Risques financiers liés au changement climatique : un utile état des lieux

Créé le

07.01.2026

-

Mis à jour le

09.01.2026

Sur le sujet du climat, on avance en marchant, tant il est, finalement, relativement neuf. Voici ce qu’il faut savoir, aussi bien sur les risques que sur l’évolution des pratiques.

Face au changement climatique, les besoins sont doubles : d’une part, atténuer le phénomène en réduisant les émissions de gaz à effet de serre, d’autre part, anticiper ses inévitables impacts pour en limiter – tant que faire se peut – les dommages. Si les mesures d’atténuation ont jusqu’ici concentré l’essentiel des politiques climatiques, l’urgence à mettre en place des stratégies d’adaptation devient de plus en plus pressante à mesure que les effets du changement climatique se font ressentir à travers le monde. Ces manifestations sont autant chroniques qu’aiguës : chroniques, avec l’élévation constante des températures et du niveau de la mer ou le recul du trait de côte ; aiguës, comme en témoigne l’augmentation de l’intensité et de la fréquence des événements climatiques extrêmes telles qu’inondations spectaculaires, vagues de chaleur ou violentes tempêtes – l’ouragan Mélissa, en octobre dernier dans l’Atlantique nord, en a offert une illustration remarquable.

Ces dérèglements ont des impacts macroéconomiques croissants. Après avoir publié en janvier 2025 dans son bulletin économique une note sur les conséquences économiques des inondations, la Banque Centrale Européenne (BCE) s’est intéressée en mai aux impacts de la sécheresse1. Elle y conclut que la seule raréfaction de l’eau de surface met en péril près de 15 % du produit intérieur brut (PIB) de la zone euro.

1 200 milliards de dollars
de coût annuel

À l’échelle mondiale, selon les dernières estimations de Standard and Poor’s, à défaut d’adaptation, le coût total des risques physiques liés au climat pour les plus grandes entreprises mondiales pourrait atteindre 1 200 milliards de dollars par an d’ici 2050 ; les plus fortes pertes étant attendues dans le secteur des services publics2. Ces analyses font écho à celles des assureurs relatives à la hausse de la sinistralité. Selon France Assureurs, « les risques climatiques ont changé d’échelle » : en France, le montant des sinistres dus aux événements naturels pourrait ainsi doubler entre 2020 et 2050 par rapport à la période 1989-2019, pour passer de 73,4 milliards à 143 milliards d’euros3. De son côté, dans une étude de 2023, l’ADEME, l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, estime que le changement climatique pourrait coûter jusqu’à 7 points de PIB à la France à la fin de ce siècle.

À partir de 2019, de nombreuses institutions économiques et financières4 ont ainsi exprimé leur inquiétude quant au risque que le changement climatique pouvait faire peser sur la stabilité financière. On peut notamment mentionner, au niveau international, le Réseau pour le verdissement du système financier (Network for Greening the Financial System – NGFS) en avril 2019 et en France, la Direction générale du Trésor, en juillet 2020. Ils ont ainsi initié de premières mesures, sous forme de recommandations5 ou d’exercices pilotes, en vue d’inciter les banques à en tenir compte. En France, l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution a ainsi mené un premier exercice pilote climatique de juillet 2020 à avril 2021.

Quand la Banque d’Angleterre montre la voie

La Banque d’Angleterre a, la première, fixé des attentes prudentielles pour les banques et les assureurs en matière de gestion des risques climatiques, portant à la fois sur la gouvernance, la gestion des risques, l’analyse de scénarios et la transparence6. Puis à partir de 2021, à la demande de la Commission européenne, via la Stratégie pour le financement de la transition vers une économie durable, les autorités européennes de surveillance ont expérimenté – puis systématisé – la réalisation de tests de résistance (stress-tests) climatiques à l’échelle européenne. En 2021, l’Autorité bancaire européenne et la BCE ont ainsi respectivement réalisé le premier test de résistance climatique européen sur les risques de transition, et le premier test de résistance climatique européen à l’échelle de l’économie. Conjointement, la BCE a progressivement instauré des exigences en matière de gestion des risques climatiques et environnementaux par les banques. Les établissements de crédit ont d’abord été invités à mettre en place en mars 2023 une évaluation solide de la matérialité de ces risques, puis fin 2023 à les intégrer dans la gouvernance, la stratégie et la gestion de leurs risques. Enfin, à partir de fin 2024, il leur a été demandé de les inclure dans leurs processus de simulation de crise et d’évaluation interne de l’adéquation de leurs fonds propres (ICAAP). Les nouvelles exigences, portant sur la planification de leur transition, entrent en vigueur en 2026. Initialement fondées sur les dispositions générales existantes, ces règles ont été introduites dans le règlement sur les exigences de fonds propres (CRR III) et la directive sur les exigences de fonds propres (CRD VI) en juillet 2024, avec l’entrée en vigueur du nouveau « paquet bancaire ».

