Interview de Stéphane Boujnah, directeur général et président du directoire, Euronext

Stéphane Boujnah, directeur général et président du directoire, Euronext : « Cette crise géopolitique a renforcé l’urgence d’accélérer la transition énergétique »

Créé le

20.07.2022

-

Mis à jour le

02.09.2022

Après une période de grande volatilité observée au début de l’invasion
de l’Ukraine, l’impact du conflit
Russie-Ukraine sur les marchés actions
s’est progressivement atténué.
Mais cette crise a provoqué
une accélération de la transition énergétique ainsi que de l’intégration européenne du marché de l’énergie.

Quelles sont les répercussions de la crise énergétique déclenchée par l’invasion de l’Ukraine sur les marchés actions ?

Nous avons connu au début du conflit des niveaux de volatilité comparables à ceux du début de la période du Covid-19 en mars 2020. Au début de l’invasion de l’Ukraine, le 24 février, les marchés financiers ont suivi de près le mouvement des prix de l’énergie et n’ont jamais autant été corrélés négativement, avec la hausse simultanée des cours du brut. Avant le 24 février, les corrélations entre l’indice Eurostoxx et le Brent, et le rapport entre le niveau du pétrole et des actions de la zone euro en 2021, étaient globalement positifs, dans le contexte d’un marché du pétrole encore dominé par la demande.

Nous avons également perçu l’impact de cette crise sur les prix du blé. Euronext est la principale bourse européenne de dérivés de matières premières agricoles, à travers Euronext Matif. Alors que le prix moyen de la tonne de blé au cours des cinq dernières années se situait autour de 200 euros, nous avons observé en mars 2022 un record historique du prix du blé à 450 euros la tonne, qui est redescendu récemment aux alentours de 400 euros la tonne.

Aujourd’hui, les marchés actions ont largement renoué avec leurs niveaux précédant le déclenchement du conflit. Les marchés actions sont toujours portés par les résultats publiés par les entreprises, en particulier dans le secteur de l’énergie et des matières premières.

Comment expliquer cette forte volatilité sur le marché énergétique ?

La volatilité sans précédent des prix de l’énergie, observée au cours des derniers mois, est la conséquence de plusieurs facteurs qui ont précédé l’invasion de l’Ukraine et les sanctions contre la Russie. D’abord, la forte reprise économique globale, après plus d’un an de ralentissement économique dû à la pandémie, a conduit à l’augmentation de la demande en hydrocarbures. Ensuite quelques ruptures techniques d’approvisionnement, mais aussi de conditions météorologiques défavorables ont causé une faible production de la part des énergies renouvelables. Enfin, la production de gaz domestique était structurellement déclinante. Cela a créé les conditions d’une « parfaite tempête » provoquant des prix très élevés sur les marchés. Nous pouvons observer sur la plateforme de négociation d’électricité Nord Pool, qui fait partie du groupe Euronext depuis 2020, ce haut niveau de volatilité sur les marchés de l’énergie.

Rappelons cependant que le « plus haut » des prix du pétrole observé en mars 2022, qui a frôlé les 140 dollars le baril, demeure plus faible que le dernier pic des prix du pétrole, qui s’était rapproché des 150 dollars le baril en 2008. Ce pallier décisif avait provoqué à l’époque une ébauche de baisse de la consommation énergétique, en réaction à la tension sur les prix.

Peut-on s’attendre à une récession comparable aux chocs pétroliers des années 1970 et 2000 ?

La situation actuelle sur les marchés des énergies et des actions est fondamentalement différente. Début 2022, nous bénéficions des acquis réels de la croissance économique record de 2021, le taux de chômage est au plus bas en Europe et la performance des entreprises est au plus haut. Par ailleurs, dans les années 1970, l’indexation des salaires sur l’inflation aggravait la hausse des prix.

Contrairement aux crises de 1973 et 1979, les hausses des prix du pétrole en 1990 et 2003 dans le contexte de la guerre en Irak ont eu un impact bien moins conséquent sur les marchés, avec une réduction des approvisionnements en pétrole nettement moindre. La plupart des crises géopolitiques qui ont suivi le premier choc pétrolier de 1973 n’ont en réalité pas donné à lieu à des périodes longues de récession, contrairement aux anticipations.

La crise que nous traversons aujourd’hui est inédite dans la mesure où la tension sur les marchés énergétiques impacte pour la première fois principalement l’Europe, compte tenu de sa dépendance spécifique à la Russie pour son approvisionnement en gaz. La crise provoquée par l’invasion de l’Ukraine est également rendue plus complexe avec l’émergence d’un nouvel ordre mondial. La décision du président des États-Unis Joe Biden de mobiliser 180 millions de barils issus des réserves de pétrole stratégiques pour remédier au problème mondial de déficit d’offre constitue la plus importante libération de pétrole en près de 50 ans. Les États-Unis, qui semblent affaiblis dans leur capacité de négociation avec les pays de l’OPEP, se substituent ainsi, dans une certaine mesure, à l’Arabie Saoudite en tant que producteur en dernier ressort.

Comment financer la transition énergétique dans le contexte négatif pour l’approvisionnement en énergies fossiles ?

À l’évidence, cette crise géopolitique a renforcé l’urgence d’accélérer la transition énergétique. À cette urgence climatique s’ajoute un impératif stratégique exprimé clairement par les pays de l’Union européenne pour se défaire de la dépendance russe. Plusieurs entreprises françaises ont récemment lancé des projets d’énergies renouvelables pour « renforcer l’indépendance énergétique de notre pays »1.

