Camille Beudin, Euronext : « La Bourse est la seule solution capable de financer la croissance à long terme des entreprises »

Créé le

24.03.2025

-

Mis à jour le

02.04.2025

Des résultats record, un nouveau plan stratégique, des indices boursiers européens qui se réveillent enfin, l’actualité d’Euronext est chargée. D’autant qu’au niveau européen, il est beaucoup question de trouver des financements. L’interview de Camille Beudin, Head of Diversified Services, Euronext.

Il y a un peu plus de vingt ans, Euronext, donc l’infrastructure de marché, se cotait en Bourse. Ce qui n’était pas le cas de son ancêtre, la Société des Bourses Françaises. Comment vous pitcheriez Euronext pour un investisseur ?

Euronext a été créé en 2000, avec le rapprochement des Bourses de Paris, de Bruxelles et d’Amsterdam. La première introduction en Bourse, c’était en 2001. Pourquoi dire la première ? Car il y a eu une parenthèse entre 2007 et 2014. En 2007, la décision a été prise d’une fusion entre égaux avec la Bourse de New York, le New York Stock Exchange (NYSE). Très vite, l’opération s’est révélée être une absorption d’Euronext par le NYSE. Puis, un événement a joué le rôle de catalyseur, le rachat de NYSE-Euronext par ICE, un grand acteur mondial des dérivés. À cette occasion, ICE a pris la décision de se séparer de l’infrastructure de marché européenne, Euronext, en l’introduisant en Bourse. C’était en juin 2014. Cela fait donc un peu plus de dix ans qu’Euronext a retrouvé sa souveraineté pleine et entière et est revenue en Bourse...

Avec quels résultats ?

Les performances boursières parlent d’elles-mêmes. Depuis la seconde introduction en Bourse, le cours a progressé de 525 %. C’est donc une multiplication par plus de 6 ! Nous sommes passés d’une capitalisation boursière, au moment de l’introduction, de 1,4 milliard d’euros, à environ 13 milliards d’euros aujourd’hui. Soit dix fois plus...

D’accord, mais quand on achète de l’Euronext, on achète quoi ?

Une société de croissance ! Euronext a démontré sa capacité à croître de manière soutenue et régulière. Ces derniers trimestres en sont l’illustration. Cela fait six trimestres consécutifs qu’Euronext affiche une croissance à deux chiffres du bénéfice net par action.

Euronext se distingue aussi par une grande discipline sur ses coûts. Cela permet d’être très profitable avec une marge d’Ebitda (NDLR : résultats d’exploitation hors intérêts et amortissement), indicateur de référence de notre secteur, de plus de 60 %.

Par ailleurs, nous avons démontré notre résilience à travers les cycles, notamment grâce à la diversification de nos revenus de trading, c’est-à-dire les revenus transactionnels. Avec une part de marché de 25 % en Europe sur les échanges d’actions et une position de leader sur le marché de la dette souveraine, sur le trading d’électricité et sur celui des matières premières agricoles.

Enfin, nous sommes une vraie machine pour intégrer des acquisitions. L’exemple le plus emblématique est l’acquisition de Borsa Italiana en 2021. Nous avions annoncé viser 60 millions d’euros de synergies ; nous en avons finalement réalisé plus de 120 millions. Cela a été possible à la fois par une discipline forte sur les coûts, mais aussi par les nouveaux produits créés en utilisant les actifs de la société rachetée pour les étendre à une échelle européenne. Stratégiquement, il est important de comprendre que beaucoup de nos initiatives visent à utiliser un actif sur un marché domestique pour l’étendre à une échelle européenne.

L’investisseur boursier est allé voir sur votre propre site la classification sectorielle de l’action Euronext. Au niveau 1, elle est cataloguée comme financière avec comme sous-secteur, service d’investissement. Faut-il vous regarder avec le prisme de la finance ou de la technologie ?

Notre ADN, c’est la technologie. Plus de 1 000 personnes travaillent dans des centres technologiques, dans les différentes géographies du groupe à travers l’Europe. Sur un total d’environ 2 500 collaborateurs, cela fait plus d’un tiers.