D’incontestables progrès réalisés

En quelques années, les tests de résistance aux risques climatiques sont ainsi devenus un nouveau pilier des attentes prudentielles des banques. Ils sont aujourd’hui un outil essentiel, tant dans le cadre de leur ICAAP que pour hiérarchiser leur collecte de données, par exemple dans des zones géographiques où les risques sont les plus élevés. Pour quel bilan ? En fin d’année 2025, les conclusions de la BCE et celles de l’Initiative financière du Programme des Nations Unies pour l’environnement (UNEP FI)7 sont très encourageantes : elles soulignent les progrès réalisés par les banques en quelques années.

Toutefois, la prise en compte et la modélisation des risques climatiques continuent de poser de nombreux défis. En préalable, les concepts de « risques climatiques » ou de « risques financiers liés au climat » recoupent en réalité deux catégories de risques distincts. D’un côté, le risque de transition. Il couvre l’ensemble des impacts financiers, juridiques, opérationnels, stratégiques et réputationnels nés de l’ajustement des économies vers des modèles soutenables. De l’autre, les risques physiques liés aux aléas climatiques, évoqués en introduction. Or, du fait de l’absence ou de la faible qualité des données physiques sur les risques climatiques, les banques ont d’abord eu tendance à se concentrer sur le risque de transition : la décarbonation et la protection de la nature, principalement.

Les données climatiques devenues essentielles

L’évaluation des impacts du changement climatique constitue en effet, en elle-même, un défi majeur. Cela tient aux incertitudes inhérentes à ces évolutions, tant sur le plan de la connaissance scientifique des phénomènes en jeu que sur le plan sociétal et politique, en raison de la versatilité des politiques d’atténuation. Afin de soutenir le travail des banques centrales et des superviseurs et de pallier ces difficultés, le Réseau pour le verdissement du système financier (NGFS) élabore des scénarios climatiques à court8 et long terme9. Ils offrent aux acteurs un socle commun absolument nécessaire pour l’analyse de l’impact des risques climatiques sur l’économie et le système financier.

Les banques ont en outre besoin d’accéder à des données plus granulaires pour apprécier les risques climatiques auxquels sont exposés les entreprises et les actifs qu’elles financent, ainsi que les collatéraux qui les sécurisent. Il s’agit de l’une des fonctions essentielles du reporting de durabilité des entreprises, comme le rappela la BCE en mai dernier dans son avis, critique, sur les propositions de simplification des directives CSRD et CSDDD10.

Des enjeux méthodologiques encore en suspens

Le traitement de ces données constitue une autre difficulté. Une étude du Climate Financial Risk Forum (CFRF) l’a récemment souligné : des méthodologies et outils de modélisation différents peuvent conduire à de grandes divergences quant à l’appréciation de l’exposition aux risques des actifs étudiés11. De surcroît, beaucoup d’entre eux ne rendent pas encore suffisamment compte des impacts indirects de ces risques, comme l’interruption des infrastructures de service par exemple.

L’intégration de ces risques physiques et des externalités négatives qu’ils engendrent dans la modélisation du risque de crédit par les banques pose également des difficultés méthodologiques, notamment dans l’ajustement des taux de perte en cas de défaut (Loss Given Default – LGD) et de probabilité de défaut (PD)12. Leur prise en compte dans la modélisation du risque de marché n’est, elle, encore qu’émergente. L’UNEP FI relève néanmoins que ces méthodologies se consolident et se raffinent progressivement.

Les prochaines améliorations devront couvrir de nombreux sujets : la modélisation des impacts de second et troisième rangs, la prise en compte de la couverture assurancielle éventuelle des actifs considérés, l’intégration des modèles climatiques dans les cadres de gestion des risques liés aux modèles (MRM) des banques et, surtout, dans leurs pratiques commerciales telles que leurs provisions pour risques, leur tarification des prêts ou leurs décisions d’investissement et de planification du capital. Selon une récente note d’analyse de Bloomberg, les marchés semblent bien avoir eux-mêmes commencé à intégrer le risque climatique physique dans le coût du capital des entreprises13.