Le Green Deal européen prévoit que l’Union Européenne mette fin aux émissions nettes de gaz à effet de serre d’ici 2050. Même si, à court terme, la plupart des experts s’accordent pour reconnaître qu’il est très difficile d’envisager de ne pas consommer de gaz russe en Europe à l’horizon de l’hiver prochain. Les énergies renouvelables sont certes en forte croissance. Elles ont, pour la première fois en 2021, constitué 38 % de l’électricité (solaire, éolien, hydroélectrique, nucléaire et bioénergies) produite dans le monde et dépassé pour la première fois la part du charbon dans l’électricité (36 %). Mais les énergies renouvelables représentent encore une faible part du mix énergétique mondial qui dépendait en 2018 encore à 85 % des énergies fossiles (pétrole, charbon, gaz).

Une révolution dans le développement d’innovations autour de l’énergie éolienne offshore et les solutions d’hydrogène est largement engagée. Nous sommes fortement mobilisés chez Euronext pour encourager l’investissement dans les industries vertes. Nous y œuvrons avec Nord Pool, mais aussi avec toutes nos initiatives ESG, notamment le lancement depuis le début de l’année dernière de la série d’indices ESG tels que le CAC 40 ESG en France, le MIB ESG en Italie, l’AEX ESG aux Pays-Bas, l’OBX ESG en Norvège, et aussi la série d’indices climats que nous développons. Nous sommes une infrastructure de marché paneuropéenne leader mondial dans l’émission d’obligations vertes, ainsi que dans la cotation de cleantechs, en particulier à Paris où nous avons accueilli un record de 13 cotations de cleantechs sur Paris et à Oslo où 21 sociétés de ce secteur se sont cotées en 2021. Les instruments d’investissement ESG, les IPOs mais aussi les levées de fonds sur les marchés secondaires, sont désormais un moteur essentiel du financement des énergies renouvelables. Les marchés de capitaux sont la solution pour répondre à l’urgence du développement technologique nécessaire pour mener à bien une transformation réellement « verte » de notre système énergétique européen.

Comment voyez-vous le développement des obligations ESG en France ?

L’Union européenne et tout particulièrement la France sont pionniers et leaders dans l’émission d’obligations ESG, y compris les obligations vertes. Le soutien précoce des pouvoirs publics français qui a été eu un rôle majeur dans la lutte contre le changement climatique. 159 obligations vertes émises depuis la France sont actuellement cotées sur les marchés d’Euronext, alors que seulement 54 obligations vertes étaient cotées fin 2018. Le marché des obligations ESG est extrêmement dynamique et s’est fortement diversifié au cours des dernières années. Nous constatons aussi la multiplication d’émission d’obligations sociales et sustainability-linked. La crise du Covid-19 a mis en évidence la multiplication des émissions d’obligations sociales par les émetteurs français. Avant la pandémie, nous n’avions coté qu’une seule obligation sociale, tandis qu’en 2020 nous en cotions 16, et 13 en 2021. Les fonds levés par ces obligations sociales ont permis d’atténuer les effets négatifs de la pandémie, en contribuant à des actions sociales ou en appui aux systèmes de santé nationaux et locaux.

Quels sont les obstacles à la sécurité d’approvisionnement énergétique, notamment sur la bourse d’échange d’électricité Nord Pool ?

Nord Pool, première bourse d’échange d’électricité créée en 1993, est devenue la principale bourse d’échanges physiques en Europe. Nord Pool a rejoint le Groupe Euronext en 2020, au moment où nous avons diversifié fortement nos activités en renforçant nos opérations internationales de négociation de matières premières et d’énergie. Nord Pool a été un moteur essentiel dans tous les grands projets européens d’intégration du marché de l’électricité, après avoir été pionnier en tant que premier marché européen transfrontalier au monde à l’échelle de la région des pays nordiques. Cette expérience précieuse nous permet de travailler à l’échelle du continent européen à la mise en place d’un marché de l’énergie totalement intégré permettant de réduire puis éliminer la dépendance aux sources d’énergie importées de Russie.

La crise énergétique que nous traversons invite les gouvernements européens à réguler à nouveau le marché de l’énergie, au moins sur le court terme. Quand ce retour à la régulation au plan local ou national n’est pas coordonné, cela peut déstabiliser la solidarité européenne car les systèmes énergétiques des pays sont interconnectés. Nous observons que dans un marché européen de l’électricité, plus les réponses sont désordonnées, moins le marché commun fonctionne et remplit son rôle.

Mix énergétique et sanctions contre la Russie : quel rôle doit jouer l’UE face aux divergences des États membres ?

L’Europe est une force dans la crise géopolitique actuelle. L’Union européenne est face à une opportunité unique de renforcer sa souveraineté stratégique, en matière énergétique comme nous l’avons réalisé avec l’euro en matière monétaire il y a 20 ans.

Il est désormais temps d’accélérer le déploiement d’une stratégie européenne intégrée dans les domaines de l’énergie, la défense, les technologies de rupture, et les capacités industrielles stratégiques. Nous assistons depuis quelques semaines à une accélération sans précédent des initiatives d’investissement dans la transition énergétique. En envahissant l’Ukraine, la Russie a provoqué une accélération inédite de l’intégration européenne du marché de l’énergie.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº869bis
Notes :
1 Veolia et Waga Energy.