix » (ou goodwill) payé de 440 M€ puisque A a acheté l’actif net réévalué de B de 1 000 M€ pour 1 440 M€.
Le caractère relutif de l’acquisition vient de l’avantage dont A a su tirer parti, de la surévaluation de sa devise par rapport à B et la possibilité de « battre monnaie » en s’adressant au marché. Si les deux sociétés avaient coté 20 € le titre, A n’aurait pu offrir une prime de contrôle de 20 % aux actionnaires de B qu’en acceptant un impact a priori dilutif de son acquisition sur son résultat par action. Nous sommes face à une acquisition « relutive dès le 1er jour » (accretive from day one), terme que le directeur général d’Hewlett Packard utilisa pour annoncer l’acquisition d’Autonomy, déprécié un an plus tard pour 13,7 milliards de dollars dans les comptes
Les avantages du financement par capitaux propres
Dans l’exemple donné (investissement de 1 440 M€ pour une entreprise disposant d’un actif net de 1 000 M€), le rachat ne peut se faire par réallocation d’actifs existants qui sont insuffisants et nécessite un recours à la dette ou à l’augmentation de capital. Il faut souligner que le recours à la dette peut avoir un effet relutif supérieur. Par exemple, en s’endettant à 5 % avec une déductibilité de la charge d’intérêt (taux net de 3,5 % en supposant l’impôt de 30 %), le résultat par action passera de 1 € à 1,50 € (le résultat de 200 M€ étant amputé de 1440x3,5 % = 50 M€ soit 150 M€ rapportés à 100 millions de titres) avec un effet relutif de 50 %.
Néanmoins, le financement par la dette se heurte à des limites imposées par le marché ou les agences (rapport dettes/capitaux propres, intérêts rapportés au résultat opérationnel). De manière théorique également, le recours à la dette devrait être sans impact sur la valorisation puisqu’une structure endettée, si elle bénéficie du levier né de la déductibilité fiscale, présentera un risque plus élevé qui pèsera sur sa valorisation.
Signalons également que le recours aux fonds propres, en particulier pour les secteurs à capital réglementé (banque et assurance), évite une dégradation des marges de solvabilité. Le capital initial de 1 000 sera augmenté du prix de l’acquisition (1 440 M€) ; de ce capital de 2 440 M€ sera déduit le goodwill (440 M€) qui n’est pas admis comme actif « éligible » à la représentation de la marge de solvabilité. Les éléments éligibles du nouvel ensemble, qui s’adosseront au besoin de marge de la nouvelle entité constituée, s’établiront donc à 2 000 M€. Dans le cas d’un financement par la dette, les éléments éligibles du nouvel ensemble s'établiront à 1 000-440 = 560 M€, ce qui réserve ce mode de financement aux entreprises disposant d’entrée de très larges excédents de fonds propres.
Une frénésie pathologique d’acquisition
Cette mécanique (on peut faire croître le résultat par action à court terme tout en détruisant in fine de la valeur) peut expliquer la frénésie d’acquisition de la période 2002-2007, avec l’apparition de « serial acquirers ». Le directeur général de l’assureur australien QBE, dans un article de la revue Reaction de juillet-août 2010, défendant une ligne dure et darwinienne de la finance, soulignait la performance boursière exceptionnelle de son groupe, qui avait conclu en 25 ans plus de 130
Cette mécanique permet de comprendre l’intérêt limité des études qui s’attachent à évaluer le succès des stratégies de croissance externe ou d’évaluer le potentiel de surpaiement à partir de l’évolution du cours quelques mois avant et après l’acquisition. Les études comparant sur une période longue d’au moins deux ou trois ans, un indice de marché au « total shareholders return » (flux à l’actionnaire plus variation du cours – TSR) de l’entreprise ayant mené une politique de croissance externe, sont alors bien plus intéressantes, car au-delà de ce délai, les marchés ont souvent « trié » et déprécié le cours des entreprises qui ne seront pas en mesure de tenir leurs promesses de création de valeur.
Créer de la valeur : sur quel horizon ?
Et si la croissance externe peut être comparée à une « martingale » (où toutes les entreprises gagnent puisque, faisant progresser à court terme leur résultat par action, tous les crapauds se transforment en
La croissance externe apparaît surtout créatrice de valeur pour des investisseurs qui mènent des politiques d’investissement opportunistes et de très court terme (« momentum based », c’est-à-dire en achetant les titres qui montent, puis en les cédant rapidement pour replacer les disponibilités sur les nouveaux secteurs
Le paradoxe des marchés
Enfin, cette mécanique peut également expliquer le paradoxe souligné par Axa dans un document de 2005 : « Les avantages d’être un groupe
Axa constate que, en dépit d’une intégration qu’il juge réussie, son bêta (risque perçu par les marchés) reste élevé et supérieur à 1 et que son cours reflète très imparfaitement son excellence opérationnelle. En période d’expansion des marchés, les investisseurs sembleraient donc plus sensibles au fait de croître (entreprises en mouvement qui seront survalorisées) qu’aux bénéfices pouvant être tirés sur la durée de cette croissance même par des entreprises déployant sur la durée des qualités d’intégration et de création réelle de valeur.
Dans ces systèmes pyramidaux à l’exubérance très