Un espace pour les innovations contractuelles

Cette acculturation aux risques climatiques devra enfin soutenir davantage les investissements publics et privés en faveur de l’adaptation aux changements climatiques, pour lesquels les besoins sont immenses. Ils sont estimés par l’UNEP FI à plus de 310 milliards de dollars par an d’ici à 2035 dans les pays en développement14, et entre 5 à 20 milliards d’euros par an à horizon 2050 pour la France15.

En matière climatique, les défis pour les banques sont de taille : anticiper autant l’évolution des réglementations que celle du climat, et percevoir autant les risques que les besoins financiers qu’elle engendre. L’adaptation du secteur bancaire va également exiger des innovations contractuelles, qui émergent dans le financement du développement. La Société Financière Internationale (International Finance Company – IFC) vient ainsi de publier un document de travail sur les modalités d’adoption d’indicateurs de performance liés à l’adaptation dans le financement de projets d’infrastructure16. Cette initiative fait écho à la multiplication des prêts à impact (sustainability linked loans) proposés par les banques commerciales. Des prêts qui constituent la meilleure réponse aux accusations de greenwashing dont ces établissements sont encore victimes.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº911-912
Notes :
1 ECB Blog, 23 mai 2025.
2 S&P Global, « For the World’s Largest Companies, Climate Physical Risks Have a $1.2 Trillion Annual Price Tag by the 2050s », mars 2025.
3 France Assureurs, « Impact du changement climatique sur l’assurance à l’horizon 2050 », octobre 2021.
4 (« A call for action : climate change as a source of financial risk », avril 2019 ; « Effets économiques du changement climatique », Trésor-Eco n° 262, juill. 2020, p. 5).
5 BCE, Guide relatif aux risques liés au climat et à l’environnement – Attentes prudentielles en matière de gestion et de déclaration des risques, novembre 2020 ; ACPR, Gouvernance et gestion des risques par les établissements bancaires : quelques bonnes pratiques, mai 2020. V. également, bien que plus tardif, le document consultatif sur les principes de gestion et de surveillance des risques climatiques publié par le Comité de Bâle sur le contrôle bancaire en juin 2022 (BCBS, « Principles for the Effective Management and Supervision of Climate-Related Financial Risks »).
6 Bank of England, « Enhancing Banks’ and Insurers’ Approaches to Managing the Financial Risks from Climate Change », Supervisory Statement 3/19, Avril 2019.
7 UNEP FI, « Climate Stress Testing Methodologies for Banks: Current Practices, Challenges, and the Road Ahead », octobre 2025. UNEP FI rassemble, dans un partenariat public-privé établi par le Programme des Nations Unies pour l’environnement, un vaste ensemble de banques, de fonds de placement et d’entreprises d’assurance.
8 NGFS, « NGFS Short-Term Scenarios for Central Banks and Supervisors », mai 2025.
9 NGFS, « NGFS Long-Term Scenarios for Central Banks and Supervisors », novembre 2024 (5e version).
10 BCE, Opinion of 8 may 2025 on proposals for amendments to corporate sustainability reporting and due diligence requirements (« l’absence de données fiables et comparables peut limiter la capacité des établissements de crédit à gérer efficacement les risques de durabilité, générant des risques pour la stabilité financière et l’économie au sens large »).
11 Climate Financial Risk Forum (CFRF), « A Risk Professional’s Guide to Physical Risk Assessments: A GARP Benchmarking Study of 13 Vendors », octobre 2025. Ce rapport fournit notamment une liste de questions que les institutions financières devraient poser aux fournisseurs d’analyses de risques climatiques préalablement à leur sélection, portant par exemple sur leur capacité à calculer et communiquer de façon transparente sur les incertitudes affectants leurs résultats.
12 « Incorporating Physical Climate Risks into Banks’ Credit Risk Models », BIS Working Papers  1274, juillet 2025.
13 Bloomber Professional Services, « Does Physical Climate Risk Carry a Financing Premium? », octobre 2025.
14 UNEP, « 2025 Adaptation Gap Report: Running on Empty », octobre 2025.
15 I4CE (Institute for Climate Economics), « Anticiper les effets d’un réchauffement de +4°C : quels coûts de l’adaptation? », avril 2024.
16 IFC, « Adaptation KPIs in Infrastructure’s Sutainability-Linked Finance », octobre 2025.