Parlons donc techno un instant ! Vous faites partie des acteurs soumis au règlement DORA sur la résilience numérique depuis le 17 janvier dernier. Où en êtes-vous ?

Euronext investit massivement sur tous les sujets de résilience opérationnelle, de continuité d’activité et de cybersécurité. Tout incident affectant un segment de marché fait l’objet d’une procédure interne que nous actualisons et testons régulièrement.

Le dossier du mois de Revue Banque est consacré à l’intelligence artificielle. Comment l’utilisez-vous ?

Nous intégrons les outils comme l’intelligence artificielle (IA) et le machine learning dans nos process. Dans nos développements informatiques, nous intégrons de plus en plus l’IA pour gagner en rapidité, en efficacité et en agilité dans la manière de développer nos solutions, de les déployer et de les tester.

Autre sujet : la digitalisation de l’expérience client. Là, l’intelligence artificielle va nous permettre d’optimiser nos interfaces, de les rendre plus fluides et adaptatives pour nos utilisateurs, notamment dans le cas de la recherche de données. L’IA est un véritable accélérateur de la digitalisation de nos process d’expérience client.

L’IA est une évolution de notre environnement et de notre industrie. Mais cela ne va pas révolutionner le métier de la Bourse, qui est avant tout de faciliter la rencontre d’un acheteur et d’un vendeur. En revanche, elle est de nature à faciliter, fluidifier les process, les rendre plus efficaces.

Vous êtes entré dans la maison en 2016, peu après Stéphane Boujnah, patron du groupe depuis une décennie. Pendant sept ans, vous avez été chargé de la stratégie et des fusions-acquisitions. Parlons donc du plan stratégique « Growth for Impact », qui vient de s’achever en 2024. Quel a été son impact sur le groupe ?

L’impact a été massif : ce plan visait principalement à intégrer Borsa Italiana au sein d’Euronext et à valoriser ses actifs au niveau européen. Rappelons donc quelques ordres de grandeur. Cette société a été rachetée pour 4,3 milliards d’euros ; elle pesait environ 50 % des revenus d’Euronext avant l’acquisition.

Cette dernière a profondément transformé Euronext, en apportant des actifs stratégiques pour le groupe combiné. Notamment une chambre de compensation, c’est-à-dire un acteur chargé de garantir la bonne fin entre un acheteur et un vendeur de titres.

Auparavant, Euronext ne disposait pas de chambre de compensation et s’appuyait, pour cette activité, sur une filiale de la Bourse de Londres. Plus précisément, Le London Stock Exchange Group nous avait accordé un contrat pour la compensation des flux avec sa filiale française, LCH SA. Avec l’acquisition de Borsa Italiana, nous avons pu nous affranchir de la dépendance à un concurrent pour un maillon majeur de notre chaîne de valeur.

Cette opération nous a également permis de nous développer dans le post-marché, dont l’activité de dépositaire central (CSD). Le groupe Borsa Italiana disposait d’un dépositaire central national, Monte Titoli, renommé aujourd’hui, Euronext Securities, et qui fait partie d’un réseau de quatre dépositaires centraux au sein d’Euronext, avec ceux que nous avions déjà au Portugal, en Norvège et au Danemark. Nous avons annoncé récemment que nous allons ainsi capitaliser sur l’activité d’Euronext Securities pour gérer le règlement-livraison des titres cotés sur les marchés Euronext en France, en Belgique et aux Pays-Bas.

Enfin, il faut parler de MTS, la plateforme de négociation de la dette souveraine. Elle est maintenant la plateforme sur laquelle s’échangent notamment les obligations émises dans le cadre du plan de relance NextGeneration EU.

Ces trois exemples sont à l’image de la stratégie évoquée tout à l’heure : capitaliser sur les actifs acquis et les développer au plan européen. L’acquisition de Borsa Italiana et son intégration dans le cadre de notre plan stratégique Growth for Impact ont été transformants pour Euronext.

Le profil de l’activité d’Euronext a profondément changé ?

Il suffit de regarder la part du trading dans nos revenus pour comprendre l’ampleur de l’évolution du groupe. En 2014, le trading représentait 46 % des revenus d’Euronext. En 2024, sa part a diminué à 34 % et le portefeuille de trading s’est élargi. Aux côtés des actions, Euronext génère désormais la moitié de ses revenus de trading sur la dette souveraine, le marché des devises, les dérivés et l’électricité...

Globalement, les activités du groupe sont beaucoup plus diversifiées qu’il y a quelques années. En 2024, 58 % de nos revenus ont été générés par des activités qui ne sont pas liées aux volumes des transactions. Ces activités aux revenus récurrents sont, par exemple, le post-marché, les solutions technologiques, la vente de données ou encore la vente de licences de logiciels.

Votre histoire italienne interpelle certains. Êtes-vous encore pleinement partie prenante du développement de la place parisienne ? Jouez-vous plus la carte française ou européenne ?

Euronext a toujours été un projet européen. La création d’Euronext, en 2000, s’est faite avec les Bourses d’Amsterdam, de Bruxelles et de Paris. Notre ADN, c’est l’intégration européenne. Si l’on regarde nos actionnaires de référence, on retrouve tout d’abord la Caisse des dépôts et consignations (CDC) et la CDP Equity, équivalent italien de la CDC. Puis la Société Fédérale de Participations et d’Investissement belge. Et, enfin, Intesa Sanpaolo et ABN AMRO. Nous avons une dimension résolument européenne, et c’est ce qui explique le succès d’Euronext.

La force de notre modèle fédéral repose aussi sur nos liens très forts avec l’écosystème de chaque pays où nous opérons des Bourses. La France a une place singulière dans ce projet. La Place de Paris est notre premier marché actions, plus de 40 % des sociétés cotées sur Euronext le sont à Paris. Par ailleurs, le siège opérationnel d’Euronext est à Paris, et le président du Directoire et directeur général d’Euronext est français.

Peut-on dire que vous êtes passés d’une approche horizontale à une approche verticale ?

Euronext est engagé dans une double diversification. On pourrait dire que l’approche plus horizontale est celle de l’intégration d’activités locales et leur expansion au niveau international, là où la verticalité correspond à la diversification dans de nouvelles parties de la chaîne de valeur, celles non liées aux volumes échangés sur nos marchés.

Existe-t-il encore des possibilités de développement en Europe ?

Euronext a vocation à réaliser des opérations de croissance externe, nous sommes un consolidateur dans le secteur. Nous nous intéressons par exemple à des sociétés permettant de diversifier nos revenus en renforçant nos activités, comme l’énergie ou les services aux émetteurs, ainsi que le démontrent les deux acquisitions annoncées depuis le début de l’année dans le nord de l’Europe. Nous avons annoncé fin janvier l’acquisition de l’activité de dérivés d’électricité du Nasdaq dans les pays nordiques ; début mars, celle d’Admincontrol, société basée en Norvège, qui fournit des solutions logicielles de gouvernance digitale aux entreprises.

Au-delà de la croissance externe, nous innovons pour apporter des réponses au problème de fragmentation des marchés européens. C’est notamment le cas dans le domaine du règlement-livraison et de la conservation des titres. À partir du second semestre 2026, Euronext désignera Euronext Securities, notre dépositaire central, pour le règlement-livraison des opérations effectuées sur les marchés d’Amsterdam, Bruxelles et Paris. Cela permettra aux clients de bénéficier de réductions de coûts et de simplifier leurs opérations de post-marché.

Le plan stratégique précédent s’appelait « Growth for Impact ». Le nouveau s’intitule « Innovate for Growth ». Je comprends bien votre ambition de croissance, mais je constate la disparition du mot « Impact ». C’est le témoignage d’un monde qui change... ?

Euronext est devenu un leader dans les infrastructures de marché en Europe. Le précédent plan stratégique nous a permis d’asseoir ce leadership. Concernant la croissance, elle est intrinsèque au modèle d’Euronext. Notre plan stratégique à l’horizon 2027 vient confirmer cette volonté de poursuivre la croissance en développant encore davantage nos capacités d’innovation.

Lors de la présentation du plan Growth for Impact, nous avions annoncé entre 3 % et 4 % de croissance annuelle moyenne du revenu et 5 % à 6 % en ce qui concerne l’Ebitda. Nous avons battu la guidance annoncée : 4,7 % en moyenne sur le revenu et 6,4 % sur l’Ebitda.

Notre nouveau plan stratégique a pour objectif de poursuivre cette croissance et de l’accélérer. Nous avons annoncé aux investisseurs plus de 5 % de croissance par an en moyenne sur ces deux indicateurs à horizon 2027.

Le bénéfice par action en 2024 est à un niveau historique. Qu’est ce qui tire l’activité ?

Nous sommes en très forte croissance sur de nombreux segments. Le trading de matières premières est en croissance de 28 % en volume en 2024. Les revenus liés à la négociation de dette souveraine ont augmenté de plus de 35 %. Le trading d’électricité a connu une croissance des revenus de plus de 20 %. Les revenus de notre activité de compensation sont en croissance de près de 20 %. Euronext bénéficie de sa double diversification.

Depuis le début de l’année, les actions européennes se comportent très bien par rapport aux actions américaines. Est-ce que vous constatez une évolution favorable des volumes ?

La dynamique des marchés actions est très forte depuis ce début d’année. Cela se traduit sur la performance des indices. À l’heure où nous nous parlons, le CAC 40 est en hausse de 9 %, alors que sur la même période, le Nasdaq recule de 8 % et le Dow Jones de 3 %. Côté volumes, nous sommes 30 % au-dessus de la moyenne de 2024 sur les marchés actions. Sur les cinq dernières semaines, l’afflux de capitaux sur les marchés européens est le plus élevé observé depuis août 2015.

Les actions européennes bénéficient d’un regain d’intérêt évident. D’une part, car les écarts de valorisations entre l’Europe et les États-Unis sont importants. Et, d’autre part, parce que le cadre politique, juridique et réglementaire européen est plus prévisible que celui des États-Unis depuis l’élection de Donald Trump. Et les investisseurs cherchent avant tout de la stabilité et de la prévisibilité...

Ce bilan est favorable. En revanche, on n’a pas le même sentiment au sujet de la relation entre les entreprises et les marchés financiers. Il fut un temps où être coté était le témoignage de la réussite. Aujourd’hui, si on ne reste pas dans l’univers du non-coté avec un ou plusieurs fonds au capital, on a raté sa vie...

Les marchés privés ont émergé avec une conséquence : les sociétés qui entrent en Bourse sont globalement plus matures qu’elles ne l’étaient dans le passé. La Bourse reste la seule solution capable d’offrir une perspective de long terme pour le développement des entreprises. Quand vous parlez de private equity, le seul horizon, c’est une revente à terme. La Bourse, elle, permet de financer dans la durée la croissance des sociétés.

Au-delà de la réponse politique, quid des décisions pratiques ? Nous savons qu’il existe des besoins de financements immenses, notamment sur les petites et moyennes entreprises...

Euronext œuvre activement pour l’harmonisation de la réglementation au niveau européen. Nous déployons également d’importants investissements et nous développons nos technologies pour que l’épargne européenne puisse être investie efficacement sur des marchés européens plus intégrés.

Pour libérer le potentiel des marchés, il faut absolument simplifier la réglementation. Le sujet de compétitivité est essentiel. Il commence à être pris en compte par la Commission européenne. C’est le cas avec la simplification de la directive CSRD sur les obligations de reporting extra-financier des entreprises. Il y a aussi de nombreuses règles liées à la transparence des entreprises. Si un devoir de transparence des acteurs économiques cotés est nécessaire, une forme de proportionnalité doit s’appliquer. Il doit être adapté à la taille de l’entreprise. Sans cela, les coûts et contraintes induits deviennent des freins à la compétitivité et à l’innovation européenne. La simplification va dans le bon sens.

Pour autant, il ne faut pas remettre en cause l’ensemble de la réglementation. L’objectif n’est pas de déréguler les marchés, mais de les rendre plus efficaces. Nous militons pour une proportionnalité dans les obligations demandées aux sociétés en fonction de leur taille, pour favoriser la levée de fonds propres. Nous n’avons pas besoin du même niveau de réglementation en fonction de la taille des entreprises, de la manière dont elles lèvent des capitaux, des investisseurs auxquels elles s’adressent, des projets qu’elles financent... Il nous faut aussi donner un avantage compétitif aux entreprises qui font le choix de la cotation.

Comme nous parlons financement, un mot sur l’Union des marchés de capitaux, qui piétine au point qu’il vaut mieux parler aujourd’hui de l’Union de l’épargne et de l’investissement !

Notre obsession chez Euronext est d’accélérer l’intégration des marchés de capitaux européens. Que ce soit sous le nom d’Union des marchés de capitaux ou celui de l’Union pour l’épargne et l’investissement, les objectifs restent les mêmes, et sont portés par la Commission européenne. Les annonces de Maria Luis Albuquerque montrent que la Commission s’est emparée du sujet et souhaite avancer rapidement. Il faut un agenda très volontariste pour faciliter la possibilité pour les entreprises de venir lever des capitaux sur les marchés financiers européens.

En France, nous venons de publier un Manifeste, en collaboration avec un certain nombre d’acteurs de la Place de Paris, proposant des mesures très concrètes pour rendre plus attractifs les marchés de capitaux. L’Italie a déjà pris des mesures en ce sens. Les solutions viennent également de chacun des États membres.

Nous appelons de nos vœux la réforme de Solvabilité II, pour que les assureurs puissent investir davantage sur les marchés actions. De même, il faudrait une réforme de Bâle III pour permettre aux banques de désendetter leurs bilans et de libérer une capacité à financer plus de fonds propres et donc d’innovation pour nos entreprises. C’est le seul moyen de rediriger notre épargne collective, qui est l’une des plus élevées au monde, vers les fonds propres de nos entreprises, plutôt que d’être le plus grand exportateur mondial d’épargne.

Il faut aussi créer un cadre compétitif en matière de fiscalité, afin de rediriger l’épargne des Européens vers les actions d’entreprises européennes. Aujourd’hui, quand vous investissez dans un PER pour votre retraite, vous avez la possibilité de déduire cet investissement des revenus imposables. Mais sans distinction, que cet investissement soit dans des entreprises européennes ou américaines. Il faut promouvoir un cadre fiscal attractif, centré sur la pertinence des marchés capitaux européens.

La loi attractivité avait supprimé l’obligation faite aux sociétés, lors des introductions en Bourse, de réserver une partie des titres aux investisseurs particuliers. Cette mesure a-t-elle eu les effets escomptés ?

Cette évolution va dans le bon sens. Avoir des investisseurs particuliers présents en Bourse est une nécessité, mais donner un caractère obligatoire au moment d’une introduction en Bourse était une anomalie en Europe. Les émetteurs faisaient face à une contrainte de poids dans un moment qui est critique pour eux, car ils devaient ouvrir un carnet d’ordre pour la constitution du prix d’introduction sur une durée trop longue. Ce délai était trop contraignant dans un environnement de marché susceptible d’être volatil. La suppression de cette obligation a donc permis de réduire l’exposition des émetteurs en amont. Et elle a porté ses fruits, avec notamment les introductions de la société technologique Planisware ou du leader mondial des technologies d’amplification, de détection et d’imagerie qu’est Exosens.

Vous parlez de l’intérêt des particuliers pour les actions. Aujourd’hui, on a le sentiment que leur appétence va vers les actions américaines et qu’ils passent par des brokers, gros consommateurs de payment for order flow, c’est-à-dire des transactions internalisées. Bref, qu’Euronext est « squizzé »...

Je suis convaincu de la pertinence d’Euronext pour les particuliers. Le payment for order flow n’est pas dans l’intérêt des investisseurs particuliers, d’où le bannissement de cette pratique en Europe. Cette dernière porte le risque de conflit d’intérêts avec des conditions d’exécution qui peuvent être détériorées par rapport à une plateforme comme Euronext. Par ailleurs, pour continuer d’attirer davantage d’investisseurs particuliers sur notre marché intégré, nous avons ouvert la possibilité pour les investisseurs particuliers d’échanger des actions des marchés hors Euronext, notamment des actions américaines. Ce segment s’appelle Euronext Global Equity Market, et bénéficie d’une croissance importante des volumes.

Le produit à la mode, ce sont les ETF. Pour Euronext, c’est un business à la fois côté trading, mais aussi création d’indices... Mais pour l’économie, ça concerne surtout les sociétés les plus liquides. Donc en matière de financement, ce n’est pas très utile ! De surcroît, est-ce que cela ne déplace pas la liquidité sur le marché en continu ?

Il faut avant tout recontextualiser la place des ETF au sein du trading. Chez Euronext, le trading d’actions est largement supérieur aux volumes réalisés sur la négociation d’ETF. Le produit ETF est en forte croissance, car il est un formidable outil d’investissement, à la fois efficace et transparent. Les ETF ouvrent l’accès à de nombreuses stratégies d’investissement de manière simple et peu coûteuse pour tous types d’investisseurs, institutionnels et particuliers. Il est vrai que le marché des ETF a initialement construit son essor sur des stratégies de gestion indicielle focalisées sur les grandes capitalisations. Cependant, le marché aujourd’hui mûrit et offre une très large gamme de stratégies diverses, parmi lesquelles des offres comprenant les petites et moyennes capitalisations via des stratégies adaptées.

En pratique, le développement des ETF reflète les préférences des investisseurs. Et elles se déclinent avec des ETF dits classiques, répliquant simplement des indices, des ETF thématiques, avec des gestions plus engagées, et plus récemment via la rapide croissance des ETF actifs, qui permettent à des gestions traditionnelles de mettre à disposition leur savoir-faire via le véhicule ETF, qui est prisé par les investisseurs pour sa simplicité d’accès et sa transparence.

Larry Finck, le patron de BlackRock, propose de mettre les valeurs mobilières sur la blockchain. Quel risque représente la finance décentralisée (DeFI) pour Euronext ?

La question qui se pose est double. D’abord, l’efficacité des marchés. L’avantage du carnet d’ordres central est de permettre une meilleure formation du prix, puisque l’on maximise la rencontre entre l’offre et la demande, en agrégeant toutes les offres d’un côté et toutes les demandes de l’autre. Par ailleurs, les marchés non régulés, que vous mentionnez avec la finance décentralisée, ne garantissent aucune sécurité, aucune protection des investisseurs. Or, ce qui est important pour un marché, c’est d’inspirer confiance. Avoir une réglementation et des systèmes de protection des investisseurs va dans ce sens.

Il faut aussi s’interroger sur la désintermédiation de tous les acteurs de la chaîne de valeur. Les différents acteurs de la chaîne de valeur, comme les conseillers en gestion de patrimoine ou les gestionnaires d’actifs, sont de nature à apporter le conseil nécessaire pour pouvoir prendre des décisions d’investissement éclairées.

L’avenir d’Euronext, ce sont les valeurs mobilières ou d’autres produits ?

Nous sommes très attachés au développement des marchés de capitaux européens, notre métier historique, car nous sommes convaincus que la Bourse est le meilleur moyen pour une entreprise de financer ses besoins en fonds propres sur le long terme.

Nous allons également poursuivre notre diversification pour renforcer la résilience de notre modèle. Que ce soit sur les matières premières, le marché des changes, les produits dérivés ou le post-marché, Euronext est entré dans une phase d’innovation et de lancement de nouvelles offres qui nous permettront de générer davantage de croissance et de renforcer notre pertinence sur les marchés de capitaux en Europe.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